Lien vers Girard idéologue

René Girard (1923- )
René Girard a enseigné à l'université de Stanford aux Etats-Unis.
Son œuvre, traduite et commentée dans le monde entier, compte des ouvrages devenus des classiques parmi lesquels Mensonge romantique et vérité romanesque (Grasset, Paris, 1961) ; La violence et le sacré (Grasset, Paris, 1972) ; Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, Paris, 1978) ; Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset, Paris, 1999 ; Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, Paris, 2001 ; Le sacrifice, BNF, Paris, 2003 ; Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, Paris, 2004.
Bio-express
Portrait (2003)

1
Ce débat est d'ailleurs légitime. La culture occidentale est ethnocentrique elle aussi, c'est bien évident, aussi ethnocentrique que toutes les autres et de façon plus cruellement efficace, bien entendu, à cause de sa puissance.
Il ne s'agit pas de nier cela mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps une évidence historique irréfutable? À la différence de toutes les autres cultures, qui ont toujours été ethnocentriques tout de go et sans complexe, nous autres occidentaux sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi. Nous sommes la Majesté suprême et l'opposition de Sa Majesté. Nous condamnons ce que nous sommes, ou croyons être, avec une ardeur peu efficace le plus souvent, mais au moins nous essayons. Ce qui se passe aujourd'hui est un exemple de plus de la passion pour l'auto-critique, qui n'existe que chez les êtres touchés par la civilisation judéo-chrétienne.
Celui par qui le scandale arrive, p. 9.

2
Avec la fin de la guerre froide, les risques de guerre cataclysmique ont diminué, et les pacifiques se sont réjouis, mais ce n'était que partie remise et on le pressentait. Depuis longtemps on annonçait, mais sans trop y croire, que le terrorisme allait relayer la guerre traditionnelle. On voyait mal comment il s'y prendrait pour se rendre aussi effrayant que la perspective d'un échange nucléaire entre superpuissances. Aujourd'hui on voit.
La violence semble prise dans un processus d'escalade qui rappelle la propagation du feu, ou celle d'une épidémie. Les grandes images mythiques ressurgissent comme si la violence retrouvait une forme très ancienne et un peu mystérieuse.
C'est comme un tourbillon au sein duquel les violences les plus violentes vont se rejoindre et se confondre. Il y a les violences familiales et scolaires, celles dont se rendent coupables ces adolescents qui massacrent leurs camarades dans des écoles américaines, et il y a les violences visibles dans le monde entier, le terrorisme sans limites ni frontières. Ce dernier se livre à une véritable guerre d'extermination contre les populations civiles. Il semble qu'on se dirige vers un rendez-vous planétaire de toute l'humanité avec sa propre violence.
Lorsque la globalisation se faisait attendre, tout 1e monde l'appelait de ses vœux. L'unité de la planète était un grand thème du modernisme triomphant. On multipliait en son honneur les «expositions internationales». Maintenant qu'elle est là, elle suscite plus d'angoisse que d'orgueil. L'effacement des différences n'est peut-être pas la réconciliation universelle qu'on tenait pour certaine.
Ibidem, p. 16-17.

3
En observant les hommes autour de nous, on s'aperçoit vite que le désir mimétique, ou imitation désirante, domine aussi bien nos gestes les plus infimes que l'essentiel de nos vies, le choix d'une épouse, celui d'une carrière, le sens que nous donnons à l'existence.
Ce qu'on nomme désir ou passion n'est pas mimétique, imitatif accidentellement ou de temps à autre, mais tout le temps. Loin d'être ce qu'il y a de plus nôtre, notre désir vient d'autrui. Il est éminemment social... L'imitation joue un rôle important chez les mam, mitères supérieurs, notamment chez nos plus proches parents, les grands singes i elle se fait plus puissante encore chez les hommes et c'est la raison principale pour laquelle nous sommes plus intelligents et aussi plus combatifs, plus violents que tous les mammifères.
L'imitation, c'est l'intelligence humaine dans ce qu'elle a de plus dynamique ; c'est ce qui dépasse l'animalité, donc, mais c'est ce qui nous fait perdre l'équilibre animal et peut nous faire tomber très au-dessous de ceux qu'on appelait naguère « nos frères inférieurs ». Dès que nous désirons ce que désire un modèle assez proche de nous dans le temps et dans l'espace, pour que l'objet convoité par lui passe à notre portée, nous nous efforçons de lui enlever cet objet et la rivalité entre lui et nous est inévitable.
C'est la rivalité mimétique. Elle peut atteindre un niveau d'intensité extraordinaire. Elle est responsable de la fréquence et de l'intensité des conflits humains, mais chose étrange, personne ne parle jamais d'elle. Elle fait tout pour se dissimuler, même aux yeux des principaux intéressés, et généralement elle réussit.
Ibidem, p. 18-19.

