Février 2014 : Elections démocratiques, une tradition familiale en cause ?
Décembre 2006 : Serge Dassault condamné pour "injures" ("Quel con", à propos d'un adversaire communiste)

Pierre Assouline
Ecrivain sépharade, idéologiquement positif, né en 1953 à Casablanca au Maroc. Journaliste, biographe, romancier.
Auteur de nombreux ouvrages, et notamment de Monsieur Dassault, Balland, Paris, 1983 ; Georges Simenon, Complexe, Bruxelles, 1993 ; Gaston Gallimard, Seuil, Paris, 1996 ; Hergé, Plon, Paris, 1996, Gallimard, Folio, Paris, 1998 ; Le Dernier des Camondo, Biographies, mémoires, correspondances - Camondo (Moïse de), Gallimard, Paris, 1997 ; La Cliente, Gallimard, Paris, 1998 ; Henri Cartier-Bresson, Gallimard, Paris, 2001 ; Double vie, Gallimard, Paris, 2001 ; Etat limite, Gallimard, Paris, 2003 ; Antoine Blondin, Le flâneur de la rive gauche, Table Ronde, Paris, 2004 ; Lutetia, Gallimard, Paris, 2005 ;

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La famille Dreyfus et la famille Bloch étaient tout à fait représentatives de la bourgeoisie israélite assimilée.
Adolphe Bloch est né à Strasbourg en 1844. Assez tôt, quand il choisira de devenir médecin, il viendra dans la capitale. Non pour quitter l'Alsace définitivement, certes pas, mais pour poursuivre ses études de médecine dans les meilleures facultés.
1870. L'empire est mort, vive la République! Elle devient, en 1875, après bien des flottements, le régime légal. Reste le problème de l'Alsace et de la Lorraine, annexées par l'Allemagne. Les habitants doivent choisir: la France ou l'Allemagne, partir ou rester. Pour les juifs ashkénazes d'origine allemande: les Bloch, les Weill, les Dreyfus, ce sera la France. Cinq mille juifs alsaciens, au moins, émigrent pour ne pas avoir à endosser l'uniforme allemand, pour fuir une crise économique de plus en plus menaçante et aussi, tout simplement, pour satisfaire d'authentiques sentiments républicains.
Beaucoup choisissent Paris. D'abord parce que certains de leurs parents y vivent déjà depuis quelques décennies, après avoir fui une poussée d'antisémitisme qui sévissait dans l'est de la France. L'autre raison qui les incite à s'installer dans la capitale est purement subjective: Paris est, à leurs yeux, une ville trop cosmopolite pour donner prise à un réel antisémitisme. En tout cas, 1871 marque le début d'un exode. Dix ans plus tard, 90 % des juifs de Paris sont des Alsaciens.
Monsieur Dassault, Fin de siècle, p. 20-21

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Cette rapide relation de la saga des Allatini n'est pas vaine, car le jeune Marcel Bloch sera élevé dans sa vénération. Plus qu'un Bloch, le jeune Marcel est un Allatini. Alors que son frère Darius-Paul est grand, large d'épaules et imposant, à l'image de son médecin de père, le jeune Marcel est le reflet de sa mère. Il est petit, menu, effacé. On le dit timide et c'est vrai. Ses mains sont longues et fines. Il essaie, en toutes occasions, de se faire oublier. Ses portraits d'adolescent révèlent un visage précieux. Ce masque diaphane, cette face d'opaline, cette fragilité de bibelot qu'on craint d'ébrécher en le bousculant, c'est tout le portrait de Madame Mère. Mais c'est aussi un portrait moral. Car, dans le caractère de cet enfant que seule sa mère arrive à percer, il y a un formidable esprit d'entreprise, une persévérance inouïe sous des dehors très nonchalants. Bref, ces marques de génie en germe sont celles qu'il a héritées de Moïse Allatini, l'homme grâce à qui la fortune des Allatini s'est maintenue au XIXe siècle.
Très proche de sa mère, Marcel l'écoute inlassablement conter l'histoire des siens. Elle lui dit les us et coutumes, la langue et les costumes des juifs saloniquiotes. Elle lui parle de la magnifique villa des Allatini à Salonique où vécut le « Sultan rouge », Abdul Hamid le second, quand il décida d'abdiquer.
C'est elle qui forme son caractère, à sa propre image. On sent chez lui une gentillesse naturelle, avec des manières parfois un peu gauches, un peu empruntées. Mais cette assurance qui lui fait défaut en public, il la trouve dans un trait typiquement Allatini : il a une « certaine idée » de lui-même et de sa prestigieuse ascendance. Cela le met en confiance et lui permet, en dépit de sa petite taille, de regarder parfois les gens et les choses d'assez haut.
Ibidem, p. 24-25

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Le 27 septembre (1936), le franc est dévalué.
C'est la ruée des constructeurs. Un par un, ils défilent dans le bureau de Fernand Hederer, Marcel Bloch en tête. Il discute, il ergote, puis il lâche :
« J'accepte ma nationalisation. Je m'incline. La loi, c'est la loi. »
On lui signe un chèque de dix-sept millions de francs. D'autres suivent. Tous rechignent et empochent leur chèque. Il y a donc entente au lieu d'expropriation. Le ministre est satisfait. Un constructeur refuse. Il n'est pas d'accord:
« Je vous fais remarquer que votre offre date d'avant la dévaluation, insiste-t-il. Si j'accepte, je suis perdant. Il n'en est pas question. »
Il a raison d'insister. On lui accorde une petite rallonge... Le ministère (note dt, le ministre est Pierre Cot) se frotte les mains: dans l'ensemble, il a bien mené cette affaire, aidé en cela par la pression que représentaient les grèves et les occupations d'usines et par le climat alarmiste de l'époque. Le crédit accordé par le Parlement en août 1936 au ministère pour régler la question des nationalisations était de 270 millions en francs-Poincaré, payables en espèces.
Le ministère réglera les expropriés en francs-Auriol largement dévalués, acquérant ainsi à très bon prix vingt-trois usines, plus de huit cent mille mètres carrés, d'importants immeubles de sièges sociaux, des mobiliers, des véhicules ...
Henry Potez savoure sa victoire. Marcel Bloch ne décolère pas: pour la seconde fois en l'espace d'une quinzaine d'années, il n'a pas suivi les conseils de son grand ami Henry, et il s'en mord les doigts. On ne l'y reprendra plus.
Une partie des milieux politiques, la droite surtout, dénonce l'opération. Mais pas les constructeurs qui, dans leur ensemble, sont assez satisfaits. Cela peut sembler paradoxal cinquante ans après, dans la France des nationalisations du gouvernement Mitterrand (note dt, 1981). C'est pourtant la réalité de l'époque. Les constructeurs fondent de grands espoirs sur les gains tant techniques que financiers de la nationalisation.
Ibidem, La divine surprise de la nationalisation, p. 99-100

