Michel Wieviorka, sociologue socialiste
Janvier 2014. Affaire Charlie : "Le 11 janvier, une illusion groupale"

Décembre 2009. Contre l'identité nationale ("une catastrophe intellectuelle et politique pour l’image générale de la France" auprès des universitaires mondialistes)

Mars 2008. Contre les Ch'tis, un film "franchouillard"

Octobre 2007. Contre les tests ADN

Janvier 2005. Annette Wieviorka, directrice de recherche au CNRS : «La Shoah fait partie de l'histoire»

Avril 2003. Michel Wieviorka, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) : Les juifs, l'antisémitisme et Israël.

(15 février 2001) Olivier Wieviorka L'Holocauste à l'américaine
Le livre de Novick (PETER NOVICK, The Holocaust in American life, Houghton Mifflin Company, London, Bloomsbury, 373 pp., 18£99 (30 euros). La traduction est prévue chez Gallimard début 2002, qui étaye celui de Finkelstein, analyse la Shoah dans la conscience américaine.

L'Holocauste n'a pas directement concerné les Etats-Unis. Pourtant, le souvenir de la Shoah tient aujourd'hui une place considérable dans l'espace public américain au point de constituer un élément identitaire fort, pour les juifs comme pour les Gentils. Phénomène éminemment paradoxal que Peter Novick s'efforce d'éclairer. Professeur à l'université de Chicago, l'historien a publié en 1968 une étude de l'épuration qui, traduite en 1985 et constamment rééditée depuis, a longtemps fait autorité.

Premier mérite, l'ouvrage présente une chronologie de cette mémoire. De fait — et au rebours d'une idée reçue —, le silence sur l'extermination a longtemps prévalu. La passivité aujourd'hui tant décriée de l'administration Roosevelt s'explique par des facteurs multiples. La Maison-Blanche refusa les offres formulées par quelques dirigeants nazis (l'échange de juifs contre des camions par exemple) pour ne pas menacer l'entente avec l'allié russe; et le refus de bombarder Auschwitz s'explique tant par l'inutilité d'une telle frappe que par les risques qu'auraient encourus les déportés. Après la victoire, la présence de la Shoah dans l'espace public demeura tout aussi discrète. Pour les sionistes, la création d'Israël offrait un exutoire à la croissance démographique de la Diaspora — un discours qui obligeait à taire les pertes subies pendant la Seconde Guerre mondiale d'autant que les survivants, tournés vers l'avenir, ne cherchaient pas à raviver le souvenir de leur calvaire. La guerre froide ne modifia guère la donne. L'engagement communiste de nombreux juifs — songeons aux Rosenberg — incita en effet la communauté américaine à la discrétion. Les juifs acceptèrent ainsi la renaissance de l'Allemagne — dût-elle s'accompagner du silence sur les crimes nazis — pour ne pas être taxés de connivence avec Moscou. Enfin, en pleine croissance, les Etats-Unis privilégiaient dans leur imaginaire le héros (cow-boy ou soldat) plutôt que le faible. Les juifs eux-mêmes préférèrent exalter leurs faits d'armes — l'insurrection du ghetto de Varsovie — plutôt que de revenir sur la page, jugée moins héroïque, de l'Holocauste.

Les années soixante marquèrent un changement. La guerre des Six Jours puis la guerre du Kippour révélèrent la vulnérabilité d'Israël. Sciemment ou non, les dirigeants israéliens utilisèrent, pour émouvoir les opinions publiques et s'assurer d'un soutien américain dont on doutait, la référence à l'Holocauste, comparant par exemple les Arabes aux nazis. En s'assimilant, les juifs, par ailleurs, aliénaient leur identité. L'Holocauste constitua alors un marqueur identitaire susceptible d'unir et les générations, et une communauté traversée par le conflit — le soutien désormais controversé à Israël par exemple. La guerre du Viêt-nam a contribué à valoriser les victimes — incarnées par le spectacle dantesque des enfants brûlés au napalm. Enfin, dans une période marquée par le relativisme moral, la Shoah prouvait à une Amérique vacillante qu'existaient malgré tout un mal et un bien absolus.

