Henri Tincq
Journaliste, essayiste, catholique libéral.
Auteur d'ouvrages sur le catholicisme, notamment de DEFIS AU PAPE DU TROISIEME MILLENAIRE, Jean-Claude Lattès, Paris, 1997 ; LES GENIES DU CHRISTIANISME - 2000 ANS D'HISTOIRES DE PECHEURS ET DE SAINTS, Plon, Paris, 1999.

(2001) Le chaos religieux du monde *

Certains en parleront comme d'une exception talibane et, au lendemain des attentats de Washington et de New York (11 septembre 2001), comme d'un paradoxe passablement intolérable : faire passer en jugement pour "prosélytisme chrétien" huit étrangers membres d'une organisation humanitaire est le dernier fait d'armes d'un régime qui ne semble plus avoir pour boussole que le lea- dership de l'intransigeance islamique.

En réalité, sans qu'on puisse parler de stratégie concertée ou nier les provocations de sectes évangéliques d'origine américaine, on assiste bel et bien à de nouvelles formes de persécution visant des groupes religieux, minoritaires ou non, dans certains pays d'Asie ou d'Afrique, qui laissent craindre que le nouveau siècle ne s'ouvre déjà, comme le précédent, sous le signe de la barbarie.

Eglises et mosquées brûlées, voitures incendiées, cadavres jonchant les rues : tel était le spectacle offert par la ville de Jos (4 millions d'habitants) après les nouveaux affrontements entre chrétiens et musulmans de début septembre au Nigeria, pays où l'application de la charia ne cesse de s'étendre, en infraction avec la laïcité de la Constitution fédérale et de la justice. Au Soudan, l'autre géant de l'Afrique, une église a encore été détruite et six civils tués le 3 septembre dans le diocèse de Torit, à la suite d'une nouvelle incursion de l'armée dans ce Sud chrétien et animiste où la guerre civile n'en finit pas de compter, par centaines de milliers, ses morts et ses déplacés, dans l'apparente indifférence de la communauté internationale.

Aux Philippines, sur l'île de Mindanao, un missionnaire irlandais a été tué, le 28 août, par six hommes soupçonnés d'être proches du Front moro islamique de libération, l'un des deux mouvements indépendantistes armés du pays. Présent dans l'île depuis trente ans, ce prêtre, Rufus Halley, était connu dans tout le pays comme un militant du rapprochement des communautés catholique et musulmane. En février 1997 déjà, dans l'île voisine de Jolo, un évêque, Mgr Benjamin de Jesus, avait été assassiné sur les marches de sa cathédrale. D'autres meurtres ou enlèvements de religieux ont suivi, à l'initiative de terroristes qui, comme l'a confirmé la prise d'otages occidentaux à Jolo en juillet-août 2000, confondent islamisme et grand banditisme.

LA DICTATURE ISLAMIQUE
Au Pakistan, la condamnation à mort d'un fidèle chrétien, Ayub Masih, a été confirmée en appel fin juillet, en vertu d'une loi sur le blasphème qui remonte à la dictature islamique du général Zia dans les années 1970. Le jeune homme, menacé de pendaison, a commis le "crime" d'avoir soufflé à un voisin musulman : "Si tu veux connaître la vérité sur l'islam, lis donc Salman Rushdie." En 1998, sa première condamnation à mort avait été suivie par le suicide public, en signe de protestation, de Mgr John Joseph, évêque défenseur des droits de l'homme, militant de la lutte pour l'abolition de l'un des pires obscurantismes qui soient dans le monde islamique : la loi pakistanaise sur le blasphème, à l'origine d'une série déjà longue d'expulsions, arrestations et condamnations.