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1940 sonne l'hallali. En tout point. Le pays va de révolution de cabinets en remaniements ministériels et les Allemands commencent une guerre dite périphérique en envahissant le Danemark et la Norvège.
Marcel Bloch fait face et se bat. Il s'accroche bec et ongles pour faire valoir ses droits, réaliser des profits et obtenir des commandes. Les critiques pleuvent mais il continue. Pourquoi s'arrêterait-il? En face, à côté, devant, derrière, ses collègues constructeurs font la même chose que lui. Potez et lui ont seulement été plus habiles. Ils ont gagné plus. Alors forcément, ils paient l'addition. Et encore n'est- ce qu'un début. Bloch ne sait pas ce qui l'attend et pour cause. Personne ne le sait, nul ne l'augure, surtout pas ceux qui sont confiants dans la France. L 'heure n'est plus aux week-ends à Deauville: Marcel Bloch a le dos au mur et c'est une situation qui, somme toute, n'est pas faite pour lui déplaire. Dans ces moments extrêmes, il donne le meilleur de lui-même, la pleine mesure de son talent d'homme-orchestre.
Au Comité du matériel, de mémoire de sténographe, on n'a jamais entendu d'échanges verbaux aussi confus. Les vitres en tremblent encore. Tous veulent parler.
Certains sont outrés. D'aucuns évoquent le « scandale» pour un oui ou pour un non. On fait de grands gestes d'impuissance et de vilaines moues désabusées. Pourquoi tout ce charivari en ce début d'année? Parce que Bloch, encore et toujours! II a décidément la faveur des inquisiteurs chargés de veiller à la bonne utilisation des deniers publics.
Ibidem, Deux casquettes pour une seule tête, p. 134-135

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Le 17 (note dt, juin 1940), Pétain remplace Reynaud démissionnaire tandis que de Gaulle gagne Londres. Le lendemain, il lance au micro de la BBC son premier appel à la Résistance. Bien peu l'entendent et, encore moins, y répondent.
Parmi ceux-ci, il y a Darius Bloch, qui a fait une guerre brillante en quatorze. Cette fois encore, il s'est bien battu. Lors de l'offensive de septembre 1939, il a pénétré de dix kilomètres en Sarre allemande à la tête du Ve corps d'armée qu'il commandait. Peu après l'appel du 18 juin, il est un des premiers officiers supérieurs à rallier de Gaulle.
De France, il câble aux Français libres de Londres: « Me rallie pleinement à de Gaulle. Signé: Chardasso. »
Il ne faut guère que quelques minutes aux militaires de carrière qui se trouvent dans l'entourage de de Gaulle pour identifier ce mystérieux correspondant. Car pour eux, hormis de Gaulle, s'il y a un homme qui depuis la fin de la Première Guerre mondiale professe l'importance primordiale des unités motorisées dans un conflit, c'est bien Bloch. De Gaulle avait été le théoricien de cette conception de la guerre en particulier dans son livre Vers l'armée de métier, et Bloch s'était fait remarquer du haut commandement par sa persévérance à apporter des modifications techniques au char léger.
Chardasso décide d'entrer dans la clandestinité la plus activiste. Il lui faut un pseudonyme, un vrai. Chardasso, cela fait un peu blague de collégien. Ce sera Dassault. C'est un patronyme peu répandu, et puis ça sonne bien français. Cela facilitera la clandestinité pendant ces années qui s'annoncent longues et difficiles. Darius devient donc pour un temps Dassault et Marcel aussi. C'est moins lourd à porter que Bloch par les temps qui courent, même si pour tout un chacun Marcel c'est Bloch, celui des avions, à ne pas confondre avec l'avocat socialiste ou le directeur de la Maison de Blanc.
Ibidem, D'une prison l'autre, p. 140

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Ici, Dassault, matricule 39611, n'est pas un Bloch, pas un juif mais un Français. Juif sous Vichy, Français à Buchenwald... Il ne porte pas l'étoile jaune mais un triangle rouge cousu sur la poitrine, marqué d'un F. Français parmi les Français, ses nouveaux compagnons lui présentent Buchenwald.
« Ce qu'il y a de pire, dit l'un, c'est Dora, une monstrueuse usine souterraine, un chantier rattaché au camp. On s'y rend en kommando, en équipe de travail. Pour certains ça signifie la mort. Mais toi tu n'iras pas. Pas assez costaud. Tu t'écroulerais le premier jour.
- Le pire, dit l'autre, ce sont les baraques, les blocks. Ça pue, c'est plein de poux, de puces, de punaises. On s'entasse entre les planches. Dans le petit camp certains dorment à six sur un large châlit sans matelas. Mille types par block. Le matin paraît encore plus horrible que la nuit. On se réveille encore plus fatigué que la veille au soir. A l'aube parfois, des cadavres gisent dans les travées. »
Il fait le tour du propriétaire. Le camp se divise en deux. Le grand et le petit camp. Entre les deux, des barbelés. Le grand camp, construit en briques, abrite les travailleurs de Dora-la-mangeuse- d'hommes. Dortoirs à lits superposés, chacun sa place et sa couver- ture. Dans le petit camp en planches on entasse les invalides et les malades en quarantaine. Pour dormir, quarante centimètres chacun, guère plus.
Bloch écoute sans rien répondre. On lui aurait raconté tout cela en France, il n'en aurait rien cru. Mais là il voit tout et vérifie tragiquement par lui-même. On lui montre une baraque au loin, plus petite, beaucoup plus petite que les leurs. Située à l'écart, elle marque l'extrême limite du quartier des casernes et des maisons d'officiers. C'est là que vit un déporté de marque que personne, pratiquement, n'a pu voir depuis son arrivée en avril 1943 : Léon Blum. Cet otage, traité avec tout le soin dû à sa qualité de monnaie d'échange, n'a de contacts qu'avec les SS qui le gardent. Lui et sa femme sont tellement à l'écart que certains de leurs amis, qui ont passé quelques mois au camp, n'ont rien su de leur présence. D'autres célébrités ne bénéficient d'aucun régime de faveur: le bâtonnier Teitgen, Julien Cain, le directeur de la Bibliothèque nationale, l'industriel Michelin, Primot le grand fourreur parisien, Alfred Naccache, le recordman du monde de 200 mètres brasse et tant d'autres auxquels Marcel Bloch vient s'ajouter.
Ibidem, Au camp de la mort lente, p. 186-187

