Chantal Delsol ou Millon-Delsol (voir à Millon-Delsol)

Professeur d'Université (philosophie), épouse M. Charles Millon, ancien ministre gaulliste.
Auteur, notamment, de L'autorité, PUF, Que sais-je n°793, Paris, 1994 ; Matin rouge, Presses de la Renaissance, Paris, 2005.
Biographie
Présentation d'Alexandra Laignel-Lavastine
Un point de vue à propos des émeutes insurrectionnelles d'octobre/novembre 2005

1
L'éducation consiste à enseigner à l'enfant un art de vivre et de penser, à conférer à ses comportements des plis marqués par l'habitude. Il y a du dressage dans l'éducation, au sens où il s'agit d'interdire et d'empêcher, même si, parce que l'enfant n'est pas un animal, il faut en même temps justifier et faire comprendre.
L'autorité, p. 5.

2
L'autorité est une disposition personnelle permettant de se faire obéir sans employer la force. Aussi peut-on dire qu'un chef de toute nature utilise d'autant plus la force qu'il a moins d'autorité.
Ibidem, p.10.

3
Le culte de la personnalité représente encore une autre forme de dénaturation de l'autorité par l'excès. Une personne se trouve divinisée, c'est-à-dire rendue plus grande que nature, et traitée comme telle. ... Les cas sont légion de dirigeants paranoïaques, fascinés par leur propre mensonge, et régnant sur un peuple lui-même fasciné. Mais le cas de Staline demeure unique en son genre, par l'ampleur des conséquences.
Ibidem, p. 81-82.

4
L'autorité politique n'est pas prête à disparaître, en dépit des espoirs théoriques nourris par le XIXème et le XXème siècles. Nous avons tous pu vérifier de visu les conséquences de la tentative soviétique de suppression de l'Etat : l'Etat est devenu diabolique.
Ibidem, p. 124.

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Biographie

16 avril 1947, Naissance à Paris.
1982, Doctorat d'Etat en philosophie.
1993, Création du Centre d'études européennes.
2000, "Eloge de la singularité" (La Table ronde), Prix de l'Académie française.
2002, "Mythes et symboles politiques en Europe centrale" (PUF).

LE MONDE ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.06.02, p. 34. -----

Chantal Delsol, penseuse à réaction

En cette période de recomposition du paysage politique, il est une intellectuelle de droite, une vraie - Chantal Delsol -, qui pourrait bien être appelée à jouer un rôle significatif dans l'entreprise de renouvellement philosophique à l'œuvre au sein du camp conservateur. Philosophe du politique, "européenne convaincue" et auteur de plusieurs essais remarqués sur la "modernité tardive", Chantal Delsol est issue d'une famille parisienne de la droite catholique - le père, professeur en biologie, était d'opinion maurrassienne dans sa jeunesse. Elle-même, toutefois, préfère se définir comme une "néoconservatrice". "J'ai toujours été une anticommuniste primaire", dit-elle en braquant sur vous un regard dont on ne se détache pas facilement, relevé ici d'une pointe d'humour.

Dans la pièce tapissée de livres qui lui sert de bureau, et dont la fenêtre plonge sur la Sorbonne - "J'ai beaucoup de chance" -, n'importe quel intellectuel du bord opposé se sentirait d'ailleurs à l'aise, trouvant son bonheur entre des piles où Hannah Arendt voisine avec Tocqueville et Michael Walzer, un des maîtres à penser de la gauche américaine, avec Condorcet. En bonne place au-dessus de l'ordinateur : la photo du dissident tchèque Jan Patocka. Signe d'une autre passion de cette catholique pratiquante : l'Europe centrale, où elle se rend souvent et qui fait l'objet de l'ouvrage collectif qu'elle vient de codiriger avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki. L'histoire des idées politiques de l'autre Europe est un domaine pour lequel elle a joué un rôle de "passeur". Témoin : le Centre d'études européennes qu'elle a fondé en 1993 à l'université de Marne-la-Vallée.