L'ouvrage — second mérite — remet en cause les consensus les plus assurés. L'unicité de l'Holocauste — évidence admise — ne constitue-t-elle pas le propre de tout événement historique? Justifier l'omniprésence de la Shoah par les leçons que l'on doit en tirer, cela ne représente-t-il pas un leurre? L'invocation du «plus jamais ça» a couvert bien des marchandises, les opposants à l'avortement n'hésitant pas à le comparer à un génocide. Les survivants eux-mêmes balancent sur les leçons à tirer. L'émoi que suscite le souvenir de l'Holocauste, enfin, n'a guère modifié la diplomatie américaine — indifférente au calvaire qu'endurent aujourd'hui les enfants affamés du tiers monde.

L'ouvrage de Novick, en ébranlant quelques certitudes, est pour le moins dérangeant. On pourra cependant discuter certaines thèses. Nul doute qu'après avoir suscité de violentes controverses aux Etats-Unis, il ouvre également un débat en France.
OLIVIER WIEVIORKA (intellectuel juif francophone), Libération, 15 février 2001, p. VII.

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(28 avril 2003) Les juifs, l'antisémitisme et Israël
D'abord considéré comme un recours face à l'antisémitisme, Israël est devenu un problème pour les juifs, qui semblent avoir perdu tout esprit critique à son égard.

La guerre en Irak, entre autres conséquences, vient de mettre en lumière et d'exacerber un phénomène majeur : la montée, dans le monde entier, d'un antisémitisme renouvelé qui s'ancre dans les spécificités politiques, sociales et culturelles des sociétés concernées, tout en s'identifiant, partout, à un même ensemble entremêlé de causes ­ palestinienne, arabe et musulmane. L'épicentre du problème est à l'évidence localisé au Proche-Orient, mais en dehors de cette région, trois sources au moins l'alimentent.

La première tient à la poussée, notamment en Europe, de puissants mouvements nationaux-populistes qui se nourrissent d'autant plus de la haine des juifs qu'ils réactivent un vieux fond chrétien antijudaïque ­ catholique, protestant ou orthodoxe.

La deuxième procède de la décomposition planétaire des régimes, des partis et des idéologies d'inspiration marxiste, communiste ou gauchiste. Elle agrège, selon des modalités variables d'une expérience à une autre, trois dimensions principales : un anticapitalisme qui, dans une tradition inaugurée par le jeune Karl Marx des Annales franco-allemandes (1843), assimile les juifs au commerce et à l'argent ; un antisionisme qui élargit aux juifs du monde entier sa détestation d'Israël ; un anti-impérialisme, lourdement antiaméricain, qui voit dans les Etats-Unis un instrument du pouvoir maléfique des juifs, et de l'Etat hébreu. Il n'y a ici rien de neuf. Par exemple, Staline, peu de temps avant sa mort, se préparait, sur un mode délirant, à en finir avec les «blouses blanches», ces médecins juifs qui, selon lui, organisaient un complot criminel ; dans l'histoire de l'Empire soviétique, l'antisémitisme, à plusieurs reprises, a été un instrument manipulé par le pouvoir, en Pologne de façon spectaculaire, mais pas seulement, y compris dans des situations justifiant l'expression du journaliste Paul Lendvaï parlant alors d'un «antisémitisme sans juifs». Mais à l'échelle de l'histoire, dans l'ensemble, les organisations se réclamant d'une façon ou d'une autre du marxisme ont combattu l'antisémitisme, plus qu'elles ne l'ont promu ou utilisé. C'est dans leur écroulement que le «socialisme des imbéciles», selon la formule célèbre des socialistes de la fin du XIXe siècle, refait son chemin, faute de grands projets d'émancipation, et dans l'épuisement des appareils dont une des fonctions était d'endiguer d'éventuels discours de la haine.