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La rencontre a lieu en début d'année 1945.
Les deux hommes n'ont rien en commun. Marcel Paul, communiste et syndicaliste, a organisé des coups de main, saboté des usines, fait sauter des trains. Il a été condamné, torturé, emprisonné et déporté à Auschwitz puis Buchenwald. Cet homme large, épais, massif est le contraire de Dassault, en tout point. Avant le camp, ils ne se sont rencontrés qu'une seule fois lors de contacts entre le patronat et les syndicats. Aujourd'hui, dans cet univers concentrationnaire où règne la plus stricte et la plus terrible égalité entre les hommes, le patron vient solliciter l'avis de l'ouvrier.
« ... Voilà ce qu'ils m'ont proposé, raconte Dassault. Si j'accepte ils m'ont promis un habitat décent, une hygiène meilleure... »
Marcel Paul réfléchit rapidement. Il sait que sa réponse ne peut pas être nuancée. Lui et son organisation refusent qu'un déporté français se mette au service de la machine de guerre hitlérienne. Marcel Paul fixe Dassault droit dans les yeux et lui répond sur un ton sans appel: « Si vous acceptez, vous serez un traître. »
Marcel Dassault s'éloigne en relevant le col de ce pardessus qui détonne tant dans la cour de Buchenwald. Il a compris. Il ne se rendra pas à la convocation du bureau du travail. Il prend un risque mais, en même temps, il vient de se mettre de facto sous la protection des communistes. Ils lui ont dit qu'ils se sentaient responsables de sa décision, donc de sa personne, et qu'il ne devait pas répondre à cet appel mais les rejoindre et leur faire confiance.
Il ne peut plus passer son temps à déambuler. Il veut essayer de se faire oublier. Il réussit donc à se faire admettre pour quelques jours au revier. Il y entre en bonne santé mais en ressort malade. La diphtérie! Elle le prend à la gorge et l'étouffe. Une maladie épuisante et terrible. Dassault sait qu'il doit résister à tout prix. Dans son block, le 61, on élimine les éléments cachectiques, les musulmans à la couverture jetée sur les épaules, pliés en deux par la douleur. Dans ce block-là, on exécute par piqûre intra-cardiaque de phénol. Des dizaines de morts, chaque jour, sont transportés au crématoire.
Il s'accroche d'autant plus que maintenant, paradoxalement, il se sent en sécurité. Certes les Allemands l'ont à l'œil mais les communistes le protègent. Lui qui avait été dénoncé à son arrivée au camp par les politiques allemands comme un capitaliste, le voilà sous la coupe de l'organisation de Manhès et de Paul. Les opinions n'ont rien à voir là-dedans. Dassault penche toujours du côté du plus fort en toutes circonstances. Il n'adhère pas au parti communiste. Il se range derrière eux. Les idées politiques n'ont rien à faire là-dedans. Il veut simplement sauver sa peau. D'autres, tels Michelin, le grand patron de Clermont-Ferrand, et Gas, ingénieur chez Hotchkiss, ne mettront jamais leur anticommunisme en veilleuse. A la Libération, leur mort à Buchenwald sera exploitée contre Marcel Paul et les siens.
Par trois fois, les communistes vont sauver Dassault d'une mort certaine.
Ibidem, p. 196-197

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Marcel Bloch se sent stimulé. Déjà avant-guerre, il en faisait plus que les autres car bien souvent, pour diverses raisons, on exigeait plus de lui. Maintenant, de surcroît, il a une revanche à prendre. Il ne s'agit évidemment pas d'une quelconque rancune, sentiment étranger à cet homme. Mais il estime qu'il n'a pas survécu à Buchenwald, tenu tête aux hommes et à la maladie, défié la mort à maintes reprises pour simplement prendre une retraite prématurée. Plus que jamais, il veut prouver. Sa volonté de puissance a rarement été aussi forte.
Il ne redémarre pas sans atouts. Indépendamment de son acquis, de sa notoriété, de ses relations, il a aussi des biens et de l'argent. Sa fortune retrouve une nouvelle vigueur quand l'Etat procède à une réévaluation du capital de la SNCASO, la société nationale dont il fut ['administrateur délégué et dont il reste actionnaire.
Marcel Bloch a alors une hantise: qu'on nationalise son usine de Saint-Cloud. Il l'avait montée en son nom propre. Les Allemands l'avaient confisquée. La rumeur circule que les communistes du ministère de l'Air veulent tout nationaliser, tout. Après les nationalisations de Renault en janvier, de Gnome-et-Rhône et Air France en avril 1945, ce fut le tour du gaz, de l'électricité et des grandes :ompagnies d'assurances. Où s'arrêteront-ils?
Ironie du sort, c'est à Marcel Paul que le général de Gaulle confie le )oin de conduire les nationalisations au nom du gouvernement. Néanmoins, un facteur rassure Bloch: dans l'esprit des communistes, la nationalisation ne se limite pas à la collectivisation d'une entreprise dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, comme l'énonce le préambule de la Constitution d'octobre 1946. Pour eux, elle permet d'épurer la société en épurant l'économie. Les ouvriers ne veulent pas de patrons qui se soient vautrés dans la collaboration. De ce côté-là, Bloch n'a rien à craindre.
Ibidem, Entracte, p. 213

