Roland Lew

Maître de conférences à l'Université libre de Bruxelles.

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... Tel est l'enjeu majeur pour une partie des dirigeants : organiser les mutations, assurer la reconversion du régime et d'une fraction de l'élite, et éviter ainsi l'effondrement du pouvoir. "Tout changer pour ne rien changer", selon la formule du Guépard (Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, 1958, Le Seuil, Paris, 1959).
Et surtout organiser le changement en donnant l'impression de ne rien vouloir changer. Il s'agit là d'une certaine constante. Les couches dominantes ont la réputation auprès des Occidentaux, depuis des siècles, de vouloir avant tout la pérennité chinoise, la continuité des valeurs de leur civilisation et la perpétuation des élites traditionnelles. Au point que la bureaucratie communiste et la rupture maoïste de 1949 ont été situées dans cette continuité.
Que n'a-t-on dit sur l'immobilisme chinois, sur le blocage des évolutions par les lettrés-mandarins ; et plus récemment , sur les raideurs du maoïsme ...

C'est plutôt le contraire qui frappe aujourd'hui. Si l'on s'en tient aux derniers siècles de l'empire, qui seuls comptent pour comprendre la Chine moderne, on doit constater une flexibilité, une relative capacité d'adaptation du pouvoir et des composantes de la société.
Il s'agit moins de valoriser la flexibilité en tant que telle que de répondre à une tâche qui, elle, requiert l'inflexibilité la plus totale : la prise en charge de l'unité chinoise.

Il a fallu que le monde occidental constate l'étonnante faculté d'adaptation, depuis deux ou trois décennies, des diasporas chinoises, comme celles de Hongkong, Singapour ou Taïwan, pour que chercheurs et observateurs réalisent que la flexibilité est un trait essentiel de la civilisation chinoise, au moins au cours des derniers siècles.
A l'inverse de Max Weber, qui insistait sur les entraves culturelles, on a plutôt tendance aujourd'hui à mettre l'accent sur ce qui, dans les valeurs chinoises, rend ce peuple si apte au commerce, au capitalisme, à l'assimilation des innovations du monde extérieur.
Un capitalisme chinois nommé socialisme, Le Monde diplomatique, juillet 1992, p. 26.

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