Enfin, partout dans le monde, l'antisémitisme se développe sur fond de difficultés sociales et de mépris culturel ressentis par des populations elles-mêmes victimes du racisme. Ainsi, aux Etats-Unis, les Noirs de la «Nation de l'Islam», pourtant issus de la «Black Bourgeoisie» plus que de milieux déshérités, développent une haine des juifs qui n'est pas très éloignée de celle que l'on rencontre en France, au sein de populations issues de l'immigration, notamment maghrébine. Ces deux pays comptent les communautés juives les plus importantes de la diaspora, et l'antisémitisme y conjugue alors des affects dont les uns n'ont pas besoin de la présence de juifs réels, et les autres relèvent plutôt de l'envie : les juifs sont détestés, tels qu'on les voit, parce qu'ils seraient capables de structurer une vie communautaire active, leur ouvrant l'accès au pouvoir, à l'argent, aux médias, là où cette capacité manquerait cruellement aux Noirs américains ou aux immigrés des banlieues françaises.

Un phénomène de même nature, mais à une tout autre échelle, joue dans le monde arabo-musulman. L'antisémitisme, ici, traduit la conviction massive d'être rejetés de la modernité occidentale à laquelle beaucoup aspirent, d'en être exclus socialement et économiquement, et de devoir subir de surcroît un mépris qui s'apparente au racisme. De ce point de vue, l'existence d'Israël, vécue comme l'intrusion de cette même modernité au coeur même d'une région qui en est tout entière repoussée, est une provocation insupportable. Le propre de cet antisémitisme est de pouvoir être légitimé par des autorités religieuses ou politiques, de se hausser sans interdit majeur au niveau politique, et, cassettes et Internet aidant, d'aisément se diffuser de par le monde.

Dans ces phénomènes, Israël est rejeté violemment sur deux registres complémentaires. D'une part, l'existence même de cet Etat est refusée, ce qui rend impossibles tout débat, toute recherche de solution négociée pour le conflit israélo-palestinien. Et d'autre part, sa politique est contestée.

Il faut ici prendre la mesure d'une évolution récente. Dans les années 80 et 90, le système politique israélien donnait l'image d'un débat entre partisans de la paix négociée avec les Palestiniens et tenants d'une ligne dure ; en 1993, le processus de paix semblait bien parti à Oslo et à Madrid. Puis vinrent l'assassinat de Rabin, la politique de fermeture de Netanyahou, et, après les espoirs nés des rencontres de Barak avec Arafat, sous l'égide du président Clinton, la deuxième Intifada à partir d'octobre 2000, et l'accession de Sharon au pouvoir. L'Etat hébreu apparaît désormais comme non négociateur, purement guerrier, tandis que la société israélienne semble résignée à faire front derrière ses dirigeants, comme si Sharon était le seul garant réaliste de sa sécurité.

Par ailleurs, au sein de la diaspora, et notamment en France et aux Etats-Unis, les juifs n'ont cessé de s'ethniciser depuis une trentaine d'années. Visibles dans l'espace public, ils affichent de plus en plus nettement leur soutien à l'égard de l'Etat d'Israël, mais aussi de sa politique actuelle. On est loin, désormais, des années 80, lorsque les mouvements pour «la Paix maintenant» articulaient leurs pressions au sein d'Israël et en diaspora : ces acteurs se sont tus, ou presque.

La guerre, le terrorisme et la haine ont remplacé la négociation et la reconnaissance mutuelle entre Israéliens et Palestiniens, tandis que l'antisémitisme fraye un peu partout son chemin, diabolisation des juifs, mais aussi mise en cause profonde de la démocratie et expression aveugle de l'incapacité des sociétés modernes à assurer la justice sociale et un minimum de respect des différences culturelles. La création de l'Etat d'Israël, en 1948, avait apporté aux juifs de la diaspora un élément de réponse à la classique «question juive». Les événements majeurs des années 60 (arrestation d'Eichmann en Argentine par les services secrets israéliens, puis son jugement à Jérusalem, en 1962 ; victoire éclair d'Israël dans la guerre des Six Jours, en 1967) avaient levé chez eux bien des réticences et conforté l'image d'un Etat hébreu leur assurant une protection, voire une réponse, peut-être même la principale, face aux menaces de déchaînement antisémite ici ou là dans le monde. Mais aujourd'hui, de solution, Israël est devenu un problème pour les juifs de la diaspora, qui semblent avoir perdu tout esprit critique à son encontre, à moins qu'ils ne soient paralysés par la situation présente ­ ce qui apporte quelque fondement à l'amalgame antisémite de l'Etat hébreu et des juifs en général.

