Chapitre 2. Empire et Nations

L'homme, comme le dit Aristote, le philosophe grec macédonien d'il y a 2400 ans, est un animal politique, c'est à dire l'animal qui se civilise en vivant dans la Cité (polis), la construction sociale régulée de cette époque historique en Grèce. Une construction politique qui est rivale d'une autre construction politique, l'Empire, dont l'exemple historique de l'époque est celui des Perses Achémédides (550-331), avant de devenir celui de Rome (moins 27-476) après la fulgurence de celui d'Alexandre (331-323), puis celui des Sassanides (224-661), puis des Byzantins (395-1453), puis des Ottomans (1362-1914) ; tandis que l'Empire est créé en Chine par Qin Shi Huangdi en moins 221, et subsiste toujours...; les autres constructions politiques rivales étant la Principauté et le Royaume, éventuellement la République (Venise, 697-1797).

Si l'on en croit la mythologie helleno-occidentale la Cité athénienne était une merveille, puisque démocratique, alors que l'Empire n'était qu'une méchante autocratie. Peut-être est-ce un peu plus complexe, la démocratie pouvant être, également, autocratique, et aussi parfaitement démagogique...

Aujourd'hui l'une des principales, sinon la principale, constructions politiques rivales est toujours l'Empire, mais la Cité, la Principauté et le Royaume, ont laissé place à l'Etat-nation, une construction récente, que l'on peut faire naître à la Renaissance.

Section 1. Une construction récente : l'Etat-nation
(Section 2. L'Impériale tentation)

Qu'est-ce que l'Etat-nation ? C'est une construction représentative d'une certaine identité mobilisatrice, au service d'une ambition de puissance, qui peut être monarchique (La Prusse) ou républicaine (La France).

§1. Une représentation identitaire

Les rivalités humaines ne sont pas que des rivalités objectives et explicites de pouvoirs, nombre de ses rivalités se cachent derrière des représentations, c'est à dire selon Yves Lacoste (Dictionnaire précité, p. 1278-1280) des "idées géopolitiques plus ou moins antagonistes".

Selon ce concepteur : "Les représentations collectives sont des sortes de constructions plus ou moins anciennes" qui ont une fonction. Elles décrivent une partie de la réalité, de manière plus ou moins précise et plus ou moins logique, une réalité imagée et dramatisée, qui enthousiasme et mobilise les foules, les fait rêver, rire et pleurer, les arrache à l'ennui de l'ordinaire du quotidien, et sert les desseins des ambitions politiques.

Ces représentations peuvent concerner ce que l'on pense être une identité génétique, ethnique, nationale, morale, juridique, idéologique, car la quête identitaire est une quête que l'on pense salvatrice dans un monde dangereux et menaçant, qui est mortifère.

Or cette quête identitaire est une quête qui conduit au conflit.

A/ La quête identitaire

Les groupes d'humains, comme les individus, ont besoin de se persuader qu'ils existent réellement comme uniques, comme non seulement différents mais comme meilleurs que les autres. C'est ce qui conduit, par exemple, les loubards (sauvageons ?) de banlieue, les "jeunes" comme disent les journalistes, à s'affronter bêtement, c'est à dire comme peuvent le faire les bêtes, les rats par exemple.

Mais quelle différence de nature peut-il y avoir entre ses bêtes affrontements de bandes rivales, éventuellement manipulées par leurs dealers et autres caïds intéressés, et les affrontements de groupes ethniques, les Hutus contre les Tutsis, les Ovimbudus contre les Bakongos, ou les affrontements nationaux, les Français contre les Anglais, ou les Allemands ?

Différente ou pas la quête existe, et donc la récolte se fait et la représentation vous met du baume au coeur, vous existez en tant qu'unique et meilleur que l'autre, ce qui est rassurant, et donc la haine hétérophobe s'installe qui conduit au conflit identitaire.

B/ Le conflit identitaire

L'identitaire a ses logiques (Pascal Lorot et François Thual, Géopolitique, Montchrestien, Paris 1997, p. 125-137).

