A propos de l'ouvrage LA FOI DU SOUVENIR, Labyrinthes marranes de Nathan Wachtel. Seuil, "Librairie du XXIe siècle". *

Partir, alors, n'était pas une mince aventure. Ils ont traversé l'océan pour fuir l'Inquisition et miser sur l'avenir dans cette Amérique de tous les possibles, au Brésil, au Mexique, au Pérou et dans les pays alentour. La plupart venaient du Portugal où, en 1497, tous les juifs avaient été convertis de force en nouveaux chrétiens. Leur fortune était inégale : il y avait parmi eux des hommes d'affaires puissants dont les activités s'étendaient sur plusieurs continents, des chanceux enrichis dans les fameuses mines d'argent du Potosi péruvien, des commerçants jouissant d'une relative aisance, de modestes artisans et des colporteurs misérables. Riches ou pauvres, ils ont été rattrapés par le bras long de l'Inquisition venue traquer outre-Atlantique ceux qui étaient soupçonnés de judaïser en secret. Dans les possessions espagnoles où trois tribunaux du Saint-Office furent installés à Lima, à Mexico, puis à Carthagène, une première vague de répression a commencé dans les années 1590, suivie d'une autre dans les années 1630-1640. Au Brésil, la chasse aux marranes a démarré plus tard, à l'extrême fin du XVIIe siècle pour se poursuivre dans la première moitié du XVIIIe.
Des milliers de procès ont été consignés dans les archives inquisitoriales. C'est là, dans ces liasses jaunies, que l'anthropologue Nathan Wachtel a retrouvé leurs traces. A partir de ces sources à la fois fragmentaires et détaillées - comptes rendus d'interrogatoires, observations des gardiens de prison, rêves plus ou moins prémonitoires d'un prisonnier notés par un mouchard, et jusqu'aux gémissements du malheureux ligoté sur un chevalet et soumis à la question -, il recompose une série de portraits d'une remarquable vivacité. La restitution de ces figures marranes doit tout à l'art méticuleux et à la science profane de l'historien, mais elle n'est pas sans évoquer la tradition juive consistant à rappeler le souvenir de ceux qui sont morts pour "la sanctification du nom" (tués en tant que juifs). Un destin commun à l'humble Juan Vincente, le savetier vagabond, qui connut de longues années de prison, fut deux fois "réconcilié", affublé du san benito (la tunique d'infamie) et finalement condamné au bûcher en 1626 ; à l'érudit Francisco Maldonna de Silva, impressionnant de détermination, qui défiait ses juges, citait Aristote et multipliait les arguments théologiques dans une extraordinaire combinaison de foi intense et de passion pour la raison, avant d'être brûlé vif en 1639 ; ou encore au riche marchand d'esclaves Manuel Bautista Perez, surnommé "le Grand Capitaine", considéré comme le guide spirituel des judaïsants de Lima, en dépit d'une dévotion chrétienne certaine et d'un attachement à la loi de Moïse plus mémoriel que religieux ; un homme très connu vers qui tous les regards convergeaient lors de ce même autodafé de 1639.