Ceux-ci ne sont pas responsables de l'antisémitisme, mais ils peuvent contribuer à le faire reculer, en retrouvant, en diaspora comme en Israël, le sens de la critique et en se distanciant de la politique actuelle de Sharon. Mais le mal ne régressera vraiment qu'avec un règlement du conflit israélo-palestinien.

Or la guerre d'Irak s'achève, et le problème n'est plus de s'y opposer. Et s'il est d'aider à reconstruire un pays ravagé, il est, surtout, d'aller au coeur du différend qui empoisonne depuis un demi-siècle le Proche-Orient, mais aussi la vie générale de notre planète. Le moment n'est-il pas venu qu'Américains et Européens, ensemble, et dans le cadre légitime des Nations unies, imposent à des belligérants incapables de s'entendre directement un déblocage de la situation, et aux pays arabes voisins l'acceptation de ce déblocage ? Que soient mis en oeuvre de façon rapide et déterminée des accords réglant la question sur le fond ? Un effet collatéral d'une telle mise en oeuvre serait certainement d'affaiblir les processus d'identification qui, dans bien des sociétés, arabes, européennes et autres, alimentent l'antisémitisme sur un mode imaginaire particulièrement efficace.
Libération, Par Michel WIEVIORKA, lundi 28 avril 2003, p. 9

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Annette Wieviorka, directrice de recherche au CNRS : «La Shoah fait partie de l'histoire»

Auteur du livre « Auschwitz, 60 ans après » (Ed. Robert Laffont), Annette Wieviorka a participé à la conception de la nouvelle exposition du pavillon français à Auschwitz qu'elle présentera demain à Jacques Chirac. Elle explique comment le travail de mémoire du génocide s'est effectué.

Pourquoi la découverte par les Soviétiques, le 27 janvier 1945, du camp d'Auschwitz n'a-t-elle pas fait à l'époque la « une » des journaux ?

Annette Wieviorka. Pire, on n'en parle même pas ! Lorsqu'ils découvrent les 7 000 survivants d'Auschwitz (dont 400 déportés de France), les Soviétiques ne perçoivent pas l'ampleur du drame. Et ils ne disent pas que, en ce lieu, on tuait les juifs parce qu'ils étaient juifs. En 1945, on célèbre la victoire des Alliés. Les héros en France sont les résistants qui reviennent beaucoup plus nombreux (40 000) que les juifs (2 500 seulement). Les juifs, qui sont de petites gens, n'ont pas la parole et lorsqu'ils la prennent « on ne veut pas entendre leur souffrance », comme le dit Simone Veil.

A quelle période la vérité historique du génocide éclate-t-elle au grand jour ?

Avec le procès, en 1961, du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann. Ce « Nuremberg du peuple juif », selon la formule de Ben Gourion, permet à l'opinion publique de prendre conscience de la Shoah. En France, le travail de Serge Klarsfeld, qui crée, en 1978, l'Association des filles et fils des déportés juifs de France, est fondamental : les enfants de déportés deviennent des « militants de la mémoire ». D'abord, sur le plan historique : Klarsfeld publie en 1978 son livre « Mémorial de la déportation des juifs de France », qui établit la liste des déportés, convoi par convoi. Ensuite, sur le plan judiciaire : les procès pour crimes contre l'humanité intentés au nom des filles et fils des déportés juifs de France (ceux du responsable régional de la Gestapo, Klaus Barbie, du milicien Paul Touvier et du secrétaire général de la préfecture de Gironde, Maurice Papon) font connaître au grand public les responsabilités du régime de Vichy dans la déportation des juifs.

Quel rôle les politiques ont-ils joué récemment dans la prise de conscience de la Shoah ?