Ce n'est donc pas vraiment un paradoxe si cette élève du philosophe et sociologue Julien Freund, disciple de Max Weber, avec qui elle soutiendra sa thèse en 1982 - "écrite sur dix ans, en même temps que j'élevais mes cinq enfants, une période à la fois bénie et solitaire" qui explique aussi son irruption quelque peu tardive sur la scène intellectuelle —, compte de nombreux partenaires de discussion à gauche. Ainsi la philosophe Blandine Kriegel, qui la définit comme une femme de dialogue, "simple, directe et sympathique", lui reconnaissant "du talent, de l'audace et de la fermeté". Même si leurs vues divergent souvent.

Chantal Delsol a été viscéralement hostile à l'esprit de 1968 - elle a milité, en réaction, au sein du Mouvement autonome des étudiants lyonnais (Madel) - et renvoie dos-à-dos extrême gauche et extrême droite. Mais elle analyse avec finesse, notamment dans Le Souci contemporain(1996), le désarroi où nous a laissés le reflux des grandes idéologies. Ce siècle "nous a appris que les certitudes tuent". Pour autant, il serait désastreux que "la défaite de Marx nous ramène à Bonald" (le penseur de la contre-révolution), ou nous conduise au Loft et à la dérision.

Cette question de la "perte du sens" lui vaut des lecteurs attentifs. Parmi eux, Jacques Delors, qui chroniquera l'ouvrage pour Le Nouvel Observateur, ou le politologue Zaki Laïdi. D'un essai à l'autre, Chantal Delsol entend ainsi mettre le doigt sur les inconséquences de ce qu'elle nomme "l'idéologie des droits" ou "l'éthique de la complaisance et de l'émotion". Comment, d'un côté, proclamer "à chacun sa morale"et, de l'autre, se prétendre efficacement armés pour lutter contre un "intolérable universel"comme le racisme ?

La République, une question française, tel est justement le titre de l'essai qu'elle prépare pour la rentrée, non pas dans la collection "Contretemps", qu'elle dirige à La Table ronde, mais aux Presses universitaires de France. Son idée-force : diagnostiquer la crise actuelle en termes de divorce entre République et démocratie, entre l'idéal de la responsabilité républicaine et les ressources en vertu de notre société ultra-individualiste. Comment pleurer la désertion du bien commun et dans le même temps vanter les charmes du pur souci de soi ? "Nous vivons dans l'hypocrisie", pense la philosophe. "Il n'y a pas en soi "trop d'étrangers en France", mais les forces que nous consentons à déployer pour leur intégration, y compris en matière de solidarité concrète, sont trop exsangues." Chantal Delsol a adopté un jeune garçon d'origine laotienne, son sixième enfant, et milité pendant cinq ans au sein d'une association vouée à l'aide aux immigrés (l'Alatfa).

PÉRIODE D'OSTRACISME

Elle estime plus conservateurs ceux qui "viennent agripper la République comme un naufragé le radeau de la Méduse"que ceux qui considèrent, comme elle, que "la société des individus, nous y sommes, et que l'Europe, nous y allons : autant donc y aller du mieux possible". On l'aurait plutôt attendue sur des positions souverainistes. Elle surprend une fois de plus : "Les nationaux républicains ? Ils sont trop réacs pour moi."Non, la disparition de la nation ne porte pas en elle la mort du politique, estime l'auteur de L'Etat subsidiaire (1992). Une conviction qui la met en porte-à-faux avec maints représentants de son propre camp. Mais Chantal Delsol, c'est aussi Chantal Millon-Delsol, l'épouse de Charles Millon, réélu en 1998 à la présidence du conseil régional de Rhône-Alpes avec l'appoint des voix du Front national. Il s'ensuivra, pour elle, une période d'ostracisme au cours de laquelle on a prétendu qu'elle serait membre de l'Opus Dei, invention qui la fait beaucoup rire, ou qu'elle serait "l'égérie" de son mari, ce qu'elle récuse avec force. Elle ne l'en a pas moins soutenu dans des choix : "Le Front national avait donné son soutien sur un programme précis", justifie-t-elle. "De plus, il y a comme une imposture à faire d'un côté du FN un parti légal, et de l'autre à ériger une sorte d'ordre moral au nom duquel accepter ses voix serait inadmissible."

