Hervé Villeré

Auteur de l'ouvrage "L'affaire de la section spéciale", Fayard, Paris, 1973, ayant inspiré le réalisateur communiste Konstantinos Gavras, dit Costa-Gavras (né à Athènes le 13 février 1933 dans une famille d'origine russe), pour son film "Section spéciale" (1975).

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Avertissement

Le 27 aoiit 1941, cinq magistrats français composant une "Section Spéciale" de la Cour d'Appel de Paris, condamnèrent à mort trois hommes.
Les trois condamnés, Bréchet, Bastard et Trzebrucki, étaient de simples prévenus, déjà passés en jugement pour «délits politiques» et condamnés, pour ce motif, par des chambres correctionnelles, à des peines de quinze mois, deux ans, et cinq ans de prison. Bastard, Bréchet et Trzebrucki avaient fait appel de leurs condamnations. Malgré la faiblesse des charges relevées contre eux, les juges de la Section Spéciale les condamnèrent à mort, sans possibilité de pourvoi ou de recours.
On leur coupa la tête, le lendemain à l'aube.

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Le mardi 19 août (1941), au soir, Ingrand communique le projet de loi au major Beumelburg, qui le présente au général von Stulpnagel, le lendemain 20 août, accompagné par le commentaire suivant, dont le major adresse également copie à Speidel et à Schmid:

« Cette nouvelle loi constitue un progrès décisif dans l'évolution des mesures prises par le gouvernement français, non seulement dans le développement de la lutte anticommuniste, mais aussi sur le plan de l'évolution des conceptions juridiques qu'elle exprime.

Les principaux éléments de cette loi sont les suivants:

1°) Les Sections Spéciales auront autorité pour juger de toutes les menées communistes ou anarchistes. Ces Sections siégeront en zone non occupée auprès des tribunaux militaires ou maritimes, et en zone occupée auprès des Cours d'Appel.
2°) Les individus arrêtés en flagrant délit seront immédiatement jugés, sans instruction préalable. A défaut de défenseur choisi par l'inculpé, un défenseur d'office sera immédiatement désigné.
3°) Hors les cas de flagrants délits, la procédure sera instruite dans les huit jours. Aucune voie de recours ne sera admise contre les ordonnances du juge d'instruction qui renverra directement l'affaire et le prévenu devant la Section Spéciale qui statuera dans les deux jours de la réception du dossier.
4°) Une procédure spéciale sera utilisée pour les jugements par contumace.
5°) Les jugements rendus par les Sections Spéciales ne sont susceptibles d'aucun appel, recours ou pourvoi. Ils sont immédiatement exécutables.
6°) Les peines prononcées peuvent aller jusqu'à la peine de mort. Les militaires ou fonctionnaires français reconnus coupables ne pourront être condamnés qu'au maximum de la peine: la mort.
7°) Les dispositions habituelles du Code pénal ne sont pas applicables aux individus visés par cette loi. »

A la fin de son rapport, le major Beumelburg ajoute ce commentaire:

" L'analyse des termes de cette loi prouve que le ministre Pucheu est déterminé à attaquer avec la plus extrême vigueur les anarchistes et les communistes, et que pour parvenir à ce but, il est même prêt à abandonner les sacro-saintes conceptions françaises du droit traditionnel."
L'affaire de la Section spéciale, pp. 144-146

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Les fusillés du bois de Verrières

La veille de ce matin où le Major Beumelburg traçait d'uné plume amère, sa réprobation de la nouvelle loi transmise par Pucheu, le mardi 19 août, un car de l'armée allemande s'était arrêté à sept heures trente dans une rue de la banlieue de Paris, à Châtenay-Malabry, devant le "Café de la Vallée aux Loups" dont sa propriétaire, Mme Arnaud, venait, tout juste, d'ouvrir la porte.

