Denis Tillinac
Novembre 2004 : Arafat et la Côte d'Ivoire
Mai 2003 : Une affaire de prêt
Août 2001 : France-Afrique 2001 : Jacques Chirac change de masque africain
Avec RAF, Denis Tillinac se charge de recréer un réseau avec le continent *.
«Il faut en finir avec les émissaires officieux, les réseaux louches, les rapports personnels.»
Denis Tillinac, Renaissance Afrique-France
Qui a dit que la Corrèze et le Zambèze n'étaient pas faits pour s'entendre? Sûrement pas Denis Tillinac, écrivain corrézien et poisson pilote chiraquien. Au moment où la France se retire du continent, il vient de lancer une association, Renaissance Afrique-France (RAF). Cet acronyme aux consonances peu gaullistes a pourtant été porté sur les fonts baptismaux le 18 juin à Douala, au Cameroun. «Le 18 juin, ça me paraît évident. Et Douala, c'est de là qu'est partie l'aventure de la France libre avec une vingtaine de types et trois pirogues», explique Denis Tillinac.
On peut s'étonner qu'à moins d'un an de la présidentielle l'écrivain, qui avait beaucoup phosphoré sur la «fracture sociale» lors de la campagne de 1995, s'occupe aussi activement d'Afrique. Quelle urgence y avait-il donc à «nettoyer la case» et faire le ménage dans les rangs gaullistes? «Cela fait longtemps que je cogitais là-dessus, mais la multiplication des affaires connectées à l'Afrique a hâté ma décision de mettre en place un réseau propre, rénové, une vraie trame de solidarité. Il faut en finir avec les émissaires officieux, les réseaux louches, les rapports personnels. Il y a trop de monde à se réclamer de Jacques Chirac en Afrique.» Cette fois-ci, promis, on sera intraitable sur le profil des «honorables correspondants»: «Pas de pétrole, pas de jeux de hasard, pas d'armes, ni de drogue», promet Tillinac. En ce qui concerne le pétrole, les jeux de hasard et les armes, l'allusion est transparente. Elle vise l'ex-empire Elf, qui n'a pas fini de donner du travail à la justice. Elle exclut aussi les «frères de la Côte» corses, les familles Feliciaggi et Tomi, proches de Charles Pasqua, qui contrôlent le PMU et plusieurs casinos en Afrique. Enfin, les armes, c'est pour l'affaire Falcone et ses nombreux intermédiaires, de Pasqua à Jean-Christophe Mitterrand.
Maître à penser.
Y aurait-il des raisons d'être particulièrement inquiet à un an de la présidentielle? A priori non, mais on n'est jamais assez prudent. En créant ou en laissant créer son réseau, Jacques Chirac entérine la mort définitive de Jacques Foccart, le maître à penser de la politique africaine de la France, de l'indépendance à sa mort en 1997. Pendant près de quarante ans, Foccart, l'«homme de l'ombre», a tiré les ficelles, monté des coups, conseillé et cajolé, réprimandé et puni, toujours au nom de la «plus grande France». Les héritiers de l'«éminence noire» Foccart se sont déchiré les restes du pré carré. Chacun a tiré la couverture à soi: cela fait longtemps que Pasqua roule pour son propre compte en Afrique, via le conseil général des Hauts-de-Seine et son association France-Afrique-Orient, et avec l'aide de son fidèle lieutenant, Jean-Charles Marchiani, ancien préfet du Var et député européen (RPF).
Nombreux héritiers.
Le chef de l'Etat, lui, n'a jamais su choisir entre les héritiers de Foccart, qui, jusqu'à sa mort, a bénéficié d'une ligne directe avec le chef de l'Etat. Il y a la cellule africaine, au 2, rue de l'Elysée, dirigée par Michel Dupuch, ex-ambassadeur en Côte-d'Ivoire: lors du putsch de décembre 1999, c'est lui qui avait suggéré que la France intervienne pour rétablir Henri Konan Bédié, ce qui avait occasionné une violente passe d'armes avec Matignon. Il y a aussi Fernand Wibaux, fils spirituel de Foccart, qui mène des missions parallèles, tout comme Robert Bourgi. Et aussi Michel Roussin, ex-ministre de la Coopération et ex-chef de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris, mais qui a «trahi» pour Edouard Balladur en 1995, avant de rentrer au bercail: mis en examen dans l'affaire des marchés publics d'Ile-de-France, il est prié d'être discret. Il y a encore Jacques Godfrain, député (RPR) de l'Aveyron, lui aussi ancien ministre de la Coopération. A droite, c'est l'embouteillage des missi dominici plus ou moins autoproclamés: Jean-François Probst, Bernard Pons, Jeannou Lacaze, Michel Aurillac, etc. s'intéressent à des degrés divers à l'Afrique.
