Sur Jean-Jacques Servan-Schreiber (08/11/2006)
Anne Fulda

Journaliste politique au Figaro. Participe en 2008/2009 à l'émission télévisée de F.O.G. (TV5)
Amie de Jean-François Copé, futur Président potentiel, elle aurait pu, en 2007, devenir Première Dame de France, si Cécilia Ciganer-Albeniz, 2ème épouse Sarkozy, n'était pas revenue, à cette époque, de chez son amant Richard Attias.

Auteure, en 1997, à Paris, chez Grasset, d'un très intéressant ouvrage, "un Président très entouré", sur le président Jacques Chirac, ouvrage inspiré, qui semble en avoir inspiré beaucoup d'autres ...

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La personnalité de Jacques Chirac est pourtant bien plus sinusoïdale qu'il n'y paraît. L'enfant de la laïque, le rad-soc, petit-fils d'instituteurs est un véritable conservateur pour tout ce qui touche aux valeurs morales.
Ce paillard a des élans mystiques. Il déteste en parler. Mais la religion, les religions le fascinent. Il baisera le premier anneau de cardinal venu, comme il pourra participer à une cérémonie animiste dans un village reculé d'Afrique.

Ce Corrézien, les pieds dans la glaise, qui, des années durant, s'est vanté de préférer mille comices agricoles à un dîner en ville, est en fait plus proche de Lévi-Strauss que de Chardonne. Ses tropismes sont lointains et exotiques.
Ce président si français, presque franchouillard, est un ardent avocat de l'universalisme culturel. Un tiers-mondiste convaincu. Il est obsédé par la dette de l'Occident envers les civilisations opprimées. Il est fasciné par la culture orientale et par ces arts premiers qu'il a décidé de réhabiliter.

«Facho Chirac », comme on l'a dépeint à une époque, est probablement le président le plus ouvert sur le monde qu'ait eu la ve République. Une sorte de nomade dans l'âme, de citoyen du monde qui n'aime rien tant que l'anonymat et la liberté qu'offrent les hôtels internationaux.
Un président très entouré, Une certaine idée de soi, p. 11

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Villepin, un fils de bonne famille qui aurait eu de mauvaises fréquentations

Le secrétaire général de l'Elysée est aujourd'hui la personne que le président de la République voit probablement le plus dans la journée. Un rouage essentiel, pour ne pas dire la pierre angulaire du système élyséen.

Il est l'inconnu le plus puissant de France, assurent certains. Un homme qui n'a que l'illusion du pouvoir, corrigent ses détracteurs. Villepin fait, en tout cas, partie de la garde prétorienne du chef de l'Etat.
Avec Jacques Pilhan, le communicateur présidentiel, il forme un couple aussi dissemblable qu'il est influent. Un drôle de couple, assurément. Les Bouvard et Pécuchet du président, tous deux en charge de la mise en scène de l'image présidentielle.
Villepin, la quarantaine grisonnante, est grand et mince. Il a l'allure pressée et allongée d'un Giacometti.
Pilhan, la cinquantaine, est petit, plutôt dégarni et a la mine pateline.
L'un est un aristocrate fougueux, volubile et autoritaire, au langage imagé, parfois même un brin paillard. Son style est chevaleresque et, à certains égards, furieusement démodé et vieille France.
L'autre, au contraire, semble peser ses mots et ses gestes au trébuchet, n'élève jamais la voix. L'ellipse est sa forme d'expression. Le mystère, qu'il cultive savamment, sa protection.

L'un est arrivé par la grâce de Juppé, puis de Chirac, l'autre par celle de Mitterrand.
Villepin, tout pénétré de son rôle de serviteur de l'Etat, appelle Jacques Chirac «Monsieur le président », Pilhan, enivré d'avoir conquis si vite sa place auprès du successeur de François Mitterrand, donne au chef de l'Etat du « Jacques ».

L'un et l'autre travaillent dans l'ombre et ont un appétit féroce de reconnaissance. L'un et l'autre sont aujourd'hui deux hommes clés du pouvoir, les fantassins du président. A ce titre, ces deux éminences grises que tout oppose ne manquent pas d'ennemis acharnés: à Villepin, le diplomate, on reproche son manque d'expérience en politique intérieure, sa boulimie de pouvoir, son désir de tout contrôler, sa rancune tenace et passionnée envers -tes balladuriens et ses liens avec la maison Juppé.
Pilhan, l'homme de communication, est blâmé pour avoir servi François Mitterrand, avoir fourbi, en 1988, les armes pour déstabiliser Chirac. On l'accuse d'être un mercenaire, de ne pas être du sérail et de servir Chirac au détriment de Juppé.

Pour l'instant, l'un n'ayant pu évincer l'autre, ces deux hommes qui n'ont en commun que leur désir de puissance ont signé une paix armée. Jusqu'aux dents. Ils ont tous deux des appuis de taille qui les obligent à composer: Dominique de Villepin est un ami d'Alain Juppé et sa présence à l'Elysée contribue largement à la bonne entente avec Matignon, du moins tant qu'il n'y a pas d'autre premier ministre; Jacques Pilhan, lui, est appuyé par Claude Chirac, la fille du président, qui ne cache pas son admiration pour son « professionnalisme ».
Idem, Le chef de guerre, pp. 20-21

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Possessif, jaloux de son grand homme, accapareur, Villepin n'a de cesse de rabaisser ceux qui sont susceptibles de marcher sur ses plates-bandes à l'Elysée, voire les ministres qui lui paraissent incompétents ou pas assez courageux: «On manque de Jean Valjean », répète-t-il volontiers. « C'est un romantique compulsif qui rêve d'un monde où il n'y aurait pas d'hommes, ou, plus exactement, où il n'y aurait plus d'hommes », analyse finement un ministre influent.

