Jean-Christophe Rufin

Juin 2007 : Ambassadeur en Afrique
Novembre 2004 : Une critique du rapport Rufin sur l'antisémitisme
France, juin 2002, Assemblée nationale : Représenter la diversité ethnique, par Jean-Christophe Rufin

Quelle est la différence entre la future Assemblée nationale et l'équipe de France de football ? La couleur des joueurs, bien sûr. Ce n'est pas une Chambre bleue qui sort en ce moment des urnes ; c'est une Chambre blanche. La représentation nationale officielle s'éloigne résolument de la sélection nationale officielle. Nous ne semblons nous souvenir des différences entre nos concitoyens qu'à ces moments extrêmes, guerre ou compétitions sportives, où le recours au courage des tirailleurs sénégalais ou à l'adresse d'un buteur d'origine maghrébine est vital pour le pays.

La France est aujourd'hui un pays bigarré, une terre de mélange comme elle l'a toujours été, si ce n'est que, désormais, ce mélange s'opère de plus loin : c'est de tous les continents que proviennent nos concitoyens. Le génie du football est d'avoir permis de constituer une équipe où toutes les origines, tous les types physiques coexistent et œuvrent en commun. Qu'elle gagne ou qu'elle perde, la France se reconnaît dans cette équipe. Combien de temps pourra-t-on ignorer cette leçon en politique et prétendre constituer en représentation nationale une institution presque entièrement constituée de Gaulois blanc-bleu ?

La question, je le sais, est iconoclaste en France. République une et indivisible, notre pays s'honore de ne pas faire de discrimination entre ses citoyens. Est-ce une raison pour ne pas exiger du corps politique qu'il prenne en compte les différences et qu'il s'en fasse le représentant ? Il me semble qu'en ce qui concerne les femmes le problème est enfin reconnu et en voie d'être réglé. Par la méthode musclée de la parité obligatoire, une certaine dose de féminisation a été obtenue, qui rend nos institutions moins hémiplégiques.

Mais, concernant les minorités ethniques, rien ne pointe. Nous qui aimons souvent montrer en exemple notre démocratie dans le monde, nous ne semblons pas nous inquiéter de voir des sikhs siéger à la Chambre des communes ou des Kurdes au Bundestag, tandis que les Français originaires du Maghreb, d'Afrique ou d'Asie sont plus que rares au Palais-Bourbon. Sous prétexte de ne vouloir faire aucune différence entre les individus, n'est-on pas en train de nier gravement ce qui les distingue et qui donc les constitue ? Le système ne risque-t-il pas, en allant à l'extrême, de se détruire lui-même ?

Je ne peux m'empêcher de penser que le taux croissant d'abstention trouve là une de ses explications principales. Il serait assez logique que ces Français "d'origines" (au pluriel !) se mobilisent pour le vote quand ils se sentent menacés (d'où le sursaut civique anti-Le Pen), puis s'en détournent quand ils se sentent de nouveau niés et abandonnés.

L'autre danger, plus grand encore à mes yeux, est que la révolte n'amène ces Français marginalisés à demander à leur tour des quotas, non plus sexuels mais ethniques. (C'est d'ores et déjà le sens du combat mené, notamment, par le comédien Dieudonné.) On entrerait alors dans une atroce logique raciale et raciste, introduite au nom de l'antiracisme. Combien décidera-t-on par exemple qu'il faille de Noirs au Parlement, à la télévision, au gouvernement ? Et comment évaluera-t-on la quantité de sang africain nécessaire pour être considéré comme Noir ? A Dieu ne plaise que mes deux filles, nées de mère éthiopienne, aient jamais à subir semblable examen. Orwell, dans ce scénario catastrophe, appellerait Gobineau à la rescousse...

Si l'on ne veut pas en arriver là, il faut exiger des grandes formations politiques un effort considérable pour coller à la population et faire évoluer le personnel politique pour qu'il reflète dans sa diversité la multiplicité d'origine des Français. L'éphémère émergence politique des beurs dans les années 1980 était contemporaine de débats difficiles sur la nationalité et l'identité. En vingt ans, nous avons progressé dans le sens d'une reconnaissance sociale de la diversité. Le temps est venu de lui donner une expression politique. C'est à cette condition seulement que tous les Français, en regardant leur Assemblée, pourront un jour crier en chœur : "Allez les Bleus !"
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.06.02, p. 19, LE MONDE | 13.06.02 | 11h43

Jean-Christophe Rufin est écrivain (prix Interallié 1999, prix Goncourt 2001), ancien vice-président de Médecins sans frontières.

