René Passet

Economiste de la gauche alternative, président du conseil scientifique d'Attac, professeur à l'Université de Paris I.
Auteur de, notamment, L'illusion néo-libérale, Fayard, Paris 2000.

1
L'effacement des valeurs et des utopies sociales crée un sentiment d'impuissance, d'exclusion et de vide dont nous commençons à voir se développer les premières conséquences. Chez les plus faibles, l'impuissance se traduit par la fuite dans la drogue, vers les paradis artificiels ; la tête dans le sable et l'abandon. D'un côté la loi du marché ruine les agriculteurs des pays en voie de développement au nom de la libre fluctuation des cours internationaux et les condamne à se reconvertir ; sur les mêmes surfaces, la culture de la cocaïne procure, sans gros efforts, à l'agriculteur colombien un revenu sept à dix fois supérieur à celui qu'il tirait péniblement des récoltes traditionnelles. La misère en trimant ou l'aisance facile, combien de professeurs de vertu résisteraient à la tentation ? La culture de plantes illégales apparaît partout où les revenus sont trop faibles. Et, à l'autre extrémité de la filière, le désarroi des hommes assure le recrutement des consommateurs...
Drogue, banlieues, intégrismes, Le Monde diplomatique, août 1991, p. 32.

2
Le sentiment d'exclusion entraîne à la révolte et à la casse les plus violents qui ne supportent plus le spectacle de la richesse facile étalée devant eux, la provocation permanente d'une publicité invitant et incitant chacun à jouir de consommations dont, faute de formation, faute d'emploi, faute de revenus, beaucoup se trouvent écartés. Au nom de quoi les marginalisés de la croissance respecteraient-ils cela ? Au nom du "fric" ? Mais, alors que les valeurs rassemblent, le "fric", que chacun s'approprie au détriment de l'autre, divise et oppose les hommes.
Ibidem

3
Le sentiment de vide, la recherche des valeurs, du sens, s'expriment parfois simplement dans la quête religieuse, éminemment respectable lorsqu'elle-même respecte la quête des autres... Mais le sentiment de vide peut aussi déboucher sur le délire, le sectarisme et la violence ; sur les intégrismes, les fanatismes et les sectes.
Ibidem

4
Voici venu le temps du partage. C'est de ne pas savoir partager les richesses qu'il se montre si habile à produire que notre monde est en train de mourir. Il ne suffit pas de redistribuer. S'en contenter reviendrait à conserver le mode de fonctionnement du système, en corrigeant, après coup, ses effets les plus néfastes. C'est de répartition et non de redistribution qu'il s'agit. Ce sont les règles et les mécanismes de la formation des revenus qui doivent être modifiées. Et comme ces mécanismes et ces règles ne se dissocient pas de façon dont est organisée la production des richesses, cela n'ira pas sans remettre en cause les sources mêmes du pouvoir économique. On comprend que ce projet n'enchante guère ceux qui bénéficient de la situation actuelle ...
Unir une communauté humaine, Politis, 26 avril 2001, p. 32.

5
A ce compte, les véritables mondialistes sont ceux qui poussent à l'accomplissement d'un triple impératif de solidarité : des peuples dans le monde, des hommes dans chaque nation et des générations à travers le temps. Solidarité des peuples dans le monde, par l'annulation de la dette extérieure des pays pauvres, par le renforcement de l'aide publique internationale en leur faveur et par la refonte des institutions internationales autour d'une Organisation mondiale du développement social (OMDS), démocratiquement désignée et habilitée à négocier - avec et au nom des peuples - les conditions de "contrats" assurant le développement de tous, dans le respect des droits fondamentaux des hommes et de la protection de la nature.
Ibidem.

6
S'agissant de l'emprise de la sphère économique sur le vivant et sur le corps humain en particulier, il ne faut pas se tromper de cible : ce ne sont pas la recherche, le génie génétique et ses produits, le décryptage du génome humain, on attend la maîtrise de certaines maladies ; un immense espoir se lève que nul n'a le droit d'interdire. Mais, face à des conséquences sociales - positives ou négatives - d'une portée aussi considérable, ce n'est pas au jeu des intérêts privés de déterminer les grandes orientations : cette tâche revient à la société tout entière, dans ses structures publiques et ses organisations citoyennes. Tout cela requiert une coopération mondiale. La nature, le vivant appartiennent au patrimoine commun de l'himanité.
Ibidem.

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