Désormais, il y a Denis Tillinac.
Son association s'appuiera sur des correspondants locaux, des gaullistes «propres et fiables»: à terme, RAF est destinée à remplacer la branche africaine de l'association des Amis de Jacques Chirac, qui sera liquidée. «Mais, jusqu'à la présidentielle, je préfère éviter l'afflux de personnalités trop marquées politiquement», confie Tillinac, visiblement réticent à donner des noms. On sait juste que Jacques Godfrain en fera partie, mais pas avant les élections. Godfrain est un ancien du SAC (Service d'action civique), l'officine de «gros bras» du parti gaulliste, dont Foccart a été le patron et Pasqua un cadre important, avant sa dissolution en 1982. En attendant, c'est Christian Charazac, un Corrézien - «rien que ça, c'est une caution morale» -, qui fera tourner la boutique au poste de secrétaire général.
Mais tout ça, c'est de la basse cuisine.
Ce qui compte, c'est l'Afrique, assure Denis Tillinac. «Nous sommes un pays géographiquement exigu, notre imaginaire aspire à de plus grands espaces, et, sur le continent africain, l'espace francophone est le sésame potentiel de nos rêves, de nos idéaux, de notre soif d'ouverture et d'action», explique-t-il, lyrique. L'Afrique, Tillinac connaît, puisqu'il a sillonné le continent de 1995 à 1998, lorsqu'il était représentant personnel du président de la République auprès des pays francophones: «Je n'ai pas caché à Jacques Chirac que les Africains lui reprochent de les avoir abandonnés. Pas la France seulement, lui personnellement. Ça l'a blessé, raconte-t-il avec une certaine gourmandise. Mais le Président est bien embêté, parce qu'il ne veut pas qu'on l'accuse de soutenir des dictateurs.»
Opposants bienvenus.
Renaissance Afrique-France est donc le nouveau masque africain de Jacques Chirac. Un Chirac sympa et généreux, un Président qui demande au gouvernement Jospin de faire plus : plus d'aide publique au développement, plus de visas pour les ressortissants du Sud, plus de bourses pour les étudiants africains. Même les opposants sont accueillis à bras ouverts: «Ils sont les bienvenus, nous les verrons comme les autres.» Telles sont les priorités affichées par Denis Tillinac, qui insiste encore: «Il y a eu trop d'affaires. La Françafrique, il commence à y en avoir marre.» Et puis cette fois, promis, «on ne ramènera pas de valises pleines de billets». Parce que c'était le cas par le passé?
* Libération, Par CHRISTOPHE AYAD, Le mardi 14 août 2001
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(7 mai 2003) L'écrivain Tillinac entendu sur un prêt de 100 000 €
MERCREDI 30 AVRIL (2003), l'écrivain Denis Tillinac, réputé proche de Jacques Chirac, un Corrézien comme lui, a été entendu durant quelques heures par les policiers de la brigade financière, rue du Château-des-Rentiers (Paris XIII e ). Objet de la curiosité des policiers : une somme de 100 000 € versée par Denis Tillinac sur les comptes des deux fils du député européen Jean-Charles Marchiani au cours de l'année 2001. Ce montant correspond selon l'intéressé au remboursement d'un prêt fait par Jean-Charles Marchiani à l'écrivain en 1994, une découverte effectuée au cours de l'enquête sur les liens entre l'homme d'affaires libanais Iskandar Safa et l'ex-député du Var, chargé de négociations secrètes au Liban au milieu des années 1980.
Les enquêteurs lui ont alors demandé les justificatifs de cette opération, tels qu'une reconnaissance de dette. Ces interrogations sont en fait un développement supplémentaire d'une note de la Direction de la sécurité du territoire (DST) parvenue à la justice en 2001 et qui indiquait qu'un homme d'affaires, Iskandar Safa, actionnaire notamment de la CMN (un chantier naval), entretenait des relations financières avec Jean-Charles Marchiani. Les relations des deux hommes datent de la libération des otages français détenus au Liban, dans laquelle Safa a joué le rôle d'intermédiaire. Interrogé à la suite cette note, l'un des chauffeurs de Safa déclarait alors aux policiers qu'il avait plusieurs fois porté des enveloppes en papier kraft d'une agence parisienne du CCF au domicile de l'ex-préfet du Var.