Dans la rue, un groupe de soldats, casqués et armés, avait sauté à terre. Feldwebel en tête, le peloton s'engagea dans le chemin de l'Orme-Mort, qui longe la propriété de M. Le Savoureux, psychiatre connu, et président de la Société des Amis de Chateaubriand.
Derrière les rideaux de la petite fenêtre du pavillon de chasse, la femme du garde lorgne les onze hommes en gris-vert qui avancent dans l'allée calme où se promenait autrefois le poète.
Le ciel est couvert. Tout à l'heure il pleuvra, et comme il fait frais, les soldats marchent d'un bon pas.

Le chauffeur du car entre dans le café et salue. Mme Arnaud répond d'un hochement de tête. L'homme jette son calot sur une table, et s'assoit le dos à la route. « Qui c'est qu'on fusille aujourd'hui? » dit Mme Arnaud. Mais le chauffeur ne sait pas.
Il ne sait jamais, avant le retour. Il tire son journal, et la serveuse lui verse un verre de vin rouge.

On fusillait souvent, en 1941, dans le bois de Verrières. En fait presque toutes les semaines, et parfois même plusieurs jours à la suite. C'étaient généralement des Allemands que l'on exécutait, des soldats condamnés pour désertion, pour vols, ou pour violences envers la population civile.

Un viol de Française conduisait au poteau, mais les Tribunaux militaires condamnaient aussi à mort, pour pillage, de simples ivrognes, ou des voleurs de champagne. Le samedi précédent, on avait fusillé là, dans le bois, un planton de la gare du Nord, qui s'était soûlé, en service.

Cela se savait, dans toute la région. On venait de Sceaux, ou d'Antony, parfois même de Sèvres, ou de Saint-Maur, pour entendre le bruit des salves, et surtout pour voir passer les condamnés. Des enfants de Châtenay-Malabry ou de Robinson, qui connaissaient tous les coins de la propriété de M. Le Savoureux, échappaient aux barrages des feld-gendarmes, rampaient parmi les éboulis du mur d'enceinte, bondissaient d'arbre en arbre, et parvenaient jusqu'aux broussailles du sommet de la butte, devant laquelle on fusillait. Là, à plat ventre, le menton dans la mousse, le cœur battant, ils attendaient que commence la cérémonie.
Ibidem, pp. 149-150

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L'Aspirant Moser

Joseph, portier de nuit de l'hôtel Carlton, prenait son service, tous les jours, sauf le lundi, à 19 heures. Le Carlton, 55 boulevard de Rochechouart, était un Trois étoiles, construit en 1925, et on le considérait en 1941 comme le plus bel hôtel du quartier de Pigalle qui en compte peu. Réquisitionné en 1940 par l'armée allemande, il avait été affecté au logement des sous-officiers et assimilés, de la Kriegsmarine.

A 23 heures 15, un gradé portant la casquette blanche de la Marine, entra et demanda sa clef à Joseph.
« Gute Nacht...
- C'est ça, bonne nuit », répondit Joseph qui ne connaissait pas dix mots d'allemand, sa clientèle s'adressant toujours à lui dans un français restreint où revenaient les mêmes mots: « des mademoiselles », « une petite adresse chouette-chouette » et autres préoccupations du soldat en permission dans la capitale des plaisirs.
Alfons Moser entra dans la chambre 3°7. A minuit il dormait profondément.

Malgré les apparences de son uniforme, Alfons Moser n'était ni un officier, ni un marin de tradition, ni .même un guerrier de fer des légions germaniques, mais un père de famille badois en temps de paix fonctionnaire à la Caisse d'épargne de Baden-Baden.

A vingt ans, en 1930, il était devenu moniteur de sports, et la municipalité de sa ville natale l'engagea pour entraîner les enfants des écoles. Quatre ans plus tard, il avait épousé Émilie, et ils avaient eu deux filles. Alors que naissait la seconde, Moser qui cherchait une situation d'avenir, devint employé de bureau à la Caisse d'épargne.