Chantal Delsol est aussi romancière. Elle a manqué d'une voix le prix Femina du premier roman pour L'Enfant nocturne, paru en 1993, finalement décerné à Jorge Semprun. Dans Quatre, le second, tous les personnages positifs sont des femmes, la plupart de gauche ou révolutionnaires, tandis que les rôles masculins sont, à l'instar de Sylvain, "épaissis par la réussite, parés de sérieux, et pour tout dire embourgeoisés". Toutes ont d'ailleurs un point commun : elles gagnent leur liberté, mais perdent les hommes. "C'est peut-être mon inconscient qui parle", lâche, amusée, Chantal Delsol.

Alexandra Laignel-Lavastine, LE MONDE | 14.06.02 | 11h50, MIS A JOUR LE 14.06.02 | 12h59, Le Monde, 15 juin 2002, p. 34.

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(11 novembre 2005) Le point de vue (sur les émeutes urbaines)
FACE AU SYNDROME DE L'ABOULIE

Pourquoi, dans un pays puissant et organisé comme le nôtre, ne peut-on pas se saisir de quelques centaines de casseurs, les juger et les punir ?
Depuis tant d'années, c'est l'impunité qui contribue à la réitération et au développement du vandalisme.

Le côté fascinant de cette situation se trouve dans ce qu'elle révèle chez nos gouvernants : cette aboulie, qui avait été si bien décrite par Démosthène chez les gouvernants grecs du IVe siècle av. ].-C.
L'aboulie est l'incapacité de vouloir. On désire, on parle, on voudrait, on peut aussi. . .. mais on ne veut pas. Le vouloir implique de passer à l' acte.

L'aboulique se trouve incapable d'agir, alors il parle. Beaucoup. Il parle d'autant plus qu'il n'agit pas. Comme si les mots, pour lui, remplaçaient les choses. Il parle avec d'autant plus de force, de hargne, d' ardeur, qu 'il demeure dans son bureau sans prendre de vraies décisions, faible et indolent.

Nous sommes dans un système de type magique où l'incantation remplace la réalité. Il n'est pas de ministre qui ne dise régulièrement « il n'y aura pas de zones de non-droit ». Il n'est pas de ministre qui veuille vraiment les faire disparaître.
Le gouvernant sans courage s'imagine qu'il suffit de parler pour gouverner. Non pas parler d'autorité, ou donner un ordre, ce qui serait pour lui agir, mais parler pour analyser, pour juger, pour promettre, pour s' indigner, pour supplier.

La guérilla urbaine s'étend chaque nuit : pendant ce temps, un aréopage de ministres et de parlementaires se querellent pour savoir si l'on a le droit moral de traiter les fauteurs de troubles de "racaille" ; le président de la République appelle gentiment au calme; les promesses fusent.

En vérité, ces gouvernants ont oublié ce qu'est la politique : une activité, et non une méditation sur le monde. Ainsi se creuse un fossé entre la réalité et le discours.
Nous assistons à un déni de la réalité, porté par la classe politique tout entière, de droite comme de gauche (la gauche parce que ce déni fait partie de sa culture, la droite parce qu'elle a peur de la gauche).
Dans un cas pareil, les choses se passent toujours de la même façon : pendant que le discours officiel occulte vertueusement les faits désagréables et même dramatiques, la réalité, elle, ne se tasse pas pour autant dans les ténèbres d'où elle n'aurait jamais dû sortir : elle poursuit sa course, et comme personne ne lui fait face, elle s'exacerbe et devient de plus en plus dramatique.

Ainsi le fossé s'accroît - il entre les mots et les choses. Dans ce fossé mijote une explosion future. Un jour ou l'autre survient un événement gravissime qui livre au grand jour l' épaisseur de la réalité et la profondeur des mensonges, et l'Histoire repart sur ses deux pieds.

Jusqu'où supporterons-nous ces affronts à la citoyenneté et à la civilisation, nous qui nous croyons civilisés? Après tout, nous contemplqns depuis des années des films sur les viols collectifs dans les banlieues, l'antisémitisme qui monte, le meurtre de tel père de famille innocent, et rien ne semble entamer notre mauvaise conscience ni notre cécité.

Quel drame faudra-t-il pour que nous prenions enfin la mesure de la réalité? Je crains le temps proche où cette réalité interdite, refoulée, bannie, viendra s'imposer à nos consciences sonnées, comme la statue du Commandeur.
Valeurs actuelles, 11 novembre 2005, p. 19

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