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(Critique de Pascal Boniface) L'assimilation des termes antisioniste et antisémite est aussi reprise dans le rapport Ruffin.
De la critique à l'antisémitisme

De nombreux responsables communautaires juifs et des intellectuels ­ juifs et non juifs ­ ont largement répandu l'idée que la critique du gouvernement israélien n'était qu'un alibi pour exprimer au nom des victimes palestiniennes un antisémitisme que l'on ne veut pas afficher franchement.

Cette thèse a été reprise par Jean-Christophe Rufin dans un rapport au ministre de l'Intérieur sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme.
Il estime qu'il existe «un antisionisme moderne né au confluent des luttes anticoloniales, antimondialisation, antiracistes, tiers-mondistes et gauchistes». Selon lui cet «antisionisme est un antisémitisme par procuration».

Il faut d'abord définir les termes. Qu'est-ce que l'antisémitisme ? Qu'est-ce que l'antisionisme ? L'antisémitisme est l'hostilité ­ et même parfois la haine ­ à l'égard des juifs, pris indifféremment pour la seule raison qu'ils sont juifs. Dans l'histoire, l'antisémitisme a conduit à des persécutions, des pogroms et à la Shoah. L'antisionisme est différent, c'est le refus de l'existence de l'Etat d'Israël. Les deux concepts peuvent être liés, mais ils ne le sont pas automatiquement. Il y a évidemment des gens qui, étant antisémites, refusent au peuple juif le droit à disposer d'un Etat. Mais, en même temps, il y a au sein de la communauté juive de nombreux juifs antisionistes. Ils peuvent l'être pour des raisons religieuses. Au nom de la Torah, des religieux nient à l'Etat d'Israël le droit de représenter tous les juifs. Ils estiment même que la politique d'Israël met les juifs de la diaspora en danger. D'autres sont antisionistes pour des raisons politiques. Ils estiment que les juifs doivent être intégrés individuellement dans les Etats où ils vivent et ne se reconnaissent pas dans un Etat qui serait fondé sur des critères de race ou de religion.

D'autres, enfin, sont sionistes mais c'est justement leur attachement à Israël qui les conduit à critiquer Sharon, coupable à leurs yeux de porter atteinte aux intérêts à long terme d'Israël.

Il peut y avoir des sionistes antisémites. Une partie de l'extrême droite française l'est. Elle préfère voir les juifs en Israël plutôt qu'en France. Elle approuve la politique de répression contre des Palestiniens du fait d'un racisme antiarabe. Les chrétiens sionistes américains soutiennent la politique de Sharon. Pour eux, le retour des juifs en Terre sainte servirait de prélude à leur adhésion au Christ et, pour ceux qui ne le font pas, à leur destruction physique. Ils sont donc antisémites et sionistes. On le voit, il y a donc de multiples combinaisons des termes «sionisme», «antisionisme» et «antisémitisme».

L'assimilation des termes «antisioniste» et «antisémite», si elle est possible, n'est en rien automatique. Dans le cas présent, elle vise avant tout ceux qui combattent l'antisémitisme, qui reconnaissent le droit pour Israël d'exister dans des frontières sûres et reconnues, qui condamnent les attentats-suicides mais qui critiquent la conduite de son gouvernement. Ils ne reprochent pas à Israël d'exister, ils critiquent ce que fait Israël. Or le fait de critiquer le comportement d'un gouvernement ne revient pas à nier le droit à un Etat d'exister.