Exclusif, le secrétaire général de l'Elysée aime souligner qu'il sait tout, qu'il est « l'homme de la synthèse ». «L'entourage du président c'est moi », a-t-il même lancé, péremptoire, un jour qu'il s'emportait contre un journaliste. Excessif, il l'est en tout. Dans l'euphorie comme dans le catastrophisme. Dans la louange comme dans la critique.

C'est un tueur. Il ne s'en cache pas. Cet homme-là ne juge pas, il assassine, il cloue au sol, il pulvérise.
Ce moine-soldat n'apprécie pas Jacques Chirac, il l'idéalise, le transforme en héros de roman, en chef militaire. Il le sacralise tout en «positivant» - son grand mot - ses faiblesses. Pour ce petit-fils et arrière-petit-fils de militaires, la campagne présidentielle fut une guerre de tranchées. La politique reste une guerre de positions, une épopée, une croisade. Et ses preux chevaliers en sont le président, bien sûr, mais aussi Alain Juppé.
Ibidem, pp. 26-27

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« On était très bien assis à Brégançon »

Discrète, elle connaît certainement plus de choses qu'elle ne veut bien le reconnaître.
Bertrand Landrieu, directeur de cabinet du président de la République et ancien sous-préfet d'Ussel, se souvient ainsi d'un déjeuner en Corrèze en juillet 1976. Alors qu'il espérait quitter Ussel pour entrer au cabinet de Jacques Chirac à Matignon, Bernadette Chirac, qui était à côté de lui, lui glissa: «Ah bon, vous partez. Vous croyez vraiment? » Un mois plus tard, Jacques Chirac quittait le gouvernement avec fracas... Plus récemment, n'assurait-elle pas à ceux qui l'interrogeaient sur le nom du successeur de son mari à la mairie de Paris: « Ce sera Jean Tiberi » ?

Dans l'ombre, Bernadette Chirac a, en tout cas, assisté à beaucoup de scènes qui ont marqué ou marqueront l'histoire politique française.
Elle en a une vision toute féminine. Comme de ce fameux week-end passé, en juin 1976, à Brégançon à l'invitation du président Giscard d'Estaing, quelques semaines avant que la crise entre le chef de l'Etat et son premier ministre ne se termine par la démission de Chirac.

Selon la légende, Giscard, qui a convié également à déjeuner son moniteur de ski et sa femme, est assis, ainsi qu'Anne-Aymone, sur un fauteuil. Leurs convives n'ont droit qu'à de simples chaises. Comme sous le Roi-Soleil. Bernadette Chirac ne garde pas un tel souvenir: « On était très bien assis », assure-t-elle aujourd'hui. De même, pour elle, Helmut Kohl est avant tout un ogre qui mange comme quatre mais aussi, n'en déplaise à son mari, « l'homme le plus puissant d'Europe ».
Idem, Chirac puissance trois, pp. 64-65

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Claude-Pygmalion

... Etrande inversion des rôles, Claude Chirac est ainsi devenue, au fil des ans, le Pygmalion de son père.
Elle a participé à l'élévation de la nouvelle statue chiraquienne, au prix d'un hasardeux dédoublement de personnalité qui la conduit à s'efforcer de ne plus parler de son père en disant « papa» mais « Chirac» ou « le président ». Contrôlant sa parole, ses gestes, son apparence, elle n'hésite pas parfois à se poser en censeur de son présidentiel père: pendant la campagne, on la voyait, ainsi, l'index sur la bouche, intimer le silence au candidat trop bavard.

Entre elle et lui, il est vrai, point besoin de grand discours. Tout est dans le nondit. Ces deux-là ont des rapports passionnels. Quand Jacques Chirac n'a pas Claude en ligne pendant une demi-journée, il s'inquiète. Et déboule à son secrétariat particulier: « Comment ça se fait que Claude n'ait pas appelé? » Ils sont bel et bien fabriqués dans la même glaise. «C'est une Chirac », soupire souvent Bernadette Chirac en observant la silhouette dégingandée et vêtue de jeans de Claude.

Indéniablement, le père et la fille se ressemblent. Il y a d'abord ce grain de beauté à la racine du nez, marque de fabrique typiquement chiraquienne. Il y a ces mêmes mains. Cette même horreur des mondanités.
Ibidem, pp. 68-69

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L 'homme qui voulait être aimé

DE LA DIFFICILE COHABITATION AVEC SOI-MÊME

14 juillet 1995. Deux mois après son élection, le nouveau président de la République organise à l'Elysée la première garden-party de son septennat. La campagne de Jacques Chirac axée autour de la fracture sociale est encore dans tous les esprits, les communicants de Jacques Chirac ont donc décidé, pour gommer le côté happy-few de cette réception, d'inviter des jeunes des quartiers difficiles. Par cars venus de tous les coins de France, des filles et des garçons d'une vingtaine d'années foulent la pelouse de l'Elysée. Pour accentuer le côté convivial, il a même été décidé de les convier à déjeuner. Voilà qui promet de bonnes images au journal télévisé. ' Peu avant treize heures, Bernadette Chirac, première dame de France, se dirige vers la salle à manger du palais présidentiel. Un petit homme qu'elle voit pour la première fois lui barre la route. C'est Jacques Pilhan.
«Non Madame, vous n'allez pas m'aimer mais il n'est pas prévu que vous participiez à ce déjeuner. Vous comprenez, ça ferait papa, maman et les enfants », lui dit-il.