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A la Libération, de nombreux juifs souhaitent changer leur nom. Chaque jour, la lecture attentive du Journal Officiel révèle une chronique « changement de nom» assez fournie. La majorité des intéressés se compose de juifs étrangers fraîchement naturalisés mais on y trouve aussi un certain nombre de Français israélites. Cet ensemble se divise essentiellement en deux catégories: ceux qui francisent leur nom (des Kahlmann deviennent des Calmant) et ceux qui adoptent leur pseudonyme des années de résistance et de clandestinité. Il y a aussi ceux, plus rares, qui, comme Marcel Bleustein-Blanchet, souhaitent honorer à la fois leurs origines et leur activité antinazie.
Ceux qui poussent le processus de changement d'identité jusqu'à son terme partent souvent d'un cauchemar commun: les bruits de bottes de la police vichyssoise, le fichier du commissariat aux questions juives, les listes de la Gestapo, l'appel dans la cour du camp de ces noms trop juifs qui désignaient trop clairement et trop injustement les victimes... Certains d'entre eux conjurent le spectre de l'antisémitisme qui les a tant fait souffrir en s'abstenant de faire circoncire leurs enfants, ce qui ne manquera pas de soulever de graves problèmes quand certains de ces derniers prendront conscience de leur véritable identité ethnique, une fois parvenus à l'âge adulte.
Un éminent linguiste français, Albert Dauzat, en sa qualité de dialectologue et d'étymologiste, a fort bien résumé la question en quelques mots: «L'assimilation du nom est un des aspects de l'assimilation des minorités ethniques. (...) Porter un nom à consonance étrangère peut faire obstacle à l'assimilation, voire causer de la gêne et des ennuis à celui qui le porte. »
Le changement de nom est du ressort du Conseil d'Etat. A la Libération, le nombre de dossiers provoquera un retard dans leur traitement. Déjà, en temps normal, il fallait un délai de plus de cinq ans pour passer de l'addition de nom à la substitution de nom. Mais il y eut des exceptions, comme le note un spécialiste : « Plus nous approchons des jours présents, plus les délais entre deux changements [de noms] se réduisent. Il n'y a plus que six ans de Salomon à Salomon-Danic (1947) et Salomon-Danic à Danic seul (1953). Encore moins entre Bloch devenu Bloch- Dassault (1946) et Dassault seul (1949). Mais le record de vitesse semble revenir jusqu'à nouvel ordre à R. Lévy qui, devenu en mars 1947 Lévy-Lacroix se transforme en simple Lacroix dès août 1949. »
Bloch et son frère, le général Darius-Paul Bloch, décident de concert d'ajouter Dassault à leur nom de famille mais leurs motifs diffèrent peut-être un peu, l'officier ayant seul acquis une certaine notoriété sous ce pseudonyme.
Le 27 novembre 1946, Georges Bidault, président du gouvernement provisoire, et P.-H. Teitgen, garde des sceaux, signent un décret portant addition de nom. Dès lors, Marcel Bloch s'appelle légalement Bloch-Dassault.
Moins de trois ans plus tard, un nouveau décret, en date du 12 février 1949, l'autorise à s'appeler Dassault. Ce mardi-là, un Abramovici est devenu Aurel, un Henri Bordel s'est mué en Borel, suivis par une légion de Dreyfus et de Lévy, de Conart, de Canin et même de... Hitler qui avaient mal à leur patronyme.
Ibidem, p. 216-217

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A cinquante-huit ans en 1950, il a l'avenir devant lui et des projets à revendre. Mais sa réussite dans le domaine aéronautique ne satisfait pas son appétit de pouvoir. Il a des idées sur tout et entend le faire savoir. Il multiplie ses activités: presse, immobilier, finances, banque, politique...
La diversification de ses intérêts lui apparaît bénéfique à court terme. Ses réussites dans l'aéronautique entre 1930 et 1940 lui ont appris à quel point le monde des affaires et celui de la politique s'entremêlent. Sa volonté de devenir un patron de presse et un député découle de cette prise de conscience. Dans la France des Boussac et des Prouvost, un capitaine d'industrie se doit d'avoir des hommes et des intérêts partout.
Dans l'imaginaire de Marcel Dassault, un homme symbolise particulièrement cette ascension vers la fortune et surtout son corollaire: le pouvoir, le vrai, celui de l'ombre. Louis Louis- Dreyfus, dit double-Louis, avait bâti sa richesse sur les transactions sur le blé et autres céréales. Elu à deux reprises député radical de la Lozère, il manifestait pendant ses campagnes électorales une prodiga- lité qui marquait les gens du crû. Il se montrait très généreux pour améliorer l'ordinaire d'une commune, de la fontaine à l'école. Il avait racheté un journal, L'Intransigeant, pour mieux asseoir son autorité. Il donnait de somptueuses réceptions dans son hôtel particulier de la rue Saint-Dominique.
Un modèle? En quelque sorte.
Ibidem, p. 218-219

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Marcel Dassault ressemble à Daniel Halévy qui, lorsqu'on évoquait en sa présence les souffrances des juifs dans le monde, se sentait heureux d'avoir quitté cet enfer en ayant échappé au judaïsme. En ce sens, il se situe à mille lieues de son cousin germain Darius Milhaud qui, dès la première ligne de la première page de ses mémoires, écrit: « Je suis un Français de Provence et de religion israélite ». Milhaud, aux racines comtandines (Carpentras) plusieurs fois séculaires, avait même décidé de faire son voyage de noces dans la Palestine du mandat britannique. Il avait reçu la même éducation que le jeune Marcel Bloch, et enfants, ils jouaient souvent ensemble. Leurs tempéraments respectifs les firent évoluer de différente manière. Bien qu'il se soit marié à la synagogue, Marcel Dassault n'a jamais été attaché aux traditions juives, encore moins à la religion stricto sensu. Ça ne le concernait pas, voilà tout.
Après la Libération, nombreux furent les israélites qui changèrent d'identité mais bien peu se convertirent. Dans la vie de Marcel Dassault, la conversion intervient à la fin des années cinquante. Un homme joue un rôle essentiel dans cette décision: Pierre Guillain de Bénouville, catholique militant de très longue date. Dans les années qui suivirent la guerre, Dassault y pensait un peu. Il ne voulait pas se précipiter et n'en entrevoyait pas la véritable nécessité. De plus, le climat ne s'y prêtait pas. Cette conversion aurait semblé suspecte de la part d'un agnostique comme Dassault. Elle aurait pu être utilisée comme une arme contre sa personne. Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste, n'avait pas hésité, parmi d'autres, à insinuer que Léon Blum s'était converti au catholicisme depuis son retour de Buchenwald. ....
Cette conversion se voulait une protection pour l'avenir. Une manière de conjurer un retour de la persécution raciale sur la famille Dassault. Si Marcel Dassault avait été citoyen britannique vivant en Angleterre, il serait probablement devenu anglican. Il n'a jamais été pratiquant mais il a sa religion à lui.
Ibidem, p. 349-350, 351