Il est indéniable que le peuple juif est celui qui a le plus souffert du racisme, et le génocide juif a un caractère unique. Cela ne permet pas pour autant d'accuser d'antisémitisme ceux qui critiquent le gouvernement de l'Etat d'Israël. Bien sûr, vos accusateurs affirmeront qu'il est possible de critiquer Sharon sans être taxé d'antisémitisme. Ils disent d'ailleurs qu'eux-mêmes peuvent exprimer des réserves sur la politique israélienne. Mais, outre le fait qu'on a du mal à identifier de telles critiques venant de leur part, ils interdisent aux autres dans la pratique ce qu'ils disent tolérer en théorie. Car la critique du gouvernement israélien est comparable à ce qu'était la liberté syndicale ou religieuse dans les pays communistes. C'est théoriquement possible. Mais, si vous passez à la pratique, vous allez au-devant de graves problèmes.

Si l'on critique George W. Bush pour son comportement en Irak, ou pour son refus de respecter le droit international d'interdiction de recours à la guerre, on ne sera pas accusé automatiquement de faire de l'antiaméricanisme (bien que cela soit de plus en plus fréquent), ni de faire du racisme antiaméricain. De même, si l'on critique le gouvernement Poutine en Tchétchénie, on ne se verra pas reprocher de faire du racisme antirusse, on constatera un désaccord politique avec les exactions des Russes dans cette région. On pourra critiquer le gouvernement chinois sans être traité de racisme antichinois, avoir des jugements très durs à l'égard d'Arafat sans encourir le procès d'un racisme antiarabe. Ceux qui par exemple désapprouvent la politique française au Proche-Orient ne sont pas accusés de faire du racisme antifrançais.

On voit bien le danger d'un tel raisonnement sous couvert de lutter contre l'antisémitisme, on criminalise la critique politique d'un gouvernement. Il y a bel et bien une tentative d'empêcher le libre exercice du débat démocratique sous couvert de lutte contre l'antisémitisme. Cette tactique peut avoir des avantages. Elle est, dans l'optique du gouvernement israélien, dans un premier temps efficace.

Qui pourrait assumer l'accusation infamante d'antisémitisme ? L'accusation d'antisémitisme même injustifiée fait de vous un paria dans de nombreux cercles. Peu de gens iront vérifier si les accusations ont un réel fondement ou si elles sont simplement un moyen d'exclure de la vie de la cité une personne dont le seul tort est d'avoir critiqué le gouvernement israélien. En ce cas, c'est au défenseur d'apporter la preuve de son innocence et non à l'accusation de prouver la culpabilité. Il suffit de l'affirmer.

Mais, à terme, cette politique est catastrophique, elle revient à banaliser l'antisémitisme. Elle crée une assimilation entre juifs français et Israéliens qu'elle condamne par ailleurs et qui ne correspond pas à la réalité.

Si l'on veut combattre efficacement l'antisémitisme, il ne faut pas pénaliser la critique de l'Etat d'Israël. Il ne faut pas établir un lien automatique entre Juifs français et Israéliens. Il faut distinguer la lutte contre l'antisémitisme de la défense d'Israël.
Pascal Boniface directeur de l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) Dernier ouvrage paru : Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Laffont, 2003.
Par Pascal BONIFACE, mercredi 03 novembre 2004

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Jean-Christophe Rufin pressenti pour l'ambassade de France à Dakar

SÉNÉGAL - 22 juin 2007 - AFP jeuneafrique.com L'écrivain et ancien médecin humanitaire Jean-Christophe Rufin a été pressenti pour être le prochain ambassadeur de France à Dakar, a-t-il indiqué vendredi à l'AFP.

M. Rufin confirmait ainsi des informations publiées le jour même par le quotidien Le Figaro.

"C'est exact. Ma nomination est en cours, mais elle n'est pas encore effective. Comme pour tous les autres, les procédures d'accréditation auprès des autorités concernées ne sont pas achevées", a-t-il déclaré.

Selon Jean-Christophe Rufin, 55 ans à la fin du mois, ancien responsable de Médecin sans Frontières, puis président d'Action contre la Faim, c'est le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner --fondateur de MSF-- qui a proposé sa nomination au Sénégal.

Auteur d'une douzaine d'ouvrages, dont "le Parfum d'Adam" paru cet hiver, Prix Goncourt 2001 pour "Rouge Brésil", l'écrivain avait déjà fait un détour par les sphères gouvernementales lors de son passage au cabinet du ministre de la Défense François Léotard comme conseiller diplomatique, entre 1993 et 1995.
22 juin 2007 - AFP jeuneafrique.com

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