Abasourdie, Bernadette Chirac s'incline. Mais elle se souviendra de ce Pilhan. Elle qui a la rancune tenace n'oubliera pas, le moment venu, de glisser que ce conseiller en communication ne s'arrête même pas pour la saluer quand il la croise dans l'Elysée, se contentant de lancer un très familier «bonjour» en lui posant la main sur le bras. « Comme une couleuvre », aurait-elle glissé, un jour, à un ami. Elle ne manquera pas non plus de relater la façon dont le conseiller de son mari a accueilli la nouvelle coupe de cheveux qu'elle a arborée, en 1996, en pointant un index sur sa coiffure: «C'est bien, ça. » Elle qui a un sens aigu des conventions, de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ne se privera certainement pas, le moment venu, de souligner combien il lui semble « inconvenant» qu'un même homme qui a prodigué ses conseils à François Mitterrand travaille désormais pour son mari. Ce jourlà, la première dame de France ne sera pas seule. Car Jacques Pilhan fait presque l'unanimité contre lui au sein de cette droite qu'il connaît bien pour l'avoir décortiquée afin de mieux la piéger. Il est le bouc émissaire rêvé. Ne tente-t-il pas de « gauchir» le discours présidentiel afin de préparer une nouvelle cohabitation ? N'est-il pas à l'origine de ces fixations mitterrandiennes de Chirac, accroché aux acquis sociaux, ardent défenseur du service public à la française? N'est-il pas responsable, aussi, d'avoir fait descendre de son piédestal le tout-puissant et mythique président de la ye République, d'avoir fait disparaître l'auréole sacrée qui entourait la fonction présidentielle ? Bref de n'avoirpu assurer la succession de "Dieu", "Tonton" que par celle de "Jacquot", le grand frère", que l'on hèle, que l'on touche et que l'on alpague ?
Idem, L'homme qui voulait être aimé, pp. 75-77

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Le mystique

DE LA COMPASSION

y a-t-il imposture? Pendant des années, Jacques Chirac s'est présenté, et a été dépeint par la plupart de ses biographes, comme un pur produit de la Ille République, un petit-fils d'instituteurs imprégné des valeurs de la République, laïque et universelle. Jean Valette, son grand-père maternel, est un ancien jésuite reconverti dans le mariage et la laïcité tranquille; Louis Chirac, son grand-père paternel, est instituteur, francmaçon (il appartient à la Grande Loge) et vote radical.

Avec un tel arbre généalogique, la messe était dite: Chirac, c'était, une fois pour toutes, le prototype même du politicien rad-soc, héritier d'une tradition républicaine et anticléricale, du' bon vivant, amateur de bière et de tête de veau, du «politicard» qui aime chanter des chansons paillardes, raconter des histoires de corps de garde. Tout sauf un bon chrétien. Quelle ne fut pas la surprise des uns et des autres, lorsqu'une fois à l'Elysée, on vit soudain ce candidat qui n'avait guère recueilli les gràces des catholiques pratiquants pendant la campagne présidentielle afficher une foi et une pratique de bon aloi?
Idem, Le mystique, pp. 127-128

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C'est aussi Billaud qui a présenté à Jacques Chirac . professeur Lejeune, généticien qui a isolé le gène :sponsable de la trisomie 21, mais aussi fondateur de association anti-avortement «Laissez-les vivre» et Itholique fervent, estimé par Jean-Paul II. En fait, les deux hommes s'étaient déjà croisés, Dtamment lorsque Jacques Chirac avait ouvert en Cor:ze des maisons pour handicapés mentaux.

« Ils avaient des liens très étroits d'hommes qui s'esmaient mais se voyaient peu », relate aujourd'hui :tara Gaymard, la fille du professeur Lejeune qui a pousé Hervé Gaymard, devenu secrétaire d'Etat à la anté, en novembre 1995. A l'époque, les deux ommes parlent entre eux d'éthique, mais aussi des roblèmes rencontrés par les mongoliens et plus généllement les handicapés mentaux. Jacques Chirac n'est ,as peu fier d'avoir été à l'origine des deux grandes :>is pour les handicapés votées en France - en 1975 t en 1987 - et d'avoir créé, en 1967, les centres édu:atifs du Limousin et notamment le centre pour handi:apés profonds de Peyrelevade dont il s'est longtemps Iccupé personnellement. C'est un sujet qui lui tient à :œur. Jeune secrétaire d'Etat du général de Gaulle, il ui est arrivé d'aller chercher lui-même, dans une ferme 'etirée, un handicapé qui était enchaîné à une cuisinière :t de le mener au centre de Peyrelevade, en Corrèze.

J'ai une même conviction chevillée au corps: rien l'est jamais perdu d'avance, tout effort vaut d'être :enté, la réussite ne naît que de l'opiniâtreté », déc1a:ait-il, en novembre 1994, en visitant le centre de Bort-les-Orgues où certains pensionnaires se précipitaient vers lui en l'appelant par son nom.
Ibidem, pp. 136-137

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«Je n'ai jamais entendu Mitterrand dire du mal de Chirac»

A la fin de la campagne présidentielle, Chirac ayant désormais remonté dans les intentions de vote, on voit même une sorte de « chiracomania » faire fureur dans les milieux de gauche parisiens. «C'est la rencontre de la gauche caviar et de la tête de veau », ironisent les balladuriens. C'est vrai, il y a un peu de cela. Et il est frappant de voir comment la Mitterrandie de salon prend parti sans état d'âme pour le maire de Paris. En fait, plus qu'un mouvement pour Chirac, naît à cette époque un véritable front «Tout sauf Balladur », une coalition hétéroclite qui rassemble des proches du président sortant mais aussi des intellectuels déçus par le mitterrandisme. Comme le résume Edith Cresson, 1 « dans l'entourage de Mitterrand, comme pour moi, Balladur incarnait exactement ce que l'on n'aime pas à droite. C'était quelque chose de viscéral ».