La pratique clandestine du judaïsme se cachant dans l'espace domestique, les femmes y prenaient une grande part. D'où la persécution de ces "matrones" qualifiées de "dogmatistes" et de "rabbines" par les inquisiteurs. Leonor Nunez, par exemple, une fervente à laquelle les judaïsants de Mexico s'adressaient pour la toilette des morts, une sainte, disait-on, qui avait le don de prophétie et qui permettait à ses filles d'avoir des relations sexuelles à condition que celles-ci soient accompagnées de jeûnes. Pour Nathan Wachtel, cette surprenante association entre rapports charnels et observances rituelles s'inspirait peut-être de courants illuministes chrétiens, mais elle se rapprochait également des rites de certains groupes juifs hérétiques cherchant à hâter l'avènement de la Rédemption par des pratiques orgiastiques. Il n'est pas toujours aisé, en effet, de faire la part des influences dans le synchrétisme marrane qui prenait parfois la forme de surprenants "bricolages" théologiques. Ainsi, au Brésil, la maladroite et naïve Theresa Paes de Jesus avoua pour sa défense une sorte de "marranisme à l'envers" : elle n'avait judaïsé qu'en apparence, pour complaire à ses proches, tout en conservant en son for intérieur la foi chrétienne, mais une foi sacrilège qui scandalisa le tribunal et lui valut d'être condamnée au bûcher, car elle avait crû que "Moïse et Jésus étaient la même personne, fils de la reine Esther elle-même assimilée à la Vierge Marie". Soupçon et répression frappaient aussi les "vieilles chrétiennes" ayant épousé un judaïsant, telle Maria de Zarate, emprisonnée, interrogée, examinée par des médecins cherchant sur son épaule la cicatrice révélatrice d'une bizarre "circoncision" et qui assista au supplice de son époux, l'inflexible Francisco Botello, brûlé vif sur la Plaza Mayor de Mexico en 1659.
L'acharnement des juges était d'autant plus implacable qu'il était enté sur une absolue certitude de défendre le bien et le vrai. Forts de cette terrible conviction, tout leur était bon pour démasquer les judaïsants, obtenir aveux, dénonciations et actes de contrition : la torture comme les débats cléricaux sans fin, les espions, les pressions sur l'entourage, l'organisation systématique de la délation, les "inspections" des docteurs cherchant sur le sexe des hommes la petite coupure attestant une circoncision symbolique et, enfin, le terrible cérémonial du châtiment, lors des grands autodafés publics où les irréductibles étaient brûlés vivants et les repentants tués avant d'être livrés aux flammes. Face à une telle menace, l'obstination secrète des marranes paraît d'autant plus émouvante. Ils avouaient, se repentaient pour la plupart, tant la pression était forte, mais ils persistaient, inventaient d'innombrables ruses, des codes, des signaux, des simulations, et puis, d'une arrestation à l'autre, sur dénonciation le plus souvent, ils finissaient par être condamnés à périr comme "relaps".
A travers cette saisissante et savante recherche au long cours, Nathan Wachtel a atteint son objectif : construire à la fois une mémoire vivante et une histoire intelligible. Ces figures marranes arrachées à l'oubli ou, pour certaines, au glacis de la légende, acquièrent une singulière densité. Les statuts, les itinéraires, les caractères de ces personnages diffèrent, chaque parcours est unique et, en même temps, de portrait en portrait, se dégagent des manières d'agir et de penser communes : une préférence pour les alliances endogames, un fonds variable de croyances et de coutumes et cette "valorisation du secret" uniformément partagée. S'y ajoutent de nombreuses hybridations entre éducation chrétienne et héritage juif, mais aussi, dans la tension entre les deux, des formes de relativisme religieux et des tendances sceptiques annonçant la modernité.
Répression, synchrétisme, érosion des croyances, trois ou quatre siècles plus tard, il ne devrait rien en rester. Or voici qu'aujourd'hui, dans le nord-est du Brésil, dans des familles chrétiennes, des prohibitions alimentaires ou des habitudes inexpliquées, comme cette bougie allumée pour "les anges" le vendredi, suscitent curiosité et mouvement de retour vers la foi de possibles ancêtres juifs. Anthropologue autant qu'historien, familier des voyages entre présent et passé, Nathan Wachtel a rencontré quelques-uns de ces marranes contemporains, tel Odmar Pinheiro Braga, homme de mélanges assurément, guide religieux, policier et poète. Mais ce n'est là qu'un début d'enquête, le sujet d'un livre à venir, que l'on attend déjà.
* Nicole Lapierre, Juifs cachés du Nouveau Monde, lemonde.fr, LE MONDE DES LIVRES | 27.09.01 | 18h02

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