Alexandre Adler ...

Ancien marxiste-léniniste reconverti en néo-conservateur bushiste et sharonien.
Auteur d'un assez grand nombre d'ouvrages, dont, notamment, Le communisme, PUF, Collection QUE SAIS-JE ? N°3594, Paris, 2001 et L'odyssée américaine, Grasset, Paris, 2004.

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Portrait. Surrégime. Libération, 19 juin 2004, p. 48, Par Emmanuel PONCET
Alexandre Adler, 53 ans, penseur hypermnésique, mondovisionnaire et boulimique, conseiller et éditorialiste multicartes, élève d'Althusser, il soutient George W. Bush.

Au bar de l'hôtel qui jouxte les éditions Grasset, Alexandre Adler commande sans hésiter un «grand crème». De larges bretelles vertes contiennent son encombrant quintal dans une chemise blanche et un pantalon géant. Il manque juste un cigare «dominicain goût banane» pour achever sa parfaite panoplie de tycoon new-yorkais rigolard.
Ou de Paul-Loup Sulitzer prérégime, cou et tronc confondus.

L'entrevue ne peut pas mieux commencer : il insiste pour avoir son «grand crème». Or cette commande incongrue par 33 degrés centigrades répond magiquement à l'un de ses surnoms : Triple Crème. Allusion sûrement déplacée à son obésité. Mais rigoureusement inévitable tant elle traduit le profil boulimique, truculent et pour certains, agaçant, du personnage.

Outre son amour des plats en sauce et des oeufs à la coque, ce sobriquet de Triple Crème désigne surtout sa voracité encyclopédique sans limites, ses tables ouvertes médiatiques et son gargantuesque appétit d'imposer ses visions du monde.

«Il s'agit d'une obésité de savoir, pas d'une obésité de pouvoir», modère le journaliste Emmanuel Lemieux, bon connaisseur du milieu intello. Mais, incontestablement, Alexandre Adler mange à tous les râteliers. Il en jouit, après une vague hésitation.

Conseiller éditorial à 60 000 francs mensuels au Figaro («excusez-moi, je parle en francs»), chroniqueur matinal à France Culture pour 25 000 francs, essayiste à succès et conférencier worldwide, il confesse à l'américaine un impressionnant total brut mensuel de 120 000 francs (18 300 euros).

«Ça peut paraître idiot, lâche-t-il en souriant, mais j'ai besoin d'argent. J'ai une maison à rembourser (dans le Gard, ndlr) et je veux laisser quelque chose (deux petits enfants par alliance, ndlr).»
A titre gracieux, il reste néanmoins en réserve de la République. Comme conseiller occasionnel de Jacques Chirac par exemple («je l'ai vu cinq ou six fois en tête à tête»), qu'il a rencontré via sa femme, Blandine Kriegel, très proche de l'Elysée.

Pour les non-initiés, en revanche, la surface émergée de l'Adler se «limite» au superconsultant géopolitique, meuble médiatique obligatoire entre Robert Rochefort du Credoc et Jérôme Jaffré de la Sofres.

Il a longtemps fait peur aux enfants, lorsqu'il présentait avec son regard buté de psycho-killer les Mercredis de l'histoire sur Arte. Mais sa connaissance inouïe des pays de l'Est, sa quasi-prescience de la perestroïka et de la chute du Mur l'ont imposé comme vedette oraculaire des radios et télés.
Malgré des approximations et des erreurs fréquentes, ses tours du monde analytiques en 80 secondes ont fait longtemps fureur, à Libération d'abord, à Courrier international et au Monde ensuite, au Figaro enfin.
Rien ni personne ne l'arrête. Surtout pas lui-même. Hypermnésique pathologique, on le voit noter dans un calepin le nom des 240 députés ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain pour se distraire d'une réunion pénible.

Puis le vulgarisateur passionné a donné l'impression de péter un câble. Soudain, le sympathique nerd mondovisionnaire, mal fagoté et logorrhéique, la saisissante machine à éditorialiser le monde, s'est emballé.

Le trauma planétaire du 11 septembre, lyriquement consigné dans J'ai vu finir le monde ancien, vrai best-seller (140 000 exemplaires), l'a chamboulé. Il a largué ses derniers lests de neutralité universitaire (agrégé d'histoire) pour «s'engager».

«Je suis en guerre», concède-t-il très cash. Depuis trois ans, Triple Crème énerve triplement trois fois plus de gens. Il défend comme plus personne Bush et les Etats-Unis. Dans son dernier essai, il renvoie la haine de l'Amérique à «la forme la plus perverse, la plus pernicieuse de la haine de soi».