Le conflit identitaire oppose deux ou plusieurs groupes dont un, au moins, est persuadé que les autres veulent sa disparition. Pour l'un des groupes au moins il y a complot et il se perçoit comme victime du complot.

Le conflit identitaire est également un conflit qui mobilise par les medias, les journaux, les radios et surtout les télévisions, qui montrent, démontent et remontent, les actes d'agression que le groupe supporte et contre lesquels il doit réagir pour sa défense légitime, donc par tous les moyens.

Tous les conflits identitaires ne sont pas nationaux, mais les conflits nationaux actuels sont volontiers identitaires, qui opposent en Afrique les identités ethniques, qui opposent, ou ont opposé, dans l'ancienne Urss les Arméniens chrétiens aux Azéris musulmans, les Tchétchènes musulmans aux Russes chrétiens orthodoxes, les Moldaves aux Ukrainiens et aux Russes ; dans l'ancienne Europe socialiste les Macédoniens à leurs voisins Grecs, les Albanais musulmans du Kosovo aux Serbes orthodoxes, les Serbes aux Bosniaques musulmans, les Bosniaques aux Croates catholiques, et réciproquement ... Mais également en Europe occidentale les Basques aux Espagnols, par exemple.

Le conflit identitaire est un conflit passionnel qui fait appel à une violence qui peut être sans limites, une violence dans laquelle l'animal humain retrouve volontiers ses instincts les plus sauvages. Le conflit identitaire est donc un conflit difficile à régler, et qui laisse dans la mémoire les braises qui permettront de le raviver.

§2. Au service d'une ambition de puissance

L'Etat-nation est une construction politique, car ni l'Etat ni la nation n'ont d'existence naturelle.

L'Etat est une idée, (Georges Burdeau, article "Etat", Encyclopoedia Universalis, 8, 844-847) dont l'une des raisons d'être est qu'elle permet aux humains de ne pas obéir politiquement aux humains mais à une abstraction, ce qui devrait être moins aliénant et donc moins douloureux pour eux, et plus respectueux de leur dignité de ne pas être des assujettis.

L'Etat c'est l'idée qui permet d'institutionnaliser le pouvoir politique, qui lui permet de perdurer au-delà de l'existence de ceux qui l'exercent en son nom, selon des modalités déterminées constitutionnellement.

Mais l'Etat c'est également l'"enjeu de la lutte politique", qui peut être "l'alibi du pouvoir" d'une minorité qui entend s'imposer par cet instrument, qui peut être l'"Etat partisan" qui impose sa vision totalitaire aux gouvernés, qui dans ce cas sont bien des assujettis.

La nation est une idée, "elle fait partie de cet univers magique qu'est l'univers politique , dont les éléments ne sont pas des données objectives, mais des représentations et des croyances" (Georges Burdeau, article "Nation", Encyclopoedia Universalis, 16, 5-9). C'est une idée fonctionnelle qui permet l'intégration de groupes sociaux divers et diversifiés, aux intérêts rivaux, dans un ensemble cohérent soumis à une autorité reconnue comme étant légitime car sacralisée par la croyance passionnelle d'être unique et donc meilleur que les autres.

La nation est nécessairement orgueilleuse d'elle-même et jalouse des autres, qu'elle méprise volontiers : "Et il ne saurait en être autrement puisque, née de la légende et vivant du mythe, la nation doit, sous peine de disparaître, parfaire sans cesse l'image qu'elle veut donner d'elle-même"(Georges Burdeau, idem).

Historiquement l'Etat-nation est une construction moderne, dont la France, une construction républicaine, et la Prusse, une construction monarchique, sont des exemples.

A/ Une construction monarchique : La Prusse

La légende fait naître la Prusse le long de la mer Baltique, entre la Vistule et le Niémen (Prusse-Orientale).