Le 9 mars 1995, le maire de Paris réussit même le tour de force de réunir un comité de soutien culturel à faire pâlir d'envie Jack Lang. Un succès dont le mérite revient à Jacques Toubon, mais aussi à Jean-Jacques Aillagon. Aujourd'hui président de Beaubourg, l'ancien directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris a su lancer d'utiles passerelles avec les milieux culturels dits de gauche. Parmi les nombreuses personnalités venues apporter leur soutien dans le théâtre des Bouffes du Nord, on remarque notamment la présence de proches de François Mitterrand, de pèlerins de Solutré, tels Pascal Sevran et, last but not least, deux des neveux du président en exercice: Jean-Gabriel et Frédéric Mitterrand. L'animateur-réalisateur ne tarit pas d'éloges sur son nouveau chaj11pion : «C'est un engagement très sincère. Je me suis engagé au pire des sondages. Jacques Chirac est quelqu'un que j'aime beaucoup », explique-t-il alors en indiquant qu'il « est impossible d'espérer que les socialistes offrent une alternative à la situation dans laquelle est la France » et d'ajouter: «Je n'ai jamais entendu Mitterrand dire du mal de Chirac. »Jacques Toubon affirme qu'en réalité le neveu de François Mitterrand est proche de Jacques Chirac depuis des années.

Ces ralliements à Chirac, même limités, entraînent une question: y a-t-il eu, avant le premier tour de l'élection présidentielle, une alliance objective entre les proches du président sortant et les chiraquiens ? Plusieurs gestes tendraient à le faire croire. Et en premier lieu l'étonnante mansuétude dont a fait preuve le vieux président à l'égard de Jacques Chirac.
Idem, Le caméléon, pp. 177-178

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Le tiers-mondiste

DE L'EXIL DANS L'ART

C'était le 24 juin 1996. Frémissante et aux aguets, la république des arts attendait l'arrivée de Jacques Chirac pour l'inauguration de l'exposition Bacon, au centre Pompidou. Jorge Semprun, Jane Birkin, Jean Maheu, Catherine Tasca, Odile Jacob, Françoise Giroud, Daniel Toscan du Plantier étaient de la partie, invités par Jean-Jacques Aillagon, grand maître des cérémonies et patron de Beaubourg. En dehors de sa présence et de celle de quelques éléments typiquement chiraquiens, comme Margie Sudre ou Christine Albanel, conseillère culturelle de Jacques Chirac, on aurait pu se croire revenu deux ans plus tôt. Et la présence de Jack Lang n'eût pas semblé incongrue.

Accompagné de Claude Pompidou, du ministre de la Culture Philippe Douste-Blazy et du ministre de l'Intérieur, le président de la République arrive. Dans l'ascenseur, il a confié à Debré, avec lequel il n'a pas l'habitude de jouer la comédie, qu'il n'avait aucune envie de venir et que, de surcroît, il n'aime pas Francis Bacon.

Une bise à Bettina Rheims, sa photographe officielle et amie, une autre à Régine, et la visite commence, dans le murmure poli et déférent qui convient pour l'occasion. Un petit groupe de happyfew colle au président, attentif à ses augustes appréciations, tandis que le reste des invités est maintenu à distance par une sorte de cordon sanitaire humain.

A mi-parcours, et alors que le chef de l'Etat, peu inspiré par les toiles macabres du maître, chausse ses lunettes carrées et assure d'un ton docte que «le musée des Offices de Florence aurait donné cher pour avoir un autoportrait de Bacon », on pousse à sa hauteur un homme barbu d'une cinquantaine d'années. En le voyant, la mine du chef de l'Etat s'éclaircit. Il se précipite pour l'embrasser et continue la visite à ses côtés. L'intérêt de la visite change soudain. Derrière, on s'interroge.

On chuchote: «Mais qui est-ce?» «C'est qui celui-là? » «C'est Kerchache.» «Ker quoi?» «Mais enfin Kerchache! Le spécialiste d'art africain. » «Ah oui, bien sûr. » Ce jour-là le petit monde des soirées d'inauguration découvrit Jacques Kerchache. L'homme qui a l'oreille de Jacques Chirac en matière culturelle mais surtout « l'ami du président» qui a imprimé sa patte à ce qui devrait être la grande entreprise culturelle du septennat: la création d'un musée des Arts premiers en 2001 ou 2002. (Créer réellement en 2006, notedt)
Idem, Le tiers-mondiste, pp. 187-188

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Le président de la République est convaincu que toutes les cultures et les œuvres du monde entier se valent. Il est convaincu qu'il n'y a pas de hiérarchie entre les cultures. Selon lui, l'Occident n'a pas à imposer ses valeurs, celles du siècle des Lumières et de Rousseau, au reste du monde. Il n'a pas à se poser en « donneur de leçons », à plaquer ses certitudes, ses modèles et ses références aux autres civilisations.
« La civilisation occidentale a des qualités mais aussi des défauts immenses. C'est une civilisation certes brillante mais qui ne doit pas se considérer comme supérieure aux autres », explique-t-ill.

Armé de cette conviction, étayée par des connaissances historiques, ce respect des autres conduit parfois le chef de l'Etat, comme le soulignait avec justesse Hervé Algalarrondo dans un article du Nouvel Observateur, à afficher des positions plutôt souples en matière de respect des droits de l'homme. Convaincu, comme il le disait à Bangkok en février 1996, qu'« un certain nombre de valeurs universelles s'imposent et progressent de plus en plus par la force des idées et le caractère de plus en plus libéral de l'économie et de la société », que toutes les sociétés sont également respectables quelles que soient les différences culturelles, il est partisan de la méthode douce pour faire progresser la démocratie dans le monde. «Si chacun apporte à l'autre le respect qu'il lui doit, le progrès des valeurs universelles sera inéluctable. »