Il soutient inconditionnellement Israël, et Sharon, priorité personnelle depuis la seconde Intifada. «Je me considère en guerre, certes. Cela ne veut pas dire que je hais l'ennemi ou que je laisse mes passions me dissimuler des choses.»

Il se défend vigoureusement d'«utiliser les journaux pour faire de l'agitation sioniste».
La preuve, il milite pour l'entrée de la Turquie en Europe. Il croit même à l'évolution positive de l'Islam, même s'il combat sa «détermination à faire l'histoire». Pour le reste, il fonce dans le tas.
Il garde en tête un vieux dicton yiddish de sa mère : «Quand on te crache à la figure, il ne faut pas dire qu'il pleut.»

Ainsi témoigne-t-il en justice contre le producteur de France Inter Daniel Mermet, une «sombre brute», accusé d'avoir laissé s'exprimer complaisamment un auditeur antisémite sur la boîte vocale de l'émission Là-bas si j'y suis. Il assure ne vouloir bâillonner personne. Juste profiter de l'arène pour «défendre les siens» dans ce «climat de pogroms encouragé par des prédicateurs».

Il vomit tout ce qui ressemble de près ou de loin à la gauche morale. Attac, les 35 heures, le «bobotisme culturel», les Drac, la «complaisance égalitaire»... Il déteste le «débraillé de gauche», les moustaches généreuses de José Bové : «Je n'aime pas les Pierre Poujade qui se font passer pour des Mahatma Gandhi, surtout quand cela se termine par de l'antijudaïsme ordinaire», dit-il à Paris Match.

Bref, tout à se faire détester, il surjoue avec une certaine sophistication le «néocon» de droite décomplexé à qui on ne la fera plus. Sauf qu'il est brillant, nuancé et complexé justement. Il mélange allégrement affaires du monde et affaires personnelles ? Il réplique tit for tat : «Et Tarik Ramadan, vous ne trouvez pas qu'il personnalise ! ?» Il glisse des phrases mystérieuses : «Un homme d'ordre sommeille sûrement en moi.» Mais il livre généreusement, quatre heures d'affilée, quelques clés de son héritage familial.

Juif et allemand par ses parents. Balance ascendant scorpion. John Ford dans le poste familial dès 1954. Modeste quatre pièces familial dans le XIIe arrondissement de Paris. Son père, négociant en meubles et seul survivant de sa famille directe, «porte l'austère deuil des siens» jusqu'à sa mort, en 2003. Athéisme familial forcené mais contrarié. «Mon père s'obstinait à manger du porc par conviction matérialiste... mais il gardait la tête couverte !»
Programmé pour Polytechnique («tiens-toi droit et pense au bicorne», lui disait son père), il choisit les «sciences molles». Reçu premier à l'ENS, il embrasse le communisme effusif et mélancolique de Louis Althusser, son maître.
L'héritage révolutionnaire familial (père volontaire républicain en Espagne) et la révolte oedipienne tardive s'y concilient.

Il aime les communistes, «mais pas le communisme». Il adhère néanmoins au PCF, tout en rêvant d'une social-démocratie. Il s'enthousiasme pour mai 1981. Mais pêle-mêle, en dix ans, l'Afghanistan, la «vulgarité de Mitterrand», «le pipi de chat de la deuxième gauche», deux ans et demi d'analyse avec Daniel Sibony, la chute du Mur et tout le reste achèvent de le convertir.

Le normalien communiste «pro-sov» à barbe et moustache dîne chez Jean Bothorel avec Philippe Séguin, «vrai tempérament de gauche» qu'il conseillera quelque temps.

Représentant rare parce qu'assumé d'une génération souvent passée de gauche à droite sans l'avouer, Adler fait assurément symptôme. Il est passé de l'universalisme laïque à l'identité défensive. Du communisme émancipateur à l'individualisme républicain. Du culte hystérique du peuple à son déni cynique, de l'université désintéressée aux antichambres ministérielles. Mais, de ce côté-là, il joue incontestablement franc-jeu.

Seulement, cette honnêteté intellectuelle masque juste un petit défaut de cuirasse, visible à l'oeil et l'oreille. «Il ne voit l'histoire que du côté du manche», résume bien Philippe Thureau d'Angin, son ex-collègue, directeur de Courrier international. «Du côté des pouvoirs, jamais du côté des peuples. C'est drôle pour un ancien marxiste, non ?»
Libération, 19 juin 2004, p. 48, Par Emmanuel PONCET

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