Laurent Lèguevaque (bibliographie)

Ancien magistrat libertaire, consultant juridique, écrivain. Né à Toulouse en 1966. Son père et sa mère sont médecins, comme son épouse, son frère est chirurgien.
Juge d'Instruction pendant 13 ans, à Thonon-les-bains, Mâcon puis Tours, il démissionne en janvier 2005, sans respecter la procédure.
Auteur, notamment, d'un récit autobiographique, Un juge s'en va, l'Archipel, Paris, 2005, dans lequel, selon la 4ème de couverture, il "dit la vérité sur les juges, dénonce leur esprit étroit et formaté", "révèle les dessous d'un métier où l'on songe davantage à sa carrière et à ses privilèges qu'à l'équité des jugements".

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Avant-propos

Tours, lundi 17 janvier 2005, 9 heures. J'ai posté la lettre de démission au ministre de la Justice, remis une copie au président du tribunal quelque peu interloqué. Et rangé mon bureau. Rendu les clefs. Me voici prêt à fuir. Sans attendre. Sans plus rien attendre de ma hiérarchie, ni de mes collègues. Certains jours de colère, on claque la porte, indifférent à ce qu'en pensent les gonds. Le ciel à la fenêtre se charge de nuages accumulés. Je quitte le cabinet du juge d'instruction en lâchant: « Ciao, pantin! » Je m'adresse au magistrat dans le miroir. Techniquement, il n'y a pas outrage. C'est moi... Enfin, c'était moi. Je fais mes adieux au pantin, et à son théâtre. Je sors du tribunal. Définitivement. L'air glacé du matin me donne envie d'un café. J'ai le temps d'en prendre un. Après tout, je viens de démissionner.
Un juge s'en va, p. 9

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En Italie, pays du vrai communisme selon mon grand-père, les magistrats s'efforçaient de guérir les dirigeants de leurs habitudes mafieuses, au nom de la démocratie. Et au péril de leurs vies. J'étais admiratif. En photo, sous verre, le juge Giovanni Falcone décorait mon bureau d'étudiant de sa barbe en broussaille.

En 1989, alors que la France fêtait le bicentenaire de sa Révolution, je réussis le concours d'entrée à l'École nationale de magistrature. Mon grand-père était mort, dommage. Tel que je l'avais connu, il en aurait pleuré d'émotion contenue. J'aurais aimé l'apercevoir lors de ma prestation de serment au palais de justice. Il serait venu, mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, en sifflotant L'Internationale. Mais le patronat avait eu sa peau. Il avait trimé à l'usine AZF de Toulouse - qui s'appelait alors l'ONIA, puis devint l'APC. Peu importe puisque« de tout cela il n'en est rien resté.., comme chante Boris Vian à propos de la bombe...
Grandpère était mort d'un AVC (accident vasculaire cérébral) en signant son départ en retraite. Il avait tenu le temps qu'il fallait pour soigner mes rhumes, appendicite et autres bobos, puis s'en était allé. Les hommes bien meurent, seules les idées et les salauds survivent. Mais je ne le savais pas encore.
Ibidem, pp. 17-18

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Libéré des obligations militaires, je rejoignis l'École nationale de magistrature. Atmosphère quasi universitaire, en plus chic. Les professeurs étaient habillés comme pour un congrès centriste. Les élèves aussi. Les premiers jours, nous cherchions un nom pour désigner notre promotion, histoire d'imiter l'ENA.
Je proposai « Promotion Didier ", du nom de ce magistrat de la Seine qui refusa de prêter serment d'allégeance au maréchal Pétain, et paya le prix fort. Réaction frileuse et négative. Je reconnais volontiers qu'il s'agissait d'une fausse bonne idée.

Un camarade lança: « Didier a été le seul magistrat à se rebeller. .. Crois-tu qu'il serait heureux de voir son nom accolé à toute une promotion de ses chers collègues? » Effectivement. Didier se serait retourné dans sa tombe... On abandonna l'idée, notre promotion pouvait désormais s'appeler Rabelais, Montaigne ou Eddy Merckx, peu m'importait.
Quelques années plus tard, un jeune magistrat stagiaire m'annoncera fièrement, au détour d'une conversation, son appartenance à la « promotion Didier ». Les temps changeaient. Et la magistrature? Justement, au sortir de l'école, j'eus la possibilité de tester la tolérance de mes chefs à l'insoumission. Sur une échelle graduée, cette tolérance avoisina toujours le zéro.
Ibidem, pp. 27-28

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