En butte depuis des années au nationalisme hindou, la minorité chrétienne de l'Inde vient également d'être secouée par des déclarations du premier ministre, Atal Bihari Vajpayee qui, le 18 août, a mis en cause le travail humanitaire d'ONG étrangères qui "ont pour motivation la conversion, ce qui n'est pas correct". Tenu lors d'une manifestation du RSS (Corps national des volontaires), proche du Parti nationaliste hindou au pouvoir, ce propos a suscité un tollé dans la presse et un débat houleux au Parlement. Pour les Eglises présentes en Inde, une telle attitude ne fait qu'attiser les haines religieuses et porte atteinte à la laïcité d'un pays qui se flatte d'être une démocratie multiconfessionnelle.

L'Asie extrême-orientale n'a pas le monopole de ces intimidations. L'Arabie saoudite vient d'être une nouvelle fois épinglée par des organisations de défense des droits de l'homme (Christian Solidarity Worldwide ou Middle East Concern) pour ses atteintes à la liberté religieuse. Le 20 août, à Djedda, trois étrangers (un Erythréen, un Nigérian, un Ethiopien) ont été arrêtés pour avoir professé leur foi chrétienne. Leurs bibles ont été confisquées, ainsi que des textes liturgiques et des ordinateurs contenant des informations sur la communauté chrétienne de la ville. Patrie des Lieux saints musulmans, l'Arabie saoudite abrite six millions de travailleurs étrangers, dont 600 000 chrétiens, venus des Philippines, de Corée du Sud, d'Amérique, d'Europe, d'Afrique, qui n'ont aucun droit de pratiquer leur rite ni de disposer d'un lieu de culte. A Riyad, à Djedda, le seul fait de posséder des chapelets, des croix ou des bibles est considéré comme un délit.

Sans doute faut-il se garder de faire des amalgames dans un tel tour d'horizon de discriminations qui ne visent pas seulement les minorités chrétiennes, mais touchent d'abord les populations musulmanes elles-mêmes, comme les femmes en Algérie et en Afghanistan ou les homosexuels en Egypte, etc. Leur répétition alarme le département d'Etat américain et les ambassades européennes, le Conseil œcuménique des Eglises et le Vatican, les congrégations missionnaires et des organisations comme Amnesty International, Justice et paix, etc. Il n'y a pas qu'un principe d'explication. L'islamologue Gilles Kepel a pu comparer au GIA algérien le groupe Abu Sayyaf, "la dimension tropicale en plus", mais, aux Philippines, la haine anticatholique d'une partie des mouvements indépendantistes armés ressemble plus à une séquelle de la colonisation espagnole qu'à la montée orchestrée de l'islamisme. Même observation en Indonésie, où les communautés musulmane et chrétienne vivaient en bonne intelligence jusqu'aux massifs déplacements de population imposés par le régime Suharto, dont sont nés des petits groupes armés islamiques - aux Moluques, aux Célèbes - qui placent des bombes dans les églises jusqu'à Djakarta, où des fidèles ont été tués la nuit de Noël 2000.

Les nébuleuses terroristes agissant au nom de l'islam en Asie ou en Afrique ne sont certainement pas les seuls agents de cette aggravation. L'extrémisme hindou, la haine de l'étranger (de l'Occidental ou de la minorité chinoise en Indonésie), sont autant de facteurs de tension prenant pour "carburant" la religion. Mais les observateurs étrangers font aussi état - en Indonésie, au Sri Lanka, aux Philippines, en Inde - d'une agressivité croissante de groupes chrétiens liés à des Eglises évangéliques ou baptistes d'origine nord-américaine.

Il y a trois ans, à Java, une île à 80 % musulmane, la construction d'une église face à la grande mosquée de la capitale a provoqué de graves incidents. Malgré l'extrême diversité et la complexité des situations locales, la dissémination des affrontements à caractère religieux - au-delà des poudrières historiques du Proche-Orient, des Balkans ou de l'Irlande - n'en finit pas d'accréditer la thèse d'une montée du chaos comme réponse radicale - et paradoxale - à la "mondialisation".
Henri Tincq, Le Monde, 15 septembre 2001, p. 17.

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