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Pour la vox populi, Dassault représente l'argent. Il n'en parle jamais mais il en use toujours. Il paie souvent les notes sans les examiner. Pour lui, l'argent facilite tout. Il n'en donne jamais de manière gratuite et désintéressée. Lorsqu'il laisse un gros billet à la dame du vestiaire, il sait qu'elle accrochera bien son manteau. Quand il va au cinéma, le dimanche, sur les Champs-Elysées, il s'arrête à chaque fois devant les kiosques à journaux: « Oh mais... je vois que Jours de France n'est pas très bien mis en place ici... on le distingue mal... ça ne va pas. Il va falloir m'arranger cela... tenez je vais vous en acheter un... » .
Et il tend un billet de cinq cents francs à la marchande de journaux, puis s'éloigne, son exemplaire de Jours de France sous le bras, sans attendre sa monnaie. « Avec l'argent on peut tout faire », répète-t-il souvent. Pour lui, tout le monde est à vendre et l'argent, plus que l'amour et l'ambition, reste le moteur de l'homme. Quand il constate que dans son entourage, certains dédaignent l'argent, il prend mal leur excès de fierté. Il se vexe, presque. Il lâche prise, n'insiste pas. Mais plus tard il manifeste à l'intéressé beaucoup de respect.
Il supporte difficilement les mentalités un peu prudes. Il dit: « Quand en Amérique quelqu'un réussit ses affaires on l'admire; quand quelqu'un a réussi en France, on se dit: quel mauvais coup a-t-il fait? Ce n'est pas la faute du gouvernement et aucun gouvernement ne changera rien à cet état d'esprit français. »
Il y a indéniablement une part de provocation dans l'attitude de Marcel Dassault vis-à-vis de l'argent. Ce penchant, que ses proches mettent aussi sur le dos d'une certaine excentricité, ne va pas sans inquiéter ceux qui craignent une indélicatesse. Le jour de la signature du protocole d'accord sur sa nationalisation, à Matignon en 1981, en le voyant distribuer des billets aux huissiers, certains s'attendaient presque à le voir, dans son élan, donner la pièce au Premier ministre...
Ibidem, L'homme le plus riche de France, p. 355-356

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Hormis sa femme, seul le travail compte. Il n'aime pas les réceptions et déteste les vacances. Jusqu'à soixante-dix ans, il n'a jamais pris de vraies vacances mais des repos de convalescence. Sa famille l'a convaincu ensuite qu'il fallait, de temps en temps) décrocher pour mieux survivre. D'où qu'il se trouve, il téléphone à ses bureaux et ses usines, plusieurs fois par jour, pendant des heures.
Il n'aime pas trop la musique et s'en excuse en disant que son cousin Darius Milhaud en a fait pour deux. S'il avait le temps, il se consacrerait à la peinture. En attendant, il achète des toiles de maître. Des Boudin, des Utrillo, des Cézanne... décorent les murs des bureaux de Jours de France. Un petit Renoir a droit à une attention particulière parce qu'il lui rappelle sa mère. Il aime le mobilier Louis XIV qu'il dispose dans quelques-unes de ses demeures mais sans ostentation.
Il prétend qu'il aime tout le monde tout en sachant pertinemment qu'il a beaucoup d'ennemis, notamment les patrons et anciens patrons des sociétés nationales, très au fait du système Dassault: le général Jacques Mitterrand de la SNIAS, Henri Ziegler de Breguet et Sud-Aviation et nombre de caciques du Ministère ou du GIF AS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) qui n'ont jamais admis que sa réussite se fasse au détriment de l'Etat.
Il le sait mais il n'en a cure. Il ne craint rien. Une foule d'obligés l'entourent. Il a fait la réussite, la carrière, la fortune, la notoriété, de centaines de personnes. Marcel Dassault « tient ) un monde fou. Il devait beaucoup à certains. En les remboursant à sa manière, il en a fait ses débiteurs. Il sait tout, se souvient de tous et de tout. Il les tient. Même les plus rétifs, ses employés et ouvriers, tombent parfois dans le piège. Comment sérieusement lutter contre un patron qui donne des salaires élevés, des primes nombreuses, d'importantes subventions aux comités d'entreprise dont les œuvres sociales se développent continuellement. En janvier 1975, à la suite d'une grève de trois semaines dans son usine d'Argenteuil, il préfère donner 530 millions de centimes aux comités d'établissements plutôt que de créer un précédent en payant les heures de grève.
Ibidem, p. 362