François Mitterrand qui appartenait à une génération qu'on pourrait qualifier de vichyssoise résistante, a eu du mal à admettre l'implication de l'Etat français dans la déportation. Néanmoins, c'est lui qui, à la fin de son second septennat, instaure la Journée de la mémoire des victimes de l'Etat français, le 16 juillet, et inaugure la maison d'Izieu.
Jacques Chirac imprimera un tournant capital quand il reconnaîtra le 16 juillet 1995, que la France a envers ceux qui ne sont pas revenus d'Auschwitz « une dette imprescriptible ». S'ensuivront les travaux de la mission d'étude sur la spoliation des biens juifs, la reprise des indemnisations avec la commission Pierre Drai et la création de la Fondation pour la mémoire de la Shoah que préside Simone Veil. Aujourd'hui, au-delà de la prise de conscience collective de l'horreur, la Shoah fait partie de l'histoire.
Photo tirée d'un documentaire soviétique sur la libération d'Auschwitz, le 27 janvier 1945
Propos recueillis par Philippe Baverel, Le Parisien, mercredi 26 janvier 2005, p. 9

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Faible mobilisation à Paris contre les tests ADN
C.J (lefigaro.fr) avec AFP 22/10/2007 | Mise à jour : 10:16 | .

Quelque 150 personnes se sont rassemblées samedi après-midi à l'appel d'associations pour protester contre l’amendement Mariani au projet de loi sur l'immigration.

Etoile jaune marquée du mot « ADN » en lettres gothiques. Enfant arborant le slogan « la famille n’est pas une affaire d’ADN ».

Les opposants aux tests d’ADN ont eu recours à des pancartes choc pour exprimer samedi après-midi la révolte que leur inspire l’amendement Mariani au projet de loi sur l'immigration. « Ce week-end sera marqué par de nombreuses protestations contre ce projet inique, humiliant et dangereux », a affirmé Jack Lang dans le cortège.

Cependant, ils ont été peu nombreux à avoir répondu à l’appel des associations de défense des Droits de l'Homme, de protection des enfants et de scientifiques. Seules 150 personnes ont participé à ce rassemblement intitulé « Tests ADN : non à la discrimination génétique des familles ».

Nouveau rendez-vous dimanche

Parmi les personnalités présentes sur l'esplanade du Trocadéro se sont retrouvés le député Vert Noël Mamère, le généticien Axel Kahn, le sociologue Michel Wieviorka, et le président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) Patrick Lozès.

Un deuxième jour d’action aura lieu dimanche avec un meeting-concert au Zénith de Paris.
François Bayrou, François Hollande, Laurent Fabius, le député UMP François Goulard, l'ancien ministre François Léotard et l'actrice Isabelle Adjani y sont attendus. Crédits: AFP/JEAN AYISSI

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Paru dans LEXPRESS.fr du 11/03/2008 Entretien Dany Boon: ''Ma matière première, ce sont les gens'' Propos recueillis par Christophe Carrière

Le sociologue Michel Wieviorka, s'il apprécie votre comédie, la trouve néanmoins «franchouillarde», parce que inscrite dans une France centrée sur elle-même...

C'est tout le contraire. Le film est tourné vers les autres. Le Nord utilise ses racines, son identité, pour accueillir l'Autre et faire preuve de tolérance et d'ouverture. S'il était franchouillard, le long-métrage ne serait pas premier au box-office en Suisse et en Belgique.

Hormis dans les pays francophones, la carrière de Bienvenue chez les Ch'tis est-elle possible à l'étranger?

Le film a été vendu au Québec, au Maroc, en Italie, en Espagne, en Allemagne. Un Américain, chargé de sous-titrer le film pour les ventes à l'international, m'a dit que le sujet était universel: un homme déraciné plongé dans une culture qui lui est totalement inconnue. Or, la confrontation nord-sud existe dans la plupart des pays. Et je ne serais pas étonné qu'aux Etats-Unis, où le long-métrage sera présenté au festival du film français de Los Angeles en avril, des producteurs soient intéressés par un remake.

Et quid d'une suite, dont on commence à parler?

Quand les gens de chez Pathé ont découvert le film, ils me l'ont immédiatement suggéré: «Il faut que ton personnage descende dans le Sud, etc.» J'ai répondu ce que je réponds encore aujourd'hui: si je trouve une histoire qui tient la route, j'y retourne. Mais une chose est sûre: ce ne sera pas mon prochain film. J'en ferai au moins un autre avant. Sinon, ça puerait l'opportunisme, et je m'y refuse.