En avril 1996, en voyage au Caire, il déclare à l'occasion d'une intervention consacrée à la politique arabe de la France: «Notre fidélité aux valeurs universelles de justice, de tolérance et de liberté ne doit pas nous empêcher de reconnaître que ces valeurs peuvent s'exprimer sous des formes différentes, à travers nos cultures et nos traditions respectives. »
Tout de suite la gauche bondit et Laurent Fabius s'exclame: «Quand on entre dans le relativisme culturel à propos des droits de 1'homme, on introduit une faille extrêmement dangereuse. » Le trouble fabiusien, de même que celui de certains intellectuels ou de Simone Veil, qui déplore après la visite de Li Peng à Paris que la France « lui ait déroulé le tapis rouge », n'émeuvent guère le président de la République qui estime que les vraies discussions sur des sujets sensibles comme les droits de l'homme doivent se faire en toute discrétion et, surtout, en évitant d'humilier nos interlocuteurs.
Ibidem, pp. 198-199

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« L'ami milliardaire»

C'était indéniablement «le» mariage de l'année.
Celui où il fallait être. Le 31 mai 1996, au château de la Monnaire, dans les Yvelines, François PinauIt mariait son fils. Pour l'occasion, il avait organisé une réception digne des Mille et Une Nuits. Ou de la cour de Louis XIV. Orchestre de Claude Bolling, plateaux d'argent chargés de jattes remplies de caviar, une gigantesque tente plantée dans le jardin. Tout avait été conçu au mieux pour accueillir les huit cents convives qui se pressaient dans la propriété du milliardaire.

Quelle belle revanche pour PinauIt!
Jugé à peine fréquentable par l'establishment, quelques années plus tôt. Ce soir-là se pressait, dans le parc de son château, ce qui se fait de mieux dans le monde économique et financier. Les trois quarts des conseils d'administration des plus grosses sociétés françaises réunies sous un même toit! Claude Bébéar, le PDG d'Axa, Bernard AmauIt, le président du groupe LVMH, Albert Frère, Jean-Marie Messier, à peine intronisé président de la Compagnie générale des Eaux, Gérard Wonns, Bruno Roger, associé-gérant de Lazard, mais aussi Ambroise Roux, président de l'Afep (Association française des entreprises privées), et André Rousselet, l'ancien président de Canal Plus, partageaient petits fours et confidences, au coude à coude avec Alain Delon et Bernard-Henri Lévy tous deux arrivés en hélicoptère -, le juge Bruguière, Pierre Daix, Gérard de Villiers, Emmanuel Le Roy Ladurie et Régine. Jean-Louis Debré et Jacques Toubon étaient de la partie.

Mais tout cela n'était qu'une mise en bouche. Un apéritif avant l'arrivée de celui qui rend un mariage définitivement hors du commun, digne de rester dans les annales: le président de la République en personne. C'est tard dans la soirée que ce dernier est arrivé (il avait dû assister à la finale d'un match de rugby), en compagnie de sa femme, des Tiberi et de Claude Pompidou. Il est allé prendre place à droite de Maryvonne Pinault, suscitant dans la salle comme une vague, un léger murmure.

Simple sortie imposée?
Non. Jacques Chirac, qui n'a guère le pied mondain, tente toujours d'échapper à ce genre de festivités. Mais pour François Pinault, il a fait une exception. Tout simplement parce que ce patron aux doigts d'or est aujourd'hui l'industriel préféré du chef de l'Etat. L'ami du président. Celui qui était là pendant la campagne présidentielle. Qui venait lui rendre visite lorsque l'Hôtel de Ville avait des allures de forteresse désertée. Celui avec qui il dînait «en famille », avec Bernadette et Maryvonne, lorsque les sondages étaient au plus bas. Lorsque le tout-Paris économique et financier avait déjà fait son choix. Pour Edouard, bien entendu. Et c'est devant l'hôtel particulier du président du groupe Pinault-Printemps-La Redoute, rue de Tournon, que s'est arrêtée, le 7 mai 1995, la CX présidentielle pour déposer Bernadette Chirac qui se rendait à la fête organisée par l'industriel pour célébrer la victoire de son mari.
Idem, L'oreille éclectique, pp. 239-241

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Jovial manipulateur

Chirac, qui a très bien compris qu'en politique, pour se faire aimer, il fàut avant tout aimer, sait très bien prendre les gens par le bon bout.
Manipulateur? A sa façon, joviale, généreuse, sentimentale. Mais il a la même capacité que son prédécesseur, toujours présenté comme un habile manœuvrier, à se servir des gens. Et à les utiliser au mieux, même s'il est aussi capable de nouer des liens d'amitié purement gratuits. Pour parvenir à faire le meilleur usage possible de ses collaborateurs, pas question d'établir quelque rapport de force, non, Chirac préfère la méthode conviviale.
Lui qui déteste les antagonismes et les affrontements se comporte ainsi à l'Elysée comme le chef boy-scout d'une joyeuse horde de conseillers. «Il est, comme l'analyse Dominique de Villepin, le secrétaire général de l'Elysée, dans la grande tradition des chefs militaires aristocrates qui soignent leurs camarades de combat du plus petit au plus grand, avec la même sollicitude pour chacun. Mais quand il faut aller au combat, tout le monde y va. » Rien n'est laissé au hasard. Sous des dehors de chef de chambrée attentif et un peu gauche, Chirac perçoit très bien les forces et les faiblesses de ceux qui travaillent avec lui. En bon paysan, il soupèse à l'œil nu ses interlocuteurs. Et en tire le meilleur parti. S'il prend soin de veiller lui-même aux états d'âme de ses collaborateurs à l'Elysée, il n'a, en revanche, aucun scrupule à enchaîner les réunions, le samedi et le dimanche, ou à téléphoner à sept heures du matin chez l'un de ses conseillers pour lui soutirer un renseignement. Et il aura la même attitude avec son premier ministre ou les quelques ministres de sa garde rapprochée qu'avec ses collaborateurs les moins intimes.
Idem, L'ogre souriant, pp. 263-264