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Son empire ne lui survivra pas.
Quatre-vingt-onze ans le 22 janvier 1983! La mort? Il n'y pense pas. Elle ne lui fait pas peur: « Je suis un homme pratique: je n'ai pas peur de ce qui doit forcément arriver », dit-il. Le jour de ses quatre-vingt-dix ans, au Pavillon d'Ermenonville, il rapporta le propos d'un ministre espagnol qui lui avait dit: « Cinquante ans c'est bien, mais cent ans c'est mieux. » Puis il fredonna une chanson au micro: « Amusons-nous... faisons les fous... la vie est si courte après tout... »
On lui offrit un tableau sur lequel étaient peints une cinquantaine de prototypes réalisés par sa société depuis 1945. Des souvenirs...
Puis il s'en est allé. 1982... Cette année-là il a pu compter ses vieux amis sur les doigts d'une seule main. Morts Germain Bloch et l'architecte Hennequin. Morts Marcel Minckès et le plombier Silbermann, un copain d'enfance. Morts Henry Potez et Corniglion et tant d'autres. Finis les dîners d'amis le samedi soir à la Tour d'argent ou chez Maxim's. Finies aussi les réunions avec ses ingénieurs tous les samedis matin. Lui qui a horreur du temps libre, il avait réussi, pour conjurer !e spectre du désœuvrement, à planifier ses week-ends. Il ne reste plus que le cinéma le dimanche avec Madeleine et le rituel grand dîner de famille, le dimanche soir, place de la Porte de Passy.
A son âge et avec le monde qu'il a connu, il passerait ses journées dans les enterrements s'il s'écoutait. Mais la mort, il n'aime pas. Il préfère la jeunesse et le bonheur. Ça chante, au moins. Il a toujours été le seul dans son entreprise à faire des projets sur dix ans, en appliquant la même devise: « Je me suis efforcé de ne pas manquer d'imagination... »
Drôle de personnage tout de même que ce petit homme perclus de maladies, pétri de pudeurs et qui tient envers et contre tout par la seule force de sa volonté. Destin exceptionnel. Assurément génial. Unique en son genre en tout cas. Comment n'être pas séduit et agacé? Parvenu au faîte de la puissance, on se demande ce qui peut encore le stimuler. Sûrement pas l'argent: on ne peut faire que trois repas par jour, comme il le rappelle souvent. Le pouvoir? Il en a usé tous les ressorts et ça ne l'amuse plus.
Et si l'histoire de Marcel Dassault était tout simplement celle d'un homme Qui a toujours été prêt à tout pour tromper l'ennui...
Ibidem, p. 364-365

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Au début des années trente, Hergé n'est pas un militant. Il ne le sera jamais. POur aucune cause.
Le prosélytisme n'est pas dans son tempérament. Il est réfractaire à l'embrigadement, au dogmatisme et à la discipline de parti. C'est un individualiste farouche, un franc-tireur. Tintin lui ressemble. Ses aventures en témoignent: il vit, comme lui, dans un univers de complot mondial, de gouvernement occulte et d'explication cachée des choses, thèmes que l'on retrouve en permanence dans les feuilles d'extrême droite. Dans ce milieu-là, on est naturellement hostile aux Juifs et aux francs-maçons, avec plus ou moins d'excès ou de modération suivant les caractères. L'anticommunisme y est une seconde nature.
Hergé, 1929-1934, Folio, p. 136-137

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19 novembre, au Soir. Les rotatives sont à l'arrêt, le marbre est prêt, le plomb aussi. A la rédaction, on attend. Hergé, comme ses confrères, est là qui guette la moindre dépêche annonçant un accord. Léopold III s'entretient avec Hitler. Il s'est rendu à Berchtesgaden « avec des pieds de plomb », comme il dit, mais il s'y est quand même rendu, tel un prisonnier à la rencontre de son geôlier. IL est venu s'informer et plaider la cause des Belges. Mais on ne dérange pas le Führer pour l'entretenir de difficultés de ravitaillement. Le prétendu dialogue tourne au monologue. Celui de Hitler. La rencontre est un échec. Jusqu'à présent, le roi gênait l'occupant par son attitude. Désormais, il ne fait même plus obstacle°.
Que va devenir Tintin? Son père peut légitimement se poser la question quelques mois après que l'Allemagne nazie s'est installée en Europe. Le Reich pour mille ans, promet-elle. Dans le monde qui s'annonce, le reporter à l'âme scoute est au pied du mur: ou il s'engage plus avant et prend son siècle à bras-le-corps; ou, au contraire, il s'en échappe et poursuit ses aventures dans un univers nettement plus imaginaire. La littérature belge, confrontée au même moment à une semblable alternative, s'oriente vers des genres désengagés tels que le fantastique (Michel de Ghelderode, Jean Ray, Thomas Owen) et le policier (Stanislas-André Steeman).
Entre la confrontation et 1'évasion, Hergé ne choisit pas vraiment. Tel album va l'entraîner d'un côté, tel autre sur le bord opposé. Quand on est Gémeaux, c'est pour la vie. Il faut dire que le monde de la bande dessinée est également soumis à un tel dilemme.
À la veille de Noël 1940, la publication de Tintin au pays de l'or noir à Paris dans Cœurs Vaillants est brusquement interrompue après épuisement du stock de planches. Le récit d'Hergé est remplacé en catastrophe par La Cité perdue, scénario collectif de la rédaction et dessins de Robert Rigot. Anastasie a-t-elle encore joué du ciseau? Ce prénom désuet, sobriquet de la censure, est la hantise des rédactions. Les seules pages de l'hebdomadaire catholique dans lesquelles elle s'est jusqu'à présent manifestée sont les plus appréciées des enfants, celles des bandes dessinées. Les aventures de Tintin y occupent une place de choix. Avant cet arrêt brutal, elle avait déjà obtenu de sérieux coups de gomme: les allusions à la lutte des Juifs contre les Arabes en Palestine, la substitution de « rebelles » à « combattants » s'agissant des activistes de l'Irgoun et la francisation de « Salomon Goldstein » en « Durand ».
Ibidem, 1940-1944, p. 254-255

