Avril 2001 : La justice perce les réseaux espagnols de l'affaire Elf.
Un personnage-clé, jusqu'alors en fuite, entendu à Paris.

Le rachat de la raffinerie espagnole Ertoil par Elf avait entraîné la distribution de plusieurs centaines de millions de francs de commission.

Un des nombreux volets de l'affaire Elf vient de connaître une importante avancée. Le juge Van Ruymbeke a interrogé pour la première fois le 21 mars, à Paris, Daniel de Busturia, un des personnages clés dans le rachat par Elf d'Ertoil, une raffinerie espagnole, opération polluée par de lourdes commissions. Homme d'affaires espagnol, spécialiste du marché pétrolier et gazier, Busturia faisait l'objet d'un mandat d'arrêt international depuis l'automne 2000. Le vendredi 9 février, le juge français s'est rendu à Madrid afin de lui notifier sa mise en examen. En échange du paiement d'une caution et de la levée du mandat d'arrêt, Busturia a accepté de répondre au juge.
Comme dans l'affaire Leuna, raffinerie de l'ex-RDA rachetée par Elf, l'opération Ertoil a entraîné la distribution de fortes commissions. La palme revient au milliardaire irakien Nadhmi Auchi, bénéficiaire de 400 millions de francs octroyés par Elf, et visé par un mandat d'arrêt international depuis le 13 juillet 2000 - il l'est aussi dans l'affaire Leuna.

Le rôle d'Auchi a été de porter le rachat d'Ertoil, qu'il a revendue quatre mois plus tard à Cepsa, société espagnole détenue à 34 % par Elf, pour 2,2 milliards de francs. Nadhmi Auchi est une relation d'affaires d'Alfred Sirven. Le bras droit d'Auchi, Nasir Abid, est, lui, un proche de Sirven, tout comme Daniel de Busturia.

Liquidités.
Selon les explications fournies par Nadhmi Auchi à Paris-Match, en août 2000, Elf l'avait contacté en 1990 pour porter l'opération, car le groupe pétrolier était suspendu au feu vert des autorités antitrust de Bruxelles. Pressé par le vendeur, un organisme public koweïtien en besoin urgent de liquidités pour faire face au début de la guerre du Golfe, Elf a utilisé la surface financière d'Auchi (alors propriétaire de 7,5 % de Paribas), largement rétribué et gratifié des remerciements du gouvernement français lors d'un petit-déjeuner en compagnie de Loïk Le Floch-Prigent. Plus tard, pour des raisons de réglementation européenne, Elf demandera à l'intermédiaire André Guelfi de lui trouver un nouvel allié dans Cepsa, en l'occurrence un groupe pétrolier vénézuélien, mais ce montage sera annulé par Jérôme Jaffré, le successeur de Loïk Le Floch-Prigent à la tête d'Elf.

Représentant les intérêts d'Ertoil en Espagne, Daniel de Busturia a aussi obtenu une rémunération, plus faible, pour son rôle d'intermédiaire. La Société nationale Elf-Aquitaine (SNEA) lui facture 54 millions de francs, en fait payés sur un compte de Paribas Suisse par Rivunion, filiale d'Elf basée à Genève - Busturia a affirmé qu'il ignorait l'origine de l'argent.

Créée en 1980, Rivunion, sorte de centrale de trésorerie de la compagnie pétrolière, est le fil rouge de toutes les commissions versées par Elf entre 1989 et 1993, sous la présidence de Loïk Le Floch-Prigent. Ces commissions, qui étaient avalisées par l'Elysée et les Douanes, apparaissent parfois dans les archives de l'Etat.

Dans le volet Ertoil, Renaud Van Ruymbeke a obtenu en octobre la déclassification de 7 documents libellés «secret défense» prouvant que le gouvernement français a accordé son feu vert au versement de 54 millions de francs de commissions «à un intermédiaire proche des autorités espagnoles», selon une note manuscrite obtenue par le juge.

Répartition.
Les récents progrès de l'enquête ont mis au jour la répartition de cette somme. Du côté espagnol, Daniel de Busturia partage la moitié de la manne (27 millions de francs) avec deux associés. Il verse l'autre moitié de la commission à Hubert Leblanc-Bellevaux, à l'époque principal conseiller d'Alfred Sirven, qui se charge ensuite de la distribuer au réseau français: Sirven, habitué à des rémunérations colossales, se contente de 400 000 francs, Alain Guillon, l'ancien directeur d'Elf-France, empoche 11 millions de francs, et Leblanc-Bellevaux conserve le solde, soit 15,5 millions. Ce circuit a été reconstitué par les investigations du juge suisse Paul Perraudin, venu le 26 février à Paris apporter le résultat de ses recherches. La rumeur de corruption d'hommes politiques espagnols ou français n'est, à ce jour, pas avérée.

Instructions.
Si le détail de ces 54 millions de francs de commissions semble désormais éclairé, la destination des 400 millions de commissions perçus par Nadhmi Auchi reste mystérieuse. L'identité du cerveau de l'opération est également confuse. Devant le juge Van Ruymbeke, le 21 mars, Daniel de Busturia, maintenu dans les équipes d'Elf jusqu'en 1997 par Jérôme Jaffré, a réaffirmé qu'il agissait sur les seules instructions d'Hubert Leblanc-Bellevaux, décrit par plusieurs sources proches de l'enquête comme le technicien de l'affaire Ertoil. Mais qui ordonnait à Rivunion le versement des commissions? Ce point n'est pas éclairci. Ainsi, les enquêteurs n'ont pas interrogé les administrateurs de Rivunion, et n'ont saisi aucun document dans l'ancienne filiale d'Elf. Seuls Philippe Hustache, l'ex-directeur financier d'Elf, et un de ses adjoints Claude Gosselin, ont expliqué devant le juge Van Ruymbeke qu'aucun versement ne pouvait s'effectuer sans l'accord de Loïk Le Floch-Prigent, des affirmations que l'ancien patron d'Elf a admises lors du procès Dumas. Signe du caractère occulte de cette filiale, Elf n'a pas fourni au juge la facture des 54 millions de francs payés par Rivunion à l'intermédiaire espagnol.

.L'ex-Pdg du groupe Elf, Loïk Le Floch-Prigent, actuellement hospitalisé, s'est vu hier signifier une interdiction de quitter le territoire français et retirer son passeport par les juges en charge du dossier Elf. Ses avocats ont fait appel de cette décision.
Par FABRICE TASSEL, Libération 11 avril 2001, p. 21.

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