La famille Moser s'installe alors dans un confortable appartement de la Hirschhackerstrasse, dans un quartier tranquille, à la limite de la campagne et de la ville. Alfons continue de faire du sport, le soir et le dimanche. Il a un métier stable, une paie modeste, mais régulière, et qui doit progresser. Émilie est une brave femme, toujours souriante. Les deux fillettes deviennent de jolies gamines. Bref, Alfons est heureux.
Ibidem, pp. 159-160

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Métro Barbès

...... Le sergent de Panzers, Hans Gerecht, était à l'inténeur du wagon, adossé, face à la portière qui venait de s'ouvrir. Au moment même où il voyait monter dans le wagon ce sous-officier en uniforme de la Marine il entendit claquer les deux coups de feu. Il aperçut Moser, très cambré, et toujours debout, qui tournait la tête vers le quai.

A cet instant précis, Brustlein, qui avait sorti son revolver, entrevit le buste de Moser qui pivotait, et il remarqua le visage de l'Allemand, dont les traits exprimaient une surprise craintive. Puis il le vit perdre l'équilibre.

Alfons Moser fit encore trois pas en titubant, sur la plateforme, et Hans Gerecht confirme qu'il y avait sur son visage un étonnement extrême. L'Allemand heurta le dossier d'une banquette, et lentement, les yeux toujours ouverts et le regard stupéfait, il s'écroula.

Brustlein, encore fasciné par l'événement, n'avait pas bougé. Il restait immobile, figé, revolver au poing, quand il entendit des cris: «Arrêtez-le, arrêtez-le », et en se retournant il aperçut Fredo. Celui-ci avait déjà remis dans sa poche son revolver et il se ruait vers l'escalier de la sortie, en continuant de crier « Arrêtez-le, arrêtez-le... »

Brustlein se précipita à sa suite, tenant toujours son 7 mm 65 à la main. Maintenant Fredo atteignait le haut de l'escalier. Toute l'attention de la foule massée derrière le portillon se porta sur Brustlein, qui courait vers les marches. Quand il longea la grille verte qui séparait l'entrée de la sortie, quelques bras tendus entre les barreaux tentèrent de l'arrêter. Il put se dégager, et parvint en quelques bonds jusqu'à la porte derrière laquelle Fredo avait déjà disparu. C'est en refermant cette lourde porte que Brustlein comprit la perfection du plan de son chef. Dans le hall, personne ne paraissait avoir entendu les coups de feu ou les cris. Tranquillement des gens entraient, sortaient, ou prenaient leurs billets;
Ibidem, pp. 168-169

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Six têtes

..... Aussitôt, à onze heures quinze, Beumelburg appelle l'ambassadeur de Brinon, puis Ingrand et leur expose les données du problème, telles que vient de les lui communiquer l'État-Major. Beumelburg précise aux deux représentants français que la Kriegsmarine exige l'exécution de six otages, et que le Commandement militaire désire connaître la position du gouvernement français.

Brinon ne paraît pas surpris. Il semble être déjà au courant des exigences de la Kriegsmarine.
L'ambassadeur répond au major Beumelburg qu'il a parfaitement conscience de la gravité de cet assassinat, que le gouvernement français entend maintenir l'ordre, et s'en estime responsable devant l'autorité allemande.
Brinon demande à Beumelburg quelle est son opinion personnelle.
- Monsieur l'ambassadeur, mon opinion ne compte pas. Je suis placé en liaison entre les décisions du Commandement militaire et celles de votre gouvernement...
- Bien sûr... - Il semblerait pourtant souhaitable que cette question soit réglée. Mais c'est à vous de prendre une décision avant que le Commandant militaire ne prenne la sienne...
Brinon et Ingrand décident d'en référer aussitôt à Pucheu (ministre de l'Intérieur), et ils appellent celui-ci à Vichy.
Ibidem, p. 194

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Recours en grâce

Quand Louis Rousseau, directeur des Services du ministère de la Justice, entre dans le bureau du garde des Sceaux, le secrétaire général, Georges Dayras, est assis dans le grand fauteuil Empire du ministre, et travaille.
« Le bâtonnier Carpentier demande si vous pouvez recevoir les avocats des trois condamnés à mort?
- Qu'ils viennent! » répond Dayras.