Il refuse tout « amalgame »
Après la justice, c'est la Direction nationale des enquêtes fiscales (Dnef) qui a épluché les mouvements financiers de Jean-Charles Marchiani, ainsi que ceux de ses deux fils, en se demandant si toutes les sommes qui ont transité sur ces comptes ont bien fait l'objet de déclarations fiscales. C'est ainsi qu'a été mis au jour le versement de Denis Tillinac, et ceci explique pourquoi il a été entendu comme simple témoin à la brigade financière. « J'ai fait la connaissance du préfet Marchiani grâce à Jean-Paul Kaufman (journaliste à « l'Evénement du jeudi »), dont il avait négocié la libération lorsqu'il était otage au Liban. Au cours d'un dîner, j'ai évoqué les difficultés que j'avais pour racheter la maison d'édition de la Table Ronde, qui était en vente et dont j'étais le directeur. Il m'a proposé en 1994 un prêt de 600 000 F pour finir le tour de table financier », explique l'écrivain, qui refuse tout « amalgame » avec les affaires concernant le préfet Marchiani.
L'auteur corrézien a accepté l'offre et, sept ans plus tard, Jean-Charles Marchiani a demandé le remboursement. « Il semblait presque pressé et m'a demandé de faire deux chèques au nom de ses fils et j'ai remboursé 700 000 F (106 715 €) avec les intérêts », continue l'écrivain très à l'aise et qui avoue qu'il s'attendait à être interrogé sur ce prêt quand « l'affaire Marchiani » a éclaté. Denis Tillinac assure avoir « fourni aux enquêteurs tous les documents bancaires » et le relevé du compte-chèques du Crédit agricole de Tulle ayant servi au remboursement. En plaisantant, il ajoute qu'il n'a « jamais été un porteur de valise ». Cette audition ne préjuge de rien, mais semble toutefois inquiéter la haute hiérarchie judiciaire. Le parquet général aurait en effet demandé à avoir copie des déclarations de Denis Tillinac dans les plus brefs délais.
François Julien et Jean-Marc Ducos, Le Parisien, mercredi 07 mai 2003, p. 16
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(14 novembre 2004) Une personnalité revisite « son » actualité et l'actualité de la semaine. Aujourd'hui: Denis Tillinac, éditeur et écrivain. Un Corrézien proche de Jacques Chirac dont le dernier livre « le Venin de la mélancolie » (Ed. la Table ronde, 236 p., 17,5 ~) vient de sortir.
La disparition de Vasser Arafat peut-elle relancer le processus de paix au Proche-Orient?
Denis Tillinac. Elle donne l'occasion de tout remettre à plat Une œrtitude, si l'on reste enfenné dans l'actuel face-à-face peuple martyr palestinien contre peuple martyr israélien, la situation restera ingérable.
Quant à l'homme Arafat, il était sûrement un patriote sincère. Mais il était aussi un personnagee ambigu qu'une partie de l'intelligentsia française en mal de cause a idéalisé abusivement. Je voudrais quand même rappeler, au moment où le monde entier glorifie Yasser Arafat, qu'Israël reste la seule démocratie de la région.
Qu'avez-vous pensé de toutes les rumeurs qui ont entouré sa longue agonie?
C'est le paradoxe d'une opinion surinformée jusqu'à l'obscène et en même temps complètement manipulée: personne, à part deux médecins et trois chefs d'État dans le monde, ne saura jamais quand il est mort.
"Gbagbo veut chasser les Blancs"
Quel regard portez-vous sur les événements en Côte d'Ivoire?
Ça m'angoisse et ça m'attriste. Je suis écœuré. On est au bout de la logique des indépendances. C'est un désastre. Il ne fallait pas pratiquer ce mélange de laissez-faire, de paternalisme et de démagogie. La France ne devait pas accepter le coup d'Etat qui a renversé le président Bédié en 1999. Et on ne peut pas nier, dans cette affaire-là, la responsabilité historique du gouvernement Jospin qui s'y est opposé. Je pose une question à mon compatriote corrézien François Hollande: Quand le PS exigera que Laurent Gbagbo soit viré de l'Internationale socialiste ?