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Hergé, providence des inciviques... La formule est encore plus juste qu'on ne le croit. Car non seulement il aide ses amis, les amis de ses amis et d'autres Belges en difficulté, mais aussi des épurés français qu'il ne connaît même pas. Sa réputation de samaritain des collaborateurs en détresse a passé la frontière. Son adresse est de celles qui circulent. Avec eux comme avec les autres, il ne se fait pas prier.
Un cas parmi d'autres, celui de Ralph Soupault. Vendéen d'une quarantaine d'années, il fut le dessinateur le plus sollicité de la presse collaborationniste française. C'est peu dire que ce caricaturiste politique a mis son art au service de ses idées. Son influence de propagandiste fut d'autant plus grande qu'il était un des plus talen- tueux de sa corporation. Fasciste, antisémite et anticommuniste, il fut même en 1944 responsable de la fédération de Paris du PPF, le mouvement de Jacques Doriot. A son procès, il est le seul à justifier son attitude pendant l'Occupation non par des motifs matériels mais par des raisons politiques. Sans rien renier de son engagement, il affirme avoir dessiné « par devoir patriotique ». On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'il est le plus lourdement condamné de tous les dessinateurs français passés à l'équarrissoir de l'épuration. Jugé coupable d'intelligence avec l'ennemi, il est condamné à quinze ans de travaux forcés et à la dégradation nationale, peine bientôt commuée en dix ans de réclusion. Ralph Soupault, libéré prématurément pour raisons de santé, essaie de changer de registre. De même que des journalistes politiques épurés se reconvertissent dans la critique gastronomique (seule spécialité à ne pas exiger de carte de presse), des dessinateurs politiques tout aussi compromis cherchent à se recycler dans les illustrés pour la jeunesse. Bien que son expérience en la matière se soit jusqu'alors limitée à une collaboration épisodique au pétainiste Fanfan la Tulipe, Soupault livre des dessins sous le pseudonyme de Jean-François Guindeau dans Cœurs Vaillants, Fripounet et Marisette ...
Plus tard, à chaque fois qu'il fera appel à Hergé, celui-ci s'emploiera à l'aider alors qu'il ne l'a jamais vu. Parce qu'il se recommande de Paul Jamin. Et parce que Hergé est sensible à ces petits signes perceptibles des seuls initiés. Dans leur correspondance, Soupault ne s'apitoie pas sur son sort, s'exprime par des litotes, ne dit pas qu'il a fait de la prison mais qu'il se trouvait « en retraite pieuse (n'insistons pas) »... Pour ce clin d'œil complice qui résume tout, Hergé n'hésitera pas à recommander chaudement cet inconnu au passé si lourd tant au rédacteur en chef du journal Tintin qu'au directeur de Casterman.
Ibidem, 1944-1946, p. 366-367

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Ceux qui comparent l'épuration en France et en Belgique ont coutume de dire que la différence c'est le roi. Il en est une autre, propre au monde de la presse: en France, contrairement à la Belgique, on passe aisément d'un camp à l'autre entre la veille et le lendemain de la Libération. A croire qu'une partie du génie national se manifeste dans le double jeu, les palinodies et le retournement de veste. A cet exercice, les dessinateurs ne sont pas en reste.
Auguste Liquois, qui se moquait des maquisards dans les illustrés collaborateurs Le Téméraire et Le Mérinos, se retrouve dès 1945 aux côtés des communistes de Vaillant à illustrer « Fifi gars du maquis » ou « La vie du colonel Fabien » ! Une telle célérité dans la reconversion laisse songeur. Un autre dessinateur-scénariste, André Galland, qui dessinait avant-guerre pour un Charivari très « Action française » avant d'illustrer des affiches pour le gouvernement de Vichy, travaille déjà pour Carrefour et Le Parisien libéré, des journaux issus de la Résistance.
Ibidem, 1946-1950, 382-383

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Hergé se prête d'autant moins au portrait fouillé que la plupart des gens le croient lisse et limpide. Aussi épuré que son dessin. Pourtant, l'enquête ne cesse de révéler une image autrement fascinante qui le rend plus attachant. Elle est toute de complexité et de contradictions, de déchirements et de paradoxes, d'arêtes et de crevasses. Aussi droit vu de l'extérieur que tordu vu de l'intérieur. Encore faut-il sans cesse démêler dans ses aveux ce qui relève d'une profonde sincérité et ce qui procède de son inaltérable sens du devoir. Sa quête du bonheur est si naïvement intense qu'il se convainc d'avoir enfin trouvé l'équilibre et la voie de la sagesse. Plus il se dit réconcilié avec lui-même, plus on voit poindre le spectre de l'inquiétude.
Dans quelle mesure le grand chambardement qu'a subi Hergé dans les années soixante l'a-t-il véritablement modifié? Sa révolution intérieure fut-elle si profonde? A l'examen, la réalité est contrastée, comme toujours avec des personnages aussi simplement exceptionnels.
Ce qui n'a pas changé, c'est sa fidélité aux amis et, partant, la qualité desdits amis. Les compagnons de jeunesse pourront compter sur lui jusqu'à la mort même s'il ne les voit parfois que de loin en loin. Ce premier cercle, le plus près du cœur, occupe une place à part dans sa mémoire bien qu'il n'éprouve plus depuis longtemps la nécessité de le fréquenter régulièrement. Le second, constitué de gens rencontrés à la veille ou au début de la guerre, a pris une égale importance dans sa vie en raison des événements, intenses sinon dramatiques, qu'ils ont traversés côte à côte.
Inutile de préciser que l'entourage d'Hergé est majoritairement formé d'hommes que leur passé et leur sensibilité situent nettement à droite, malgré de rares exceptions qui confirment la règle telle critique d'art Pierre Sterckx. Quand ils se sont engagés, sous l'Occupation, la plupart l'ont été du côté de la collaboration plutôt que de la résistance.
En revanche, sa sensibilité littéraire a sinon changé, du moins évolué. Elle s'est adaptée à ses propres mutations intellectuelles. Il n'a pas renoncé à ses anciens acquis mais les a enrichis. Pourtant, lorsqu'on lui demande de citer non les écrivains mais les dix œuvres qui 1'ont le plus marqué, sa sélection n'en porte pas la trace: Sans famille, Robinson Crusoé, L'Ile au trésor, Les Trois Mousquetaires, Les Aventures de M. Pickwick, L'Homme, cet inconnu, La Cousine Bette, Les Grandes Espérances, La Chartreuse de Parme et A la recherche du temps perdu.
On le voit, seule l'œuvre de Dickens est citée deux fois. Cette liste date de 1975. Mais trente ans avant, Hergé confiait à un ami: « J'ai lu comme tout le monde l'un ou l'autre roman de Marcel Proust; mais à la vérité, cet écrivain ne suscite pas en moi un vif intérêt; mon métier de dessinateur, qui m'absorbe de plus en plus, ne me permet pas de consacrer beaucoup de temps à la lecture. »
Peut-être en a-t-il désormais le loisir. A moins qu'il n'ait jugé convenable de paraître proustien. Il est plus sincère dans d'autres de ses élans. Dans son intérêt pour l'histoire contemporaine, par exemple, lorsque dès l'annonce de la parution du nouveau livre de souvenirs de Léon Degrelle La Cohue de 40, il se dépêche de le commander à son éditeur lausannois. Ou quand, en privé, il juge La Campagne de Russie du même Degrelle « très émouvant et très bien écrit ».
Ibidem, 1973-1983, p. 656-657