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Sarkozy, la victime expiatoire

« Je ne suis pas le fils de Chirac, je ne suis pas le fils de Balladur, je suis le fils de mon père et c'est déjà pas si mal! » Dans son beau bureau aux boiseries claires de la mairie de Neuilly, Nicolas Sarkozy est fidèle à son image. Le pied qui tressaille sous la table, il signe les parapheurs qui s'entassent devant lui avant de les jeter par terre, au fur et à mesure.
Réduit au chômage technique durant toute l'année 1996 - il est cependant toujours maire de Neuilly et s'est fait réélire député-, l'ancien ministre du Budget est un peu comme un lion en cage. Il sait bien qu'il est devenu la bête noire de la Chiraquie. Il sait bien qu'on lui attribue tous les sales coups sortis pendant la campagne présidentielle - des contrôles fiscaux visant les amis du maire de Paris jusqu'aux fameux terrains vendus par la famille de Madame Chirac - mais peu lui chaut.
Ce qui lui importe c'est de rentrer à nouveau dans la danse. De ne plus être considéré comme un pestiféré. Mais il veut garder la tête haute. Qu'on n'attende pas de lui un quelconque mea-culpa parce qu'il a lâché Chirac pour Balladur. Qu'on ne lui dise pas qu'il doit une large partie de sa carrière à l'ancien maire de Paris: il récapitulera devant vous les grandes étapes de son ascension fulgurante pour arriver à la conclusion que, non, décidément, il ne doit pas grand-chose à Chirac. «Je ne lui dois pas ma carrière municipale (il a été élu maire de Neuilly à 28 ans en 1983 contre Charles Pasqua), je ne lui dois pas ma carrière de député (il a été élu en 1988), je ne lui dois pas ma carrière ministérielle (c'est Edouard Balladur qui l'a nommé ministre en 1993).» Ne lui doit-il donc rien? « Si, d'avoir appris l'énergie en politique », ce qui, pour cet activiste-né, n'est pas, tout bien pesé, un mince compliment. Mais il tient à rappeler aussi qu'il a beaucoup donné à l'ancien président du RPR, qu'il a participé à beaucoup de combats, qu'il a connu à ses côtés plus de défaites que de victoires, et qu'il a été jusqu'en 1993 d'une fidélité exemplaire. Il l'a toujours soutenu: en 1981, lors de l'offensive des rénovateurs, en 1990, face à la tentative d'OP A sur le RPR menée par le tandem de choc Pasqua-Séguin.

------ Non, c'est vrai, il n'est pas aimé, Nicolas Sarkozy.
En attendant sa réintégration, celui qui fut sifflé lors du meeting de Bagatelle, organisé entre les deux tours de l'élection, est encore la bête noire de certains proches du président de la République. Et tout particulièrement de sa famille. «Ne me parlez pas de celui-là! », s'exclame Bernadette Chirac lorsqu'on prononce son nom devant elle. «Si je le vois, je le gifle », aurait-elle même affIrmé un jour.
Heureusement pour lui, Sarkozy a tout de même des alliés. Et, parmi eux, certains «visiteurs du soir» du président de la République. L'industriel François Pinault qui ne cesse de lui dire: « De toute façon, ils auront besoin de toi. » Bernard Amault, le président du groupe LVMH, désormais bien en cour à l'Elysée, mais aussi le publicitaire Jean-Michel Goudard qui est un ami de Claude Chirac. Et tandis que ceux-là parlent pour lui à l'Elysée, Sarkozy continue de s'activer, organisant par exemple un déjeuner avec Philippe Séguin et Edouard Balladur.

Car il a beau le nier, il a beau réduire les années qu'il a passées auprès de l'ancien président du RPR à «des moments assez heureux» qu'il a eus en «tant que proche collaborateur de Jacques Chirac », il a été plus qu'un simple collaborateur. Il a été un proche de la famille. Un intime qui fut l'ami et le témoin de Claude Chirac, lors de son mariage avec Philippe Habert, en septembre 1992. «Il est indéniable qu'il a été à un moment pour Jacques Chirac le fils qu'il n'a pas eu », estime Jacques Friedmann. Eh oui, dans ce monde politique où l'on cherche toujours des filiations aux uns et aux autres, Sarkozy apparaît comme un héritier tout à fait plausible de Jacques Chirac. Un héritier rebelle qui n'a pas cru en l'avenir de son père d'adoption et a préféré choisir un père de substitution. Mais tout de même un héritier.

Indéniablement Chirac et Sarkozy sont de la même race : ce sont des «bêtes politiques », des hommes qui sont prêts à tout sacrifier pour la politique. Des hommes qui pensent, agissent uniquement en fonction de la politique.
Des boulimiques de travail, des dévoreurs de dossiers. Des activistes impénitents. Des fils qui ont toujours choisi leurs pères. Dans le temps, Chirac choisit Pompidou. Signe des temps, Sarkozy, lui, à un peu plus de quarante ans, en a déjà usé trois: Achille Peretti, l'ancien maire de Neuilly, Jacques Chirac et Edouard Balladur.
Comme Chirac aussi, il a su s'imposer auprès d'eux en se rendant indispensable et a su au mieux les exploiter, s'imbiber de ce qu'ils pouvaient lui apporter. Comme Chirac aussi, il sait nimber tous ses rapports d'affectivité.
Ibidem, pp.276-277, 279-280

15
Conclusion

L'ART DU CONTRE-PIED

Qu'est-ce que le chiraquisme? Près de deux ans après l'élection présidentielle, ses contours demeurent difficiles à cerner. A dire vrai, le chiraquisme n'existe pas encore. On associe Jacques Chirac à quelques actes « fondateurs» du début de son septennat - la reprise des essais nucléaires, la réforme de la Sécurité sociale ou de la défense -, mais pas à un corps de pensée global, à une doctrine cohérente. Ce n'est guère étonnant : celui qui sera le dernier président français de ce siècle, est résolument un chef d'Etat singulier, qui cultive l'art du contre-pied et de la pirouette.