La Prusse serait née avec l'arrivée dans ce pays, au IIIème-IVème siècle, d'un peuple balte slave, les Borusses ou Prussiens, un peuple païen qui résista très longtemps à la christianisation puisque c'est seulement au XIIIème siècle qu'un moine cistercien devint le premier évêque de Prusse (Christian d'Oliva en 1215) et qu'il fallut l'intervention très musclée des Chevaliers Teutoniques (Ordo Sanctae Mariae Teutonicorum, ordre de moines soldats allemands créé en Terre sainte à Acre vers 1189), demandée par le duc polonais Conrad de Mazovie, pour convertir les irréductibles slaves et pour que la Prusse soit évangélisée par le glaive après plus d'un demi siècle de combats (1230-1283).

Appuyé sur de puissantes forteresses l'Etat Teutonique fit venir des colons allemands, qui "fusionnèrent" avec les slaves, quand ceux-ci ne furent pas exterminés, et fonda de florissantes villes commerciales (Dantzig, Elbing, Braunsberg, Königsberg, Kulm, Thorn), étendant au XIVème siècle son territoire, remarquablement administré, au détriment des Baltes et des Polonais. Ceux-ci prirent leur revanche au XVème siècle au Traité de Thorn (1466), le territoire des Teutoniques, riches et moralement décadents, réduit à la Prusse Orientale, étant soumis à la suzeraineté de la Pologne.

Au XVIème siècle les chevaliers adhérent à la réforme luthérienne, la Prusse devenant un duché héréditaire de la maison de Brandebourg (Berlin) tenue depuis 1417 par une branche de la famille des Hohenzollern, ce qui permit par le jeu d'une succession dynastique en 1618 la constitution d'un Etat brandebourgeois-prussien, qui prit le nom de Royaume de Prusse en 1701.

L'Etat-nation de la Prusse est réellement né avec le Traité de Westphalie (1648) qui lui donne, grâce à la France, notamment la Poméranie-Orientale sur la Baltique, et l'administration absolutiste du Grand Electeur Frédéric-Guillaume (1620-1640-1688) qui fait appel aux colons hollandais et aux réfugiés protestants français pour développer le Brandebourg, tout en édifiant la plus puissance armée d'Allemagne. En 1701 son fils l'Electeur Frédéric III (1657-1688-1713) se fait couronner roi en Prusse, à Könisgberg, sous le nom de Frédéric 1er.

Jusqu'en 1786 la Prusse, bien que n'ayant que deux millions d'habitants, dix fois moins que la France, va être une grande puissance européenne. Sa capitale Berlin passe de 25 000 à 60 000 habitants. Elle se construit une administration centralisée particulièrement performante et surtout son armée compte sous Frédéric-Guillaume 1er dit "le Roi-Sergent" (1688-1713-1740) plus de quatre-vingt mille hommes (la France à l'époque, seulement le double) fermement encadrée par la noblesse terrienne, puis sous Frédéric II dit "le Grand", le roi "éclairé" ami de Voltaire (1712-1740-1786) cent quatre-vingt mille hommes. Tout d'abord aidée par la France catholique, la Prusse luthérienne combat l'Empire autrichien catholique. Puis la Prusse doit faire face pendant la guerre de Sept ans à la coalition des Autrichiens, des Russes et des Français, qui en définitive lui permet en 1763 de consolider ses acquis territoriaux, avant de profiter en 1772 du premier partage de la Pologne, ce qui lui permet de joindre ses terres de l'Elbe au Niémen. Les deux partages suivants de la Pologne en 1793 et 1795 lui donnent toute la Pologne centrale avec Varsovie.

Après l'épopée Napoléonienne la Prusse doit réduire ses possessions en Pologne mais elle accroît considérablement son territoire en Allemagne occidentale (Sarre, Rhénanie, Ruhr, Westphalie), des régions qui seront la base de sa puissance industrielle au XIXème puis au XXème siècle.

