Fille d'un professeur d'Université, lui-même fils d'un aristocrate russe ayant dirigé les chemins de fer entre la Russie et la Chine, ayant pour oncles un conseiller à la cour de cassation et un préfet, Laurence Vichnievsky n'est pas une parvenue.
Elle fait partie, comme d'ailleurs le juge Halphen, de ces nomenclaturistes qui ont une haute opinion de l'Etat de droit et qui pensent que le droit positif démocratique doit s'appliquer à tout le monde, y compris aux politiciens ...
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Vichnievsky Laurence
Juge d'instruction pendant dix ans, auprès de la juge emblématique et médiatisée Eva Joly, à la section financière du Palais de justice de Paris, elle se fait nommée, épuisée semble-t-il, en 2002, tandis qu'Eva Joly retrouve son pays d'origine, la Norvège, à la présidence du TGI de Chartres.
Auteur avec Jacques Follorou de "Sans instructions", Stock, Paris 2002.
Enfin, nous n'avons pas vocation à éradiquer le mal de la surface de la terre. Nous fonctionnons comme les soupapes d'une société qui nous demande pourtant plus que nous ne pouvons lui donner. La justice pénale, et son emblème, le juge d'instruction, ne va pas, à elle seule, résoudre tous les problèmes de la collectivité.
Elle est aussi comptable des droits de la défense et des jugements rendus dans des délais raisonnables. C'est pourquoi nous sommes parfois confrontés à une forme d'incompréhension de la part de certains enquêteurs, voire d'observateurs extérieurs, qui saisissent mal les raisons pour lesquelles l'enquête prend fin alors que des
éléments connus n'ont pas encore été totalement exploités. Ces considérations reprennent alors le pas sur la «chasse», que je préfère appeler la «recherche des preuves». Fonctionner autrement conduit tout droit à l'arbitraire. Si les juges commencent à orienter leurs recherches au regard d'une idée abstraite de ce que pourrait être
le rôle de la justice ou sur le seul fondement d'un pressentiment, d'une anticipation, fût-elle fondée, on peut ressentir quelque inquiétude. C'est la porte ouverte au juge Torquemada, au service d'une cause. Je crains, pour ma part, les idées préconçues que l'on essaye de faire coller à la réalité. Cela ne signifie pas pour autant
qu'il faille couvrir des agissements répréhensibles mais l'intervention du juge est encadrée par la loi. Il appartient d'abord au juge de respecter la règle du jeu, même si celle-ci ne permet pas d'appréhender l'ensemble des comportements
délictueux ou supposés tels.
Sans instructions, p. 144.
La lutte contre la corruption ne doit pas pour autant être abandonnée au seul bon vouloir d'organismes d'État, voire supranationaux. Le juge d'instruction est pleinement compétent pour enquêter sur les rétrocommissions, appellation technique utilisée dans le cadre des contrats
commerciaux internationaux. Lorsque le vendeur, une entreprise française, conclut un marché avec un pays étranger grâce, notamment, au versement de pots-de-vin à des intermédiaires ou à des responsables du pays acheteur, une partie de ces fonds peut emprunter le chemin du retour et revenir en France ou ailleurs, rétribuant ainsi,
soit un responsable salarié de l'entreprise - partie au contrat en France -, soit un intermédiaire au rôle mal défini, soit un responsable politique, ou plus souvent, des proches du personnel politique. Dès lors, la justice, en droit, a tout loisir de poursuivre les bénéficiaires de ces commissions paraissant avoir été prélevées
sur l'entreprise sans contrepartie. Le schéma se complique lorsqu'une rétro commission est transférée, par l'entreprise française ou l'intermédiaire, directement du pays étranger acheteur sur le compte d'un parent ou de proches de hauts dignitaires étrangers sans transiter sur le territoire français.
L'utilisation des circuits financiers mis à la disposition des corrupteurs et corrompus par les établissements bancaires ayant parfois pignon sur rue dans les paradis fiscaux ajoute à la difficulté de définir les limites de la saisine du juge. A partir de quel moment le juge outrepasse-t-il son droit à enquêter?
Il n'existe pas de réponse unique, intangible. Chaque cas doit être envisagé à l'aune d'un contexte particulier et non selon un dogme préétabli. Il arrive à cet égard que l'on ait à se demander si le juge doit interférer, par le biais d'un dossier, dans le
domaine de la politique étrangère de la France. Je n'ai pas de réponse définitive, mais je reste, a priori, très attachée au respect de nos règles de compétence, en l'espèce territoriale, et à la nécessité, pour chacun des acteurs, de ne pas empiéter sur les prérogatives qui ne sont pas institutionnellement les siennes.
Ibidem, p. 149/150.
A mes yeux, les hommes ou femmes politiques n'appartiennent pas à une race à part. Ils font partie, à gauche comme à droite, de mon environnement familial et social depuis mon enfance. J'ai la chance de compter, parmi mes proches, plusieurs responsables politiques à des niveaux divers, du plus modeste au plus élevé. Elles ou ils m'impressionnent par l'investissement personnel consenti, l'énergie dépensée, le travail fourni et l'intérêt porté à la chose publique, indépendamment de toute question de pouvoir, même si celle-ci est bien évidemment sous-jacente.
Sans le pouvoir nécessaire à sa mise en œuvre, une idée politique reste à l'état de programme. Ces amis m'apportent un éclairage précieux sur des rouages que je maîtrise mal ou sur des enjeux que je ne soupçonne pas toujours. Ils représentent aussi une ouverture sur une autre culture. Par ailleurs, dans le cadre de mes procédures, j'ai eu l'occasion de faire de nombreuses rencontres singulières, comme celle de ce responsable communiste, de second plan, naturellement élégant, chez lequel j'ai cru percevoir ce qu'un engagement personnel représentait de sacrifices consentis au nom de convictions respectables.
Même blessé, il paraissait lucide sans être amer. D'autres hommes politiques entendus dans mon cabinet me sont apparus estimables. Beaucoup d'entre eux ont joué le jeu, même si ni eux ni moi n'étions dupes de la position obligée de chacun.
Parce que je respecte tout particulièrement la fonction politique, mon exigence est grande à son égard. Comme le juge, l'élu sert l'intérêt commun. Il me semble qu'ils doivent, tous les deux, pouvoir vivre en bonne intelligence pourvu que chacun exerce son métier et simplement le sien, l'élu en votant la loi, le juge en l'appliquant, tous deux la respectant.
Ibidem, p. 191/192.
Après vingt ans d'exercice de la profession de magistrat, dont l'une des fonctions consiste à faire respecter une certaine égalité devant la loi, force est de constater qu'il vaut mieux être riche et puissant face à la machine judiciaire que pauvre et faible.
Ibidem, p. 118.