4
Pour comprendre l'histoire actuelle, il faut d'abord regarder en nous tout autant qu'autour de nous. Notre monde est livré à la concurrence dans tous les domaines, à l'ambition frénétique. Chacun de nous est touché par cet esprit qui n'a rien de mauvais. L'esprit de concurrence, qui l'emporte depuis longtemps dans les rapports au sein des classes dominantes, s'est répandu dans toute la société et, de nos jours, il triomphe plus ou moins ouvertement sur toute la terre. Dans les nations occidentales, et surtout aux États-Unis, il anime non seulement la vie économique et financière, mais la recherche scientifique et la vie intellectuelle. En dépit de la tension et de l'agitation qu'il fait régner partout, les Occidentaux se félicitent, dans l'ensemble, de l'avoir adopté, car ses effets positifs sont considérables, à commencer par la richesse extravagante d'une grande partie de la population. Personne ou presque ne songe plus à l'abandonner, car il permet de rêver à un avenir plus brillant et plus prospère encore que le passé récent. Notre monde nous paraît être le plus désirable qui fut jamais, surtout lorsque nous le comparons aux régions du monde qui ne connaissent pas le même succès.
Il y a malgré tout quelque chose de négatif et de redoutable dans la situation actuelle, même pour ceux qui en profitent le plus et c'est l'attrait, bien dissimulé mais certain, qu'exerce "le modèle occidental" sur les foules misérables du tiers monde.
Ibidem, p. 22-23.

5
Toutes les sociétés humaines sans exception ont tendance à se détraquer sous l'effet de leur violence interne. Lorsque cela se produit, elles disposent d'un moyen de rétablissement qui leur échappe à elles-mêmes et que l'anthropologie n'a jamais découvert, la convergence spontanée, mimétique de toute la communauté contre une victime unique, le "bouc émissaire" originel sur lequel toutes les haines se déchargent sans se répandre catastrophiquement aux alentours, sans détruire la communauté.
Ibidem, p. 61-62.

------

Bio-express ("Libération", Par Marie-Dominique LELIEVRE, samedi 04 janvier 2003, dernière page)

RENE GIRARD EN 9 DATES
24 décembre 1923 Naissance à Avignon.
1943-1947 Ecole des Chartes.
1947 Départ aux Etats-Unis.
1952 Mariage avec Martha.
1961 «Mensonge romantique et vérité romanesque».
1972 «La Violence et le sacré».
1978 «Des choses cachées depuis la fondation du monde».
1980 Installation à Stanford, Californie.
2002 «La Voix méconnue du réel», Grasset.

-----

Portrait de "Libération"

René Girard, 79 ans, écrivain et grand lecteur, explique la violence du monde par sa théorie du désir mimétique.

Book émissaire

C'est un homme qui lit, qui a lu, qui lira. Beaucoup. Toute sa vie. L'anthropologue René Girard fait penser au Bibliothécaire peint par Arcimboldo, la tête composée de livres. Emma Bovary, Julien Sorel, Don Quichotte, Job comme Jésus et les divinités des Védas et même le général Dourakine, il les connaît bien. Dans un décor clair, René Girard penche vers le photographe une belle tête de saint, creusée de rides, avec broussaille de sourcils. Il regarde franchement l'objectif, sans coquetterie. C'est un bel homme de 79 ans, élégant et souple. Etrangement mal connu en France. Le Dictionnaire des intellectuels français (Seuil) ne lui attribue pas plus de place qu'à Jacques Attali, BHL ou Bernard Kouchner. Ce spécimen d'humaniste est plus admiré aux Etats-Unis, par exemple, où les grands campus l'ont accueilli. Ou en Italie, où son oeuvre est superbement éditée, et commentée.

Il a pris de la distance, il y a un demi-siècle, aux Etats-Unis. Il est né à Avignon, le jour de Noël, comme Jésus. Il se prénomme René, Noël. Son père, Joseph, était conservateur du musée Calvet et du palais des Papes. Un chartiste, Joseph Girard, écrivain lui aussi. René a grandi dans ce palais où les plus grands personnages de la chrétienté, papes, cardinaux, empereurs, reines et rois, se sont rencontrés. «Ce qui me menaçait, dans ma jeunesse, c'était d'en être l'archiviste. C'est pourquoi j'ai fui à l'autre bout du monde», dit René Girard en riant. On l'imagine austère, il est gai. «Moi, je n'ai pas le goût de l'érudition comme mon père. Plutôt celui des idées», dit-il. D'une idée fixe, même : «Girard est un des derniers porcs-épics survivants, dit son ami, l'éditeur italien Roberto Calasso. Le renard sait beaucoup de choses, mais le porc-épic sait une seule grande chose.»

Cette «grande chose», la lampe d'Aladin girardienne, c'est la théorie mimétique, la mimesis. Au coeur des sociétés, où chacun par imitation convoite le bien de son voisin, il y a rivalité et violence, dit René Girard. A l'origine, l'homme est violent, d'une violence régulée par la religion. «Une clé lumineuse pour comprendre le monde contemporain», disent les uns. «Une clé, oui, mais qui finit par ouvrir trop de serrures», raillent les détracteurs. La mimesis, c'est une lampe de lecture extra-lucide, qu'il a d'abord utilisée dans les grands romans européens, déchiffrant le message à l'encre sympathique des romanciers de génie : Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust ou Dostoïevski. Plus tard, il l'a perfectionnée dans la tragédie grecque, Shakespeare, la Bible et les Evangiles, et même, aujourd'hui, dans les textes védiques.