Afin d'aller vers l'union politique il fallait construire l'union économique entre non seulement toutes les possessions prussiennes mais également les autres Etats allemands. Dès 1818 une union douanière est créée pour l'ensemble des territoires prussiens et en 1828 on commence à élaborer l'union économique pour toute l'Allemagne (Zollverein)
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Restait à réaliser l'union politique. La rivalité politique pour la domination germanique entre l'Autriche (l'Empire austro-hongrois de la famille des Habsbourg) et la Prusse tourna, comme l'on sait, à l'avantage de la Prusse qui, après la victoire de Sadowa et par le Traité de Prague (1866), élimina l'Autriche des affaires allemandes et obtint pour la première fois sa complète unité territoriale de Trèves à Memel (Lituanie). Après la victoire de Sedan sur la France (1870) la Prusse pu faire proclamer à Versailles, dans la Galerie des Glaces le 18 janvier 1871, l'Empire allemand.

Cette évolution historique ne fut possible que grâce à la constitution, la construction, par la famille des Hohenzollern d'une nation, qui, malgré des territoires séparés mais grâce à une administration centralisée et hiérarchisée et à une armée nombreuse et disciplinée, put imposer sa volonté malgré ses "puissants" voisins, l'Empire austro-hongrois, l'Empire de la Russie tsariste, la France monarchique, républicaine puis impériale : la construction d'un Etat-nation.

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B/ Une construction républicaine : La France

Une certaine légende chrétienne catholique fait naître la France sous Clovis (Hlodovic, vers 466-511), le roitelet du petit peuple des Francs qui élimina physiquement tous ses rivaux réels et potentiels, y compris de sa famille, et qui avec l'aide du christianisme catholique réussit à conquérir, contre notamment les Wisigoths du christianisme arien, un territoire allant de Cologne aux Pyrénées, territoire qui fut à sa mort partagé entre ses quatre fils...
Une autre légende, monarchique traditionnelle, fait naître la France avec Hugues 1er dit Capet (vers 941-996), qui gràce au christianisme catholique se fit élire roi de France et fonda la dynastie des capétiens qui régna en ligne directe sur la France jusqu'en 1328, et par les Valois puis les Bourbons jusqu'à la révolution de 1789 (puis de 1814 à 1848).

Certes on peut considérer que l'Etat français s'est constitué pendant la guerre dite de cent ans opposant la France à l'Angleterre (l'ennemi héréditaire) qui revendiquait l'héritage de Philippe IV le Bel (1268-1314), dont les trois fils furent sans héritiers, Philippe VI de Valois (1294-1328-1350) neveu de Philippe le Bel étant élu contre le roi d'Angleterre Edouart III (1312-1327-1377), petit fils de Philippe le Bel mais par sa mère. Et l'on peut dire que :"Plus que tout autre Etat européen, l'Etat français s'est construit au travers des guerres menées contre de puissants voisins : le roi d'Angleterre pendant la guerre de Cent Ans (1346-1453), le roi d'Espagne, sous l'impérialisme de Charles Quint, l'empereur germanique, durant la guerre de Trente Ans (1618-1648)"(Yves Lacoste, Dictionnaire précité, p.641).

Cependant l'Etat-nation France est bien né sous et par la révolution de 1789 et de par la construction républicaine. C'est à Valmy (20 septembre 1792) que l'Etat-nation France serait bien né selon la légende républicaine, lorsque l'armée des sans-culottes mit en déroute les professionnels prussiens. Et si de fait Valmy fut une victoire achetée, réellement son retentissement national fut bien le baptême d'une nouvelle France, celle du peuple mobilisé par l'idéologie patriotique "éclairée" contre l'"obscurantisme" monarchique de la tradition, et celle d'une administration étroitement centralisée servie par des missionnaires zelés, l'armée fusionnant les différences provinciales dans une même ambition, celle de porter haut le drapeau, et de parvenir.
Mais cet enthousiasme se perdit ensuite sur la Moskva (1812) et puis à Sedan (1870), et une reconstruction primale fut nécessaire. De par, notamment, l'action de Jules Ferry (1832-1893) elle fut maçonnée par l'Ecole Laïque et ses dogmes, ses valeurs contre les valeurs traditionnelles encore survivantes de l'Eglise catholique, qui ne furent réduites que par l'Epuration républicaine de 1944-45.

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