Me Lafarge et Me Girbouille ont pris ensemble l'autobus, pour se rendre place Vendôme. Ils arrivent à la Chancellerie, quand Me Mellor les rejoint. Les huissiers introduisent les trois avocats dans la salle d'attente du rez-dechaussée. Il y a dans cette salle deux tables, sur lesquelles, en hâte, les défenseurs rédigent les recours en grâce de Bréchet, de Bastard et de Trzebrucki. Selon la loi du 23 août, les jugements rendus n'étaient susceptibles d'aucun recours ou pourvoi en cassation.
Ils devenaient immédiatement exécutoires.

Seul restait le droit de grâce du chef de l'État. Il fallait maintenant en appeler au maréchal Pétain. Me Girbouille n'y croit guère, mais Me Lafarge et Me Mellor ont encore de l'espoir.
Un huissier conduit les trois avocats jusqu'au premier étage où Dayras les reçoit, l'un après l'autre.

......Quand Me Mellor a quitté son bureau, Dayras fait demander le ministère de l'Intérieur, à Vichy. Il obtient Pucheu.
« Qu'est-ce que c'est que cette histoire? dit Pucheu. J'apprends qu'il n'y a eu que trois condamnations. Pourquoi?
- Ce sont les magistrats qui ont jugé, monsieur le ministre, pas moi. Le garde des Sceaux vient de me charger de vous présenter les recours en grâce des trois condamnés.
- Je ne peux pas faire grâce.
- Je me permets de vous signaler qu'aucun de ces trois hommes n'a le moindre rapport avec l'attentat de Barbès, ou même avec un autre attentat ou sabotage quelconque. Fin juin, ils étaient déjà, tous les trois, emprisonnés. L'un d'eux, Bréchet, est père de famille, et semble-t-il, assez honnête homme ...
- Monsieur Dayras, répète Pucheu, il devait y avoir six condamnations. Je ne peux que rejeter les recours. Exécution demain matin, vous m'entendez, demain matin, à spt heures au plus tard."
Pucheu a raccroché.
Ibidem, p. 333, pp. 336-337

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Epilogue

Ces trois exécutions du 28 août n'entravèrent en rien le déroulement et le développement des fusillades ordonnées par les Conseils de guerre allemands. C'est ainsi que le même 28 août, trois condamnations à mort sont prononcées et exécutées à Lille et frappent Alfred Delattre, Marcel Delfly et André Lefebvre, arrêtés pour sabotages.

Le lendemain de la triple exécution de la Santé, le 29 août, Henri-Louis-Honoré d'Estienne d'Orves, et ses deux compagnons d'un réseau de la France libre, Maurice Barlier et Yan Doornik, sont extraits de la prison du Cherche-Midi. Condamnés à mort le 25 mai 1941 pour espionnage, ils seront exécutés le 29 août, au Mont-Valérien : Honoré d'Estienne d'Orves à 8 heures 22, Maurice Barlier à 8 heures 31, Van Doornik à 8 heures 37.

L'affaire Bréchet, Bastard et Trzebrucki eut son propre épilogue : Le 1er septembre, le major Beumelburg transmet un rapport au colonel Speidel, rapport indiquant que « M. Pucheu a décidé d'accélérer les procédures de justice. Les exécutions françaises continueront à avoir plus d'effet que les exécutions allemandes », et qu'il « est souhaitable de renforcer les pouvoirs du ministre français de l'Intérieur ». Qu'enfin " il semble difficile de donner suite aux réclamations de la Marine, et de "remettre sur le tapis, l'Affaire Moser du 21 août".
Ibidem, pp. 365-366

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