Lire, il a appris seul, à 6 ans et demi. Avant d'entrer à l'école, il découvre qu'il sait lire dans une adaptation du Roman de Renart. «J'ai compris tout à coup que la page signifiait quelque chose» . Pour ses 40 ans, sa mère a fait relier ce volume magique. Lorsqu'il le relit, ses illustrations l'émerveillent encore. Le plaisir des livres, il le doit à sa mère, Thérèse : «Elle avait été le premier bachot féminin de la Drôme. Elle avait fait de l'italien, elle aimait Manzoni.»

Publié par les éditions Adelphi, René Girard est une star intellectuelle en Italie. Ce pays le fête : on ne lui reproche pas, là-bas, d'être chrétien, ou de ne pas être philosophe, ou d'être l'homme d'une idée passe-partout.

Aujourd'hui, il lit, il relit, il relira. En Californie, son mode de vie est déroutant et monacal. Sur le campus de Stanford, il a acheté une maison des années 50, toit goudronné et jardin en friche. Il se déplace à pied ou à bicyclette, mais franchit rarement les limites du campus. Le dimanche, il assiste à une messe en latin, avec des chants grégoriens, organisée par un prof de musique de l'université. Il a redécouvert la religion dans les années 50, allant jusqu'à se remarier avec Martha McCullough, bibliothécaire (forcément), à l'église. Ses trois enfants, ses neuf petits-enfants sont américains. Avant le lever du jour, il est à sa table de travail. Une habitude d'insomniaque. Sa bibliothèque abrite ses livres d'enfance. L'intégrale, ou presque, de la comtesse de Ségur. Tous les cinq ans, il relit son favori : le Général Dourakine. René Girard est un séditieux : agacé par les théories «assommantes» sur le sadisme de la comtesse, il a songé à écrire sur le style Ségur. «Les punitions enfantines, c'est un sujet très sérieux chez elle. Hostile à la méthode russe, elle voit venir le problème de l'enfant d'aujourd'hui, l'enfant gâté.»

Jeune, il lisait peu. Et pas les livres à la mode. Son premier roman, c'est Du côté de chez Swann, prélevé dans la bibliothèque de prêt tenue par son père. «J'avais l'impression que c'était très difficile , très récompensant.» Découverte renversante : un écrivain dépeint, telle quelle, la vie intérieure d'un adolescent. Le jeune narrateur est aussi influençable que lui, René, alors âgé de 17 ans. A Stanford, il possède l'édition originale NRF carrée, dénichée dans une bibliothèque américaine qui renouvelait son stock.

Paradoxalement, durant ses études à l'Ecole des chartes, il a presque cessé de lire. Il a choisi cette école à cause des Allemands : pour préparer le concours dans sa famille, en zone libre. Il n'est pas certain qu'il y ait appris grand-chose, d'ailleurs. «Si, une méthode, peut-être.» Il n'a jamais aimé l'école. C'est un autodidacte-né.

Aux Etats-Unis, il s'y met. Diplômé d'histoire, c'est la littérature comparée, dont il ignore presque tout, qu'on lui propose d'enseigner. «Enseigner est la meilleure façon d'apprendre. Je lisais, un peu avant mes étudiants, et en anglais. Beaucoup de romans. Puis j'improvisais en relisant les textes.» Lire, relire, relire encore : ainsi, il s'est peu à peu incorporé les textes. A l'université de Bloomington, dans l'Indiana, il subit les morsures du désir mimétique. Très solitaire, il a pour girlfriend Ann, Américaine fatigante. Il veut rompre, mais elle le prend de vitesse et le quitte... «J'ai alors découvert Proust en moi. L'objet qui se refuse.» Il a aussi trouvé sa théorie, à moins que ce ne soit l'inverse.

C'est à Johns-Hopkins, la première université médicale au monde, qui nourrit un campus d'humanistes et de scientifiques, qu'il commence à enseigner ses propres trucs. Il publie alors Mensonge romantique et vérité romanesque, en pleine vogue de la déconstruction. Puis la Violence et le sacré. Deux bombes qui bouleversent des milliers de lecteurs dans le monde. L'éditeur italien Roberto Calasso parle de «génialité». L'intelligentsia française est plus tiède. Seul de sa catégorie, René Girard ne s'appuie ni sur le marxisme, ni sur la psychanalyse, ni sur le structuralisme, qui bétonnent les sciences humaines des années 60. Comme il s'appuie sur la Bible, qu'il est lui-même chrétien, on le catalogue néochrétien, ce qu'il est bien trop séditieux pour être. Tant pis. René Girard, on le lit, on le lira, on le relira.
Libération, Par Marie-Dominique LELIEVRE, samedi 04 janvier 2003, dernière page

Vers Première Page

Gloria Deo