La faute à Laurent Gbagbo
Oui. Depuis le début, il joue un double jeu. Il a généré un racisme antifrançais et antiblanc. C'est de la haine à l'état pur. Avec sa bande d'excités, il fait tout pour créer l'irrémédiable.
Les Français doivent-ils quitter la Côte d'Ivoire?
Cest ce que veut Gbagbo. Et au-delà des Français, il veut que tous les Blancs partent. Ne laissons pas la Côte d'Ivoire à des gangsters entretenus par des maisons d'armes. Ce serait une tragédie. Si l'armée française s'en va de la zone de confiance, cela peut être 200 000 morts en une semaine. Adossée à des mandats de l'ONU, elle doit rester. Les populations le souhaitent Et pas seulement en Côte d1voire.
Jacques Chirac n'a-t-il pas surréagit après la mort des neuf soldats français à Bouaké?
S'il n'y avait pas eu cette riposte, le drapeau français ne serait plus respecté nulle part dans le monde. Le monde entier a donné raison à Jacques Chirac.
Retour en France avec l'impopularité du chef de gouvernement?
Il ne faut pas dramatiser. Même si, c'est vrai, Jean-Pierre Raffarin a un problème d'autorité qui est aggravé par la surmédiatisation du « cas Sarko ». Mais tout rentrera dans l'ordre quand Sarkozy sera à la tête de l'UMP. Il soutiendra alors le gouvernement Cela étant, Jacques Chirac doit réinvestir le terrain national, je lui ai dit récemment Tout comme je lui ai dit qu'il était urgent de faire monter aux affaires une nouvelle génération de quadras. Il doit mettre à la retraite les enfants de Mai 68 qui ont fait tant de mal au pays. Cest son devoir.
Vous souhaitez que Jacques Chirac brigue un troisième mandat...
la Constitution ne le lui interdit pas. S'il est en situation en 2007, je pense qu'il ira. Cest mon intuition. S'il y avait une élection aujourd'hui, je ne vois pas qui, dans la majorité, à l'exeption de Chirac, pourrait s'imposer. Et j'ai pourtant beaucoup d'amitié pour Sarkozy ou Villepin.
"Chirac? Un bon radsoc et un vrai tiers-mondiste"
Dans votre livre, vous semblez avoir la nostalgie d'une France qui disparaît...
La France des notables, bien architecturée jusqu'au sonunet de l'Etat, n'existe plus. Cette culture qui m'a imprégné est en train de mourir. Sorros et quelques spéculateurs internationaux ont plus d'influence sur notre économie que le ministre des Finances. Notre conscience est aussi délocalisée. Pendant un mois on a vécu à 1'heure américaine avec le duel Bush-Kerry.
Et vous vous reconnaissez une sensibilité de gauche...
Je ne suis pas hémiplégique. En moi il y a un conservateur, un révolutionnaire, un radsoc et un libéral à l'anglaise. Je n'aurais jamais pu suivre un honune politique ancré à gauche ou ancré à droite. Cest pour cela que je suis derrière Chirac. Il est tout à la fois hussard bonapartiste, bon radsoc et vrai tiers-mondiste.
Si vous étiez au PS, vous seriez avec Fabius pour dire non à la Constitution européenne ou avec Hollande pour dire oui ?
Avec Hollande, bien sûr ! Face aux monstres qui émergent, la Chine notamment, il faut une Europe puissante et structurée. Et la France, tout comme l'Allemagne, doit envoyer un message au reste du monde en votant massivement oui. Autrement, on fait le jeu des Américains qui ne veulent pas, ou craignent une Europe forte.
Le prix Goncourt vient d'être attribué à un jeune auteur, Laurent Gaudé, 32 ans, édité par Actes Sud. Le prix échappe aux grandes maisons...
A titre personnel et à titre d'éditeur, j'ai tellement le sentiment d'être ostracisé par les jurés des prix littéraires que je ne me sens pas concerné. Je suis exclu du jeu et ce n'est pas étranger à mes prises de position politiques.
PROPOS RECUEILLIS PAR BERNARD MAZIÈRES, Le Parisien, 14 novembre 2004, p. 10
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