Il s'était présenté en don Quichotte décidé à terrasser la misère et la précarité, il a semblé, jusqu'à présent, plus résolu à réduire les déficits que la fracture sociale.

On pointait ses ambiguïtés dans le domaine européen, il n'a eu de cesse de faire savoir que la réalisation de la monnaie unique était la grande affaire de son septennat. On le pensait franco-français, essentiellement intéressé par les problèmes de l'Hexagone, il est toujours en voyage, irrésistiblement attiré par les contrées lointaines. On le disait droitier, il entretient les meilleures relations avec certaines personnalités socialistes ou communistes.

Jacques Chirac cultive toujours la dualité.
A la fois tourné vers l'avenir et un brin rétrograde. Novateur et conservateur. Mais surtout terriblement mouvant. Président-caméléon, il se coule dans l'air du temps. Les stratèges qui le conseillent en sont convaincus: pour avancer, il faut se renouveler, surprendre, rebondir encore et encore. Ayant fort bien compris que «le débat politique est devenu plus technicien que visionnaire» et «que la mesure prime sur la réforme », comme le notait le spécialiste des sondages Philippe Méchet, Jacques Chirac s'ajuste, s'acclimate.
S'il lance en fanfare la réforme de la justice, en janvier 1997, c'est certes pour détourner l'attention des affaires qui cernent le RPR, mais c'est aussi parce qu'il a très bien senti que ses concitoyens ont soif d'éthique.
S'il promet leur indépendance aux magistrats - mesure qu'il n'avait guère évoquée durant sa campagne -, c'est aussi afin de marcher sur les brisées du PS.

En cette fin de siècle où les idées comme les hommes se consomment et s'usent à une vitesse vertigineuse, où les idéologies se délitent, Jacques Chirac se sent parfaitement à son aise. Bon «rad-soc», il connaît tout comme son prédécesseur l'art de la mue.
Qui sera le Chirac de demain?
Idem, Conclusion, pp. 295-296 (Dépôt légal de l'ouvrage mars 1997)

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Publié le 08 novembre 2006 Actualisé le 08 novembre 2006 : 08h29 (lefigaro.fr)

JJSS ou l'itinéraire d'un homme trop pressé, par ANNE FULDA.

Toute la classe politique a rendu hier un hommage appuyé à cet homme au parcours singulier. (AFP)

Il voulait un destin. Il voulait changer le monde. Il n'y est pas parvenu, mais rarement un homme n'aura reçu, à sa mort, tant de fleurs.
De Giscard, dont il fut l'éphémère ministre des Réformes - neuf jours ! - et qui l'a sacré comme «un personnage très brillant, probablement le plus brillant de notre génération », à Chirac, en passant par Delanoë, pratiquement tous les politiques lui ont rendu, hier, un hommage appuyé.

Un drôle de pied de nez pour cet homme promis à un avenir radieux, programmé pour être le premier, mais qui, après un démarrage fulgurant, a finalement connu la trajectoire d'une étoile filante dont l'élan fut freiné par la politique.
Cette politique pour laquelle il concevait, selon son ami Robert Badinter, une « passion obsessionnelle » qui « l'a égaré ». Étonnamment, malgré ce fiasco, l'image de JJSS reste à tout jamais liée à l'âge d'or des années 60-70. Il est un symbole éclatant de mouvement, de modernité, dans la forme et le fond, voire de prescience, lui qui a toujours senti « très longtemps avant les autres les révolutions en gestation », comme le souligne François Bayrou.
Que ce soit avec la création de L'Express, le premier « news magazine » français, avec la révolution informatique, qu'il avait annoncée, tout comme celle des technologies d'information, ou que ce soit avec l'Europe, en laquelle il croyait plus que tout, et la monnaie unique.

Plein d'allant, débordant d'énergie, toujours en mouvement, ce fils de bonne famille n'a jamais laissé indifférent. Et sa personnalité contrastée, son impatience « fondatrice », son orgueil et sa rage de séduire ont fait de lui un personnage autant adulé qu'haï.
Ceux qui l'ont admiré ont vu en lui un intellectuel, qui, selon Giscard, a « inventé le mot réforme », un auteur à succès - son livre Le Défi américain a été vendu à 2 millions d'exemplaires en France et 7 millions dans le monde - ou encore un ascète « saisi d'effroi, comme le raconte Michèle Cotta, à l'idée qu'un plaisir un instant le détourne des objectifs qu'il s'est fixés ». Ils ont aimé ce visionnaire qui se sentait chez lui nulle part, ce personnage flamboyant qui « détestait la facilité sous toutes ses formes, et recherchait l'effort comme d'autres le farniente », ainsi que le confie encore la journaliste qui l'a connu à L'Express.

Ceux qui l'ont critiqué, ont raillé chez cet être traversé d'ardeurs réformatrices, chez ce matamore dont le style frisait parfois la grandiloquence, un personnage en toc, aveuglé par l'enflure de son ego. Jean Bothorel, son biographe, relate que Jean Daniel lui a reproché « la candide démesure de sa volonté de puissance », Michel Debré, « l'emploi de l'esbroufe ». De Gaulle, qu'il n'aimait pas, l'a traité de « Zorro », Jacques Chirac de « Turlupin », et, pire que tout, Mauriac de Kennedy aux petits pieds, de « Kennedillon ».

