Agota Kristof

Ecrivaine suisse d'origine hongroise, née en 1935 et réfugiée en Suisse, à Neuchâtel, en 1956.
Sa trilogie Le grand cahier, La preuve, Le troisième mensonge, publiée entre 1986 et 1991, est traduite dans une vingtaine de langues.
C'est l'histoire sordide de deux jumeaux qui font leur "éducation" dans un village hongrois pendant la deuxième guerre mondiale ...
Elle a écrit un quatrième roman en 1995, Hier, et quatre pièces de théâtre, John et Joe (1972), La clé de l'ascenseur (1977), Un rat qui passe (1972/1984), L'heure grise ou le dernier client (1975/1984), toutes aussi déprimantes et nécrophiles.

L'auteur fait parler d'elle à Abbeville en novembre/décembre 2000 lorsqu'un jeune enseignant de collège donne à ses élèves de troisième Le grand cahier à étudier ...
Le 24 novembre 2000, à la requête du procureur de la République, M. Patrick Steinmetz, un jeune professeur de lettres, M. Gilles L..., 26 ans, est arrêté au collège Millevoye de la bonne ville d'Abbeville dans la Somme, placé en garde à vue, et son domicile est perquisitionné. Il est accusé d'avoir donné à ses élèves de 3ème à étudier un livre, recommandé par le Centre national pédagogique, "Le Grand Cahier" d'Agota Kristof, officiellement un roman documentaire sur la 2ème guerre mondiale, qui comporterait, si l'on en croit la plainte déposé par des parents d'élèves, des pages faisant la promotion de "la zoophilie (bestialité) et de la pédophilie".
La Ligue des droits de l'homme dénonce immédiatement "cette démesure de la réaction par manque de réflexion" et le ministre de l'Education nationale, M. Jack Lang, envoye une lettre au principal du dit collège dont l'attitude aurait chôqué les enseignants du Snes (Syndicat national des enseignants du second degré) :"Des autorités extérieures ont brutalement interpellé un professeur de votre collège en raison de ses choix pédagogiques. Il s'agit là d'une situation anormale que je ne saurais approuver. Ces choix relèvent uniquement de la compétence des équipes que vous avez la responsabilité d'encourager".
Le procureur, lui, dit avoir agi dans l'urgence "pour protéger des mineurs".
Le jeune professeur, "un homme brisé" selon ses collègues, est en arrêt de maladie pour 15 jours.

L'affaire est finalement classée et le rectorat fait le 8 décembre 2000 une "mise au point".
Non seulement le professeur n'a pas été sanctionné mais le recteur est prêt à lui accorder "la protection juridique des fonctionnaires".
Le procureur d'Abbeville fait savoir que son action se fondait sur l'article du code pénal qui "interdit toute diffusion de message à caractère violent, pornographique, ou de nature à porter atteinte à la dignité humaine en direction des mineurs, par quelque moyen que ce soit". Et selon les services de Mme Ségolène Royal, ministre de la famille, tout "texte à connotation sexuelle" constitue "le premier degré de la pédophilie" lorsqu'il s'adresse à des mineurs.

L'ouvrage en cause raconte l'histoire "édifiante" de deux jumeaux, des "sauvageons", qui se régalent, notamment, du coït d'une loubarde avec un chien (Bec-de-Lièvre, p. 40-42 de l'édition de poche, Seuil, Points P 41, Paris 1986), loubarde qui par ailleurs se fait titiller par le curé (p. 71), "sauvageons" qui tuent les animaux par plaisir (Exercice de cruauté, p. 54 à 57), volent (Le vol, p. 70), font chanter le curé (Le chantage, p. 72-74), se font sucer par la bonne du curé (Le bain, p. 83), regardent une servante et l'ordonnance d'un capitaine faire l'amour (La servante et l'ordonnance, p. 89), fricottent avec l'officier qui est homosexuel (L'officier étranger, p. 90-95), etc, etc ...
Une lecture tellement édifiante pour des adolescents de 13-15 ans que l'on s'étonne que M. Bernard Pivot n'en fasse pas des dictés, sous le haut patronnage, évidemment, de l'ancien ministre de la culture puis ministre de l'"éducation" nationale, le remarquable "Jack".

1
Le chien revient, renifle plusieurs fois le sexe de Bec-de-Lièvre et se met à le lécher.
Bec-de-Lièvre écarte les jambes, presse la tête du chien sur son ventre avec ses deux mains. Elle respire très fort et se tortille.
Le sexe du chien devient visible, il est de plus en plus long, il est mince et rouge. Le chien relève la tête, il essaie de grimper sur Bec-de-Lièvre.
Bec-de-Lièvre se retourne, elle est sur les genoux, elle tend son derrière au chien. Le chien pose ses pattes de devant sur le dos de Bec-de-Lièvre, ses membres postérieurs tremblent. Il cherche, approche de plus en plus, se met entre les jambes de Bec-de-Lièvre, se colle contre ses fesses. Il bouge très vite d'avant en arrière. Bec-de-Lièvre crie et, au bout d'un moment elle tombe sur le ventre.
Agota Kristof, Le grand cahier, Seuil, Points P 41, Paris 1986, p. 40-41.

2
Nous nous rendormons. Plus tard, vers le matin, nous voulons nous lever, mais l'officier nous retient :
- Ne bougez pas. Dormez encore.
- Nous avons besoin d'uriner. Nous devons sortir.
- Ne sortez pas. Faites-le ici.
Nous demandons :
- Où ?
Il dit :
- Sur moi. Oui. Nayez pas peur. Pissez ! Sur mon visage.
Nous le faisons, puis nous sortons dans le jardin, car le lit est tout mouillé. Le soleil se lève déjà ; nous commençons nos travaux du matin.
Ibidem, p. 94.

3
A l'aide d'une couverture, nous transportons les squelettes dans le galetas, nous étalons les os sur de la paille pour les faire sécher. Ensuite nous descendons et nous comblons le trou où il n'y a plus personne.
Plus tard, pendant des mois, nous polissons, nous vernissons le crâne et les os de notre Mère et du bébé, puis nous reconstituons soigneusement les squelettes en attachant chaque os à de minces fils de fer. Quand notre travail est terminé, nous suspendons le squelette de notre Mère à une poutre du galetas et accrochons celui du bébé à son cou.
Ibidem, p. 176-177.

4
La patrouille s'éloigne. Nous disons :
- Allez-y, Père. Nous avons vingt minutes avant l'arrivée de la patrouille suivante.
Père prend les deux planches sous les bras, il avance, il pose une des planches contre la barrière, il grimpe.
Nous nous couchons à plat ventre derrière le gand arbre, nous bouchons nos oreilles avec nos mains, nous ouvrons la bouche.
Il y a une explosion.
Nous courons jusqu'aux barbelés avec les deux autres planches et le sac de toile.
Notre père est couché près de la seconde barrière.
Oui il y a un moyen de traverser la frontière : c'est de faire passer quelqu'un devant soi.
Prenant le sac de toile, marchant dans les traces de pas, puis sur le corps inerte de notre Père, l'un de nous s'en va dans l'autre pays.
Celui qui reste retourne dans la maison de Grand-Mère.
Ibidem, p. 183-184.

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