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04/12/2009 à 00h00 «Ce débat conforte des positions de fermeture et de xénophobie, plus que d’ouverture» Interview Michel Wieviorka, sociologue et directeur d’études à l’EHESS :
Par LILIAN ALEMAGNA Libération, 4 décembre 2009 p. 9

Sociologue et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Michel Wieviorka estime qu’avec le débat sur l’identité nationale, «le pouvoir joue avec le feu».

Comment observez-vous ce débat sur l’identité nationale ?

C’est tout le contraire de ce qu’il fallait faire. Au lieu de calmer le jeu au moment où se développent des inquiétudes à propos de notre être national - comme l’avait fait Jacques Chirac avec la commission Marceau Long [sur la nationalité, entre 1986 et 1988, ndlr] -, on attise les crispations sur l’immigration. Car l’objectif est bien de traiter d’immigration, l’essentiel des points soumis à débat concerne cette question.

Quels problèmes voyez-vous dans l’approche du débat ?

C’est un débat qui manque de sérénité, de distance et de tenue intellectuelle. Et qui jusqu’ici n’apporte sur le fond aucune idée neuve. Il lance des questions culturelles, religieuses et identitaires, au moment où les enjeux les plus cruciaux sont par exemple le chômage, les fermetures d’entreprise ou les problèmes dits de banlieue.

Il n’y a donc rien à tirer de positif de l’initiative d’Eric Besson ? Ce débat conforte des positions de fermeture, de xénophobie et de racisme, plus que d’ouverture. On est loin de la France nation universelle.

La France a-t-elle un problème d’identité ?

Beaucoup de Français doutent de leur identité car ils n’ont plus les repères aussi sécurisants qu’en d’autres temps : la place du pays n’est plus assurée comme avant, son rayonnement international décline. Du coup, l’identité devient le réceptacle de toutes les peurs. Au Québec, en 2007, une commission convoquée par le Premier ministre a pris soin de s’intéresser aux «accommodements raisonnables». Une des leçons à tirer de son travail est que les réticences des Québécois vis-à-vis de l’islam traduisent des inquiétudes qui trouvent leur source ailleurs. Mais surtout, cette commission a permis au pays de réfléchir, de s’apaiser, et non de conforter telle ou telle politique.

Ce débat sert-il au final à masquer les problèmes du moment ?

Je n’irai pas jusque-là. Mais pourquoi faire de l’identité nationale un sujet prioritaire ? J’aurais préféré un débat sur la façon de faire face à la crise ou de développer une politique de la ville efficace. Quand on sait que chaque Français, en moyenne, est endetté pour 22 000 euros, n’est-il pas dérisoire et malvenu de mettre en débat l’identité nationale ? Je ne veux pas dire que le pouvoir a de sombres intentions, mais il joue avec le feu et risque de provoquer des tensions supplémentaires. Ce n’est pas une réflexion collective et participative qui est organisée, encore moins une démarche de pacification des esprits.

Pourquoi alors ces appels systématiques aux «valeurs» de la France ?

Au lieu de rappeler les valeurs, il faudrait davantage garantir les moyens que l’on donne pour s’y conformer. On fait miroiter une conception du vivre ensemble mais on ne donne pas la possibilité à tous d’y accéder.

A aucun moment, l’UMP n’a fait référence aux questions d’acquis sociaux issus notamment du programme du Conseil national de la Résistance (CNR) pour définir l’identité nationale. Ça la gêne ?

Non. Il ne faut pas voir là un problème pour le pouvoir. Le chef de l’Etat n’est pas gêné pour aller chercher Guy Môquet ou les grandes figures de la gauche (Blum, Jaurès). Son discours fonctionne de manière mythique. Ce débat n’est pas une opération de droite dure mais il illustre la capacité du pouvoir à amalgamer toute sorte de symboles historiques et de significations. S’il lui faut introduire du CNR, il introduira du CNR. Le pouvoir construit en permanence un mythe au sens des anthropologues : concilier artificiellement des éléments qui ne sont pas conciliables dans la réalité.