Quoi qu'il en soit, la vie de JJSS n'est pas commune. Elle se confond avec la saga de sa famille. Son grand-père, secrétaire particulier de Bismarck, s'appelait Schreiber, « écrivain » en allemand, et c'est pendant la guerre de 14 que son père, Émile, alors officier français, a pris le nom de Servan. Ce père, juif, directeur du quotidien Les Échos et grand reporter pour l'Illustration lui donne le goût du journalisme. Il sera l'un de ses maîtres ainsi qu'Hubert Beuve-Méry, qui lui permit, à 24 ans, de faire ses premiers papiers au Monde, et Pierre Mendès France, « son modèle le plus élevé ».

Mais, au-dessus de tout, dans son panthéon personnel, JJSS a toujours placé sa mère.
Belle, autoritaire, il l'a élue comme « la femme de sa vie ». Et a même confié en 1991, avec une désarmante sincérité : « Tous les jours, je regrette qu'elle ne soit pas là. » C'est cette mère, catholique, mais très mère juive dans sa manière de couver l'aîné de la famille, qui l'a toujours épaulé dans son désir d'entreprendre, d'oser. C'est cette mère, qui, comme l'a raconté Catherine Nay, recrutée elle aussi aux débuts de L'Express, qui venait, les soirs de bouclage, apporter des victuailles en provenance de leur maison de Veulettes-sur-Mer à son protégé. À ce protégé qui passait toujours avant ses frères et soeurs.
Pour Brigitte Gros, soeur de JJSS aujourd'hui décédée, « ce n'était pas tout pour Jean-Jacques, c'était jamais assez pour Jean-Jacques ». C'est enfin cette mère omniprésente qui a longtemps fait passer au second rang les nombreuses femmes que ce séducteur a connues : de Madeleine Chapsal, sa première épouse, qu'il a quittée parce qu'elle ne pouvait pas lui donner d'enfant, à Françoise Giroud, cofondatrice de L'Express, qui a tenté de se suicider pour lui. Mais sa femme, Sabine de Fouquières, qui lui a donné quatre fils avait, elle, obtenu l'agrément maternel.

Elevé comme un pacha, adulé, le jeune homme, ancien des Forces françaises libres ("reçu à Polytechnique en 1943, il rejoint l'armée de libération de la France combattante, reçoit une formation de pilote de chasse dans l'Alabama (Etats-Unis), mais ne participera à aucun combat aérien : la guerre est finie", Nicole Gauthier, Libération, 8 novembre 2006, p. 17), a rapidement choisi la voie de l'excellence. Il est reçu à Polytechnique en 1943. Y rencontre Valéry Giscard d'Estaing qui assure que c'est en concertation avec lui qu'il a décidé, des années plus tard, en 1974, d'abaisser l'âge de la majorité de 21 à 18 ans. Le jeune homme, qui passe son temps entre les propriétés familiales de Normandie et de Mégève et l'entreprise familiale, fait ses classes de journaliste au Monde à partir de 1947 et son expérience d'officier de réserve en Algérie lui donnera la matière de son premier livre Lieutenant en Algérie, plaidoyer pour la décolonisation.

À 29 ans, en 1953, Jean-Jacques Servan Schreiber, que l'on n'appelle pas encore JJSS, fonde L'Express avec Françoise Giroud et y fait venir des signatures prestigieuses : Sartre, Camus, Mauriac, Mitterrand, Aron. Il dirigera l'hebdomadaire jusqu'en 1969 avant de devenir président (1970-1971) puis PDG du Groupe Express (1974-1977).

S'il n'avait été tenté par la politique, il aurait pu fonder un empire dans les médias. Mais sa carrière politique, cahoteuse, l'en a empêché : député de Nancy, président de la Région Lorraine, ministre durant seulement neuf jours sous VGE, président du Parti radical de 1971 à 1979, cet homme imprévisible, à peine élu à Nancy en 1970, après une campagne électorale à l'américaine, était allé défier Chaban-Delmas à Bordeaux, où il avait été sévèrement battu.
Finalement, et comme il l'a écrit au détour d'une phrase dans son livre Passions, son problème aura peut-être été de « ne pas s'entendre avec la France ». Ou d'avoir été trop en avance.

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Les langues se délient Par Ludovic Vigogne, mis à jour le 24/09/2008 - publié le 24/09/2008 lexpress.fr

Dans un livre, l'une des anciennes compagnes de Nicolas Sarkozy lève le voile sur leur relation tandis que Carla Bruni se confie à un grand magazine féminin.

Ce sont ses premières confidences. Elles sont rapportées par Hubert Coudurier dans Amours, ruptures et trahisons (Fayard), un livre retraçant la vie remuante de la droite ces trois dernières années.

Anne Fulda, la journaliste du Figaro qui partagea la vie de Nicolas Sarkozy à l'automne 2005 et au printemps 2006, lors de sa première séparation d'avec Cécilia, s'était tue jusqu'à présent. D.R.

Le directeur de l'information du Télégramme reproduit deux propos qu'elle lui a tenus sur sa relation avec celui qui était alors ministre de l'Intérieur.

"Je ne veux pas passer pour une victime. Il est arrivé au bon moment et on s'est servi l'un de l'autre, a-t-elle confié. C'est un cannibale. Parfois, il m'étouffait. Tellement présent, mais avec un vrai talent pour mettre l'autre en valeur. C'est aussi pour cette énergie qu'on l'admire. Parfois je l'appelais le Caudillo."
Elle relate aussi cette anecdote: "Il avait l'habitude d'être servi: "Tu ne veux pas me préparer mes affaires?", me demandait-il le matin. Face à mon refus, Nicolas disait: 'Mais Cécilia le faisait.'"

Carla Sarkozy a elle aussi levé quelques "secrets" dans le magazine Vanity Fair de septembre.
Ainsi, elle aborde le chapitre délicat de ses relations avec Cécilia et rapporte la réaction de son mari, lorsqu'elle lui a montré les clichés d'elle posant nue, du temps où elle était top-modèle. "Il a dit: 'Oh! j'aime celle-ci. Je peux en avoir une copie?'"

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