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20 décembre 2006 Tribunal Serge Dassault condamné pour injures

UNE AMENDE de 1 500 € et 1 € symbolique à son adversaire communiste.
Hier après-midi, le tribunal d'EVRY (Essonne) a condamné l'avionneur milliardaire, sénateur-maire (UMP) de Corbeil-Essonnes pour injure publique contre le conseiller municipal d'opposition Bnmo Piriou.

Le 27 février, au cours d'un conseil municipal particulièrement houleux sur le budget, Serge Dassaqlt avait lâché deux mots de trop: « Quel c... »
Malgré les micros coupés, le nom d'oiseau n'avait pas échappé à la vigilance de l'opposant

Les excuses du magnat de l'armement n'y ont rien fait Partant du principe que Dassault n'est pas au-dessus des lois, le communiste porte plainte et demande 1 € symbolique au titre du préjudice moral.
La décision rendue hier a finalement suscité autant de satisfaction chez Bruno Piriou que d'indifférence chez Serge Dassault.
(notedt, appréciation subjectve. J'ai moi-même été condamné pour avoir dit de deux policiers :"On n'a jamais vu des cons pareils ...". En justice la Vérité n'est pas toujours bonne à dire, paraît-il ...).
Le Parisien, Essonne, 20 décembre 2006

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Corbeil-Essonnes : le système Dassault noir sur blanc Le Point.fr - Publié le 25/02/2014 à 23:39 - Modifié le 26/02/2014 à 17:43

"Libération" publie une liste de noms et de faveurs entérinant la thèse d'un système d'achats de voix à Corbeil en 2009-2010. Un document accablant.

Un document saisi chez Serge Dassault et publié mercredi par le quotidien Libération révèle une liste de noms et de faveurs, nouvel élément à charge dans l'enquête sur un système présumé d'achats de voix à Corbeil-Essonnes. Les juges du pôle financier, qui enquêtent sur les élections municipales de 2008 à 2010, soit trois scrutins, disposent de ce listing précis, détaillant des dons et avantages à environ 130 bénéficiaires, selon le quotidien.

"C'est un choc", a réagi lors d'une conférence de presse Bruno Piriou, opposant historique à l'industriel à Corbeil et candidat aux municipales sur une liste soutenue par le PC. "Cela montre que ce système a bien existé. S'il n'avait pas existé, aujourd'hui, nous gérerions cette ville. C'est une affaire grave, désolante", a-t-il ajouté, décrivant un "climat pesant" dans la ville, dirigée par le patron du groupe Dassault de 1995 à 2009. Comme M. Piriou, Carlos Da Silva, candidat PS, a demandé mercredi que les élections municipales des 23 et 30 mars soient organisées par la préfecture afin de garantir leur transparence. "Sans cela, nous courons le risque (qu'elles) soient à nouveau prises en otage", écrit-il dans un courrier au Premier ministre Jean-Marc Ayrault.

L'existence de cette liste, saisie en juin 2013 lors d'une perquisition au Clos des pinsons, la résidence de Serge Dassault à Corbeil, a déjà été évoquée, mais Libération en livre les détails : il s'agit de "quatre versions d'un listing d'électeurs" datées de "décembre 2009 et janvier 2010". Selon Libération, "le tableau comporte plusieurs colonnes" où sont inscrits les noms des bénéficiaires présumés, des commentaires sur l'avancement du dossier et les mentions "payé" et "non payé". Pour la plupart, il s'agit de dons de quelques centaines à plusieurs milliers d'euros, mais aussi de "dons de natures très diverses" : "1 000 euros afin de payer une amende", "500 euros pour soutien sortie détention". Pour 45 noms, aucune somme n'est versée, s'agissant par exemple de jeunes ayant bénéficié d'un contrat aidé à la mairie de Corbeil.

"Engrenage"

L'enquête sur ce système d'achats de votes présumé s'est récemment accélérée avec deux nouvelles mises en examen et surtout le placement en garde à vue de Serge Dassault les 19 et 20 février. Lundi, devant le Sénat, l'avionneur de 88 ans est revenu sur cette garde à vue, clamant son innocence. "Je n'ai, moi-même, jamais été informé de ce qui m'était reproché. J'ai répondu à toutes les questions qui m'ont été posées et j'ai finalement compris que toute l'affaire tournait autour de prétendus achats de voix, ce que j'ai contesté puisqu'il n'y a jamais rien eu de tel. Tous les témoignages qui l'affirment sont des mensonges", a-t-il déclaré.

Europe 1 a diffusé mercredi des extraits des procès-verbaux de cette audition, où il nie de nouveau les faits. Serge Dassault aurait d'emblée fait part de ses regrets aux enquêteurs : "Je n'aurais jamais dû donner d'argent pour quelque projet que ce soit. (...) J'ai mis le doigt dans un engrenage que je n'aurais jamais dû approcher. J'ai été trop généreux", assure-t-il, selon la radio. Mais l'industriel se défend et affirme qu'"en aucun cas ces actes de générosité étaient liés à d'éventuels votes en (s)a faveur". Il doit encore être convoqué chez les juges, qui peuvent le mettre en examen.

Dans ce dossier, cinq protagonistes ont été mis en examen, dont l'actuel maire de Corbeil-Essonnes et bras droit de Serge Dassault Jean-Pierre Bechter, qui a remporté les élections municipales de 2009 et 2010, sa deuxième adjointe à la mairie Cristela de Oliveira et un vieux compagnon de route du sénateur, Jacques Lebigre. Les deux autres, Younès Bounouara et Mamadou Kébé, sont soupçonnés d'être des intermédiaires du système de corruption électorale.

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