Regrettez-vous toujours l’existence d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ?

En tant que chercheur, et comme responsable d’une institution de recherche, je suis en contact avec des milieux universitaires du monde entier. Je peux vous assurer que c’est une catastrophe intellectuelle et politique pour l’image générale de la France.

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Charlie Hebdo : "Le 11 janvier, une illusion groupale" 18 janvier 2015 | Mise à jour le 19 janvier 2015 Laurent Valdiguié - Le Journal du Dimanche 18 janvier 2015 http://www.lejdd.fr/Societe/Charlie-Hebdo-Michel-Wieviorka-Le-11-janvier-une-illusion-groupale-713350

Michel Wieviorka, auteur notamment de Sociétés et terrorisme, La France raciste, et L’Antisémitisme expliqué aux jeunes, revient pour le JDD sur les attentats de Paris et la réaction de la société française.

Que se passe-t-il en France ?

Nous avons assisté à une sorte de bing bang. À l'explosion d'un faisceau de problèmes qui occupent nos esprits depuis ce 7 janvier. Au fur et à mesure, ces problèmes (le terrorisme, et avec lui l'islamisme et l'islam, puis l'école, l'immigration, les prisons, les banlieues) vont se préciser et se dissocier. La difficulté sera d'articuler une vision d'ensemble pour l'avenir.

On a d'abord un problème de terrorisme…

Oui, c'est ce qui nous a fait sursauter. Les Français ont été surpris. Cela m'a fait penser à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, en 1986, quand les autorités ont affirmé que la radioactivité s'arrêtait le long de nos frontières, et que nos concitoyens, tout contents d'entendre ça, ont bien voulu y croire. C'était rassurant. Avec le terrorisme, de la même façon, on ne voulait pas vraiment l'envisager. Et tout d'un coup, on le découvre, bien réel, en plein Paris, alors que certains événements pouvaient le laisser anticiper : Mohamed Merah, par exemple, ou les incidents, certes mineurs, de Nantes, Dijon ou Joué-lès-Tours, à la veille de Noël. Tout d'un coup, nous sommes face à un choc considérable, multiforme.

C'est-à-dire ?

Ce terrorisme est à la rencontre de questions géopolitiques et de problèmes sociaux propres à la société française. D'une part, il se réclame du djihad, il a à voir avec les transformations gigantesques, planétaires de l'islam depuis au moins la révolution iranienne : il met en jeu notre politique internationale, nos alliances, nos interventions militaires, notre sécurité par rapport à l'extérieur. Mais il faut également admettre que ce terrorisme est aussi un produit des transformations de notre pays depuis les Trente Glorieuses. Nos problèmes mal réglés reviennent à la surface. En vrac : l'immigration de travail est devenue de peuplement, avec le regroupement familial, mais on l'a mal gérée ; la crise des banlieues n'est toujours pas résolue ; nos prisons, débordées, sont criminogènes ; l'école peine à concrétiser sa vocation républicaine… En fait, le modèle républicain classique est à la peine. Ses difficultés ont enfanté des "cas sociaux", mal pris en charge, qui croient pouvoir donner sens à leur vie avec le djihad.

Le terrorisme, selon vous, n'est pas exclusivement le produit de l'islam… Non, même s'il s'en réclame. Dans l'ensemble, les musulmans de France s'intègrent et l'islam de France n'est pas spécialement communautaire. L'inquiétant, c'est la radicalisation, souvent au plus loin de toute communauté, ces "cas sociaux", les convertis en quête d'absolu. Le terrorisme a plus à voir avec la crise de la République, de son école, de ses prisons, de son système social, qu'avec le fonctionnement de "communautés" musulmanes.

Comment expliquez-vous l'ampleur de la mobilisation du 11 janvier ?

Elle est impressionnante, même si elle n'a concerné qu'une partie de la société. Elle a fait apparaître, et c'est positif, une demande d'action, une volonté de changement. Beaucoup, principalement à gauche, ont renoué avec le goût de la mobilisation, et l'idée qu'il est encore possible de faire de la politique. Mais la France est un État avant d'être une société. La société civile attend tout de l'État et de ceux qui le gèrent. À mon sens, les manifestations témoignent moins d'une mobilisation de la société civile que de l'affirmation d'attentes vis-à-vis de l'État.

Comment avez-vous trouvé l'attitude du Président ?

François Hollande et Manuel Valls ont été à la hauteur. Mais tous ces discours, ces symboles républicains, la référence à nos valeurs, notre laïcité, notre tolérance, sont incantatoires si le modèle républicain, aujourd'hui mal en point, n'est pas sérieusement repensé. Et si les problèmes sociaux, culturels, religieux, d'éducation, de banlieue, etc., demeurent non ou mal traités.

Les commentaires sur la France debout relèvent donc d'une vision romantique de ce moment… Oui! Le 11 janvier risque de n'avoir été qu'un moment d'"illusion groupale". Je ne suis pas certain que la société française soit capable de transformer cette émotion en débats et en action. On voit déjà le jeu politicien et médiatique reprendre, avec les mêmes acteurs qui vont fixer l'agenda et les sujets de discussion. L'attente d'autre chose risque d'être déçue au profit de supputations sur qui sera président en 2017. Je ne vois pas frémir la société civile, ses associations… En Espagne, un parti nouveau, Podemos, adossé aux Indignés, est apparu avec succès, en quelques mois à peine, avec un personnel politique nouveau, des façons inédites de penser et de faire la politique.
En France, le sursaut semble sans lendemain.

Que pensez-vous du débat sur les caricatures?

Quand elles n'entrent pas dans le cadre de ce que la loi interdit, les publier ou non relève de la responsabilité des éditeurs de journaux que le public est libre d'acheter ou non. Mais ceux que ces caricatures révulsent ont aussi le droit de l'exprimer. En clair : je ne trouve pas irresponsable l'attitude de ceux qui disent #jenesuispasCharlie. Ils doivent pouvoir dire qu'ils n'apprécient pas le contenu de ce titre.

Qu'arrive-t-il aux juifs de France ?

Ce qui leur arrive est aussi une conséquence de la crise du modèle républicain. Jusque dans les années 1960, ils étaient en phase avec ce modèle. Ils étaient citoyens français dans l'espace public et juifs en privé. Dans les années 1970, ils sont devenus plus visibles dans l'espace public. L'image d'Israël était excellente, l'antisémitisme n'avait guère d'espace, et ils sont sortis du modèle républicain classique en devenant plus visibles ou communautaires. Dans les années 1980, l'image d'Israël s'est dégradée, avec son opération de 1982 au Liban, puis l'Intifada, en même temps que l'espace de l'antisémitisme, se rouvrait. On est à un paroxysme de ce processus et beaucoup de juifs, inquiets à juste titre, envisagent de partir. La situation est paradoxale : dans l'ensemble, la France est moins antisémite qu'avant mais, en revanche, dans certains secteurs, l'antisémitisme est virulent, voire meurtrier. Dans des milieux arabo-musulmans, par identification avec la cause palestinienne ou avec l'islam radical ; dans le monde noir, où certains accusent les juifs de prétendre au monopole de la souffrance historique. La culture juvénile née d'Internet voit aussi les théories conspirationnistes foisonner.

Est-ce que tout cela profite au FN ?

Depuis le 7 janvier, il n'a pas été brillant. Ses manifs ont été un fiasco, il n'a pas su dire s'il était ou non dans l'unité républicaine. Mais cela n'a pas d'importance pour lui. Le FN n'est jamais embarrassé de ses contradictions. L'"union sacrée", qui ne va pas tenir, va lui permettre une fois de plus de railler "l'UMPS". Le FN sera plus mal à l'aise le jour où il se rapprochera éventuellement du pouvoir. On n'en est pas là.

Et les autres familles politiques ?

Malgré les belles déclarations sur la résilience et les vertus de la République, elles ne proposent aucune vision, elles ne sortent pas modifiées par les événements récents. Nos institutions ont bien encaissé le choc mais, c'est autre chose d'être capable de se projeter vers l'avenir, de redonner confiance, de proposer des repères, du sens… Laurent Valdiguié - Le Journal du Dimanche dimanche 18 janvier 2015

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