Odon Vallet

Universitaire, spécialiste libéral des religions. Auteur de nombreux ouvrages dont notamment "Les religions dans le monde", Flammarion, Paris, 1995 ; L'évangile des païens, Albin Michel, Paris, 2003..
Un seul Dieu pour tant de haines

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Le renouveau d'un protestantisme conservateur sur le triple plan moral, social et doctrinal est d'ailleurs un phénomène général. Aux Etats-Unis, cette offensive forme, avec l'aide des catholiques, la "moral majority" des ligues anti-avortement et anti-homosexuels. Elle connaît un certain succès dans la jeunesse avec le mouvement des "promise keepers", ces adolescents qui jurent de garder leur virginité jusqu'au mariage.
La lecture littérale de la Bible, avec sa croyance en une création en sept jours, alimente le courant anti-darwinien, partisan d'interdire l'enseignement de la théorie de l'évolution et de rétablir les prières obligatoires à l'école. Et le conservatisme social, alimenté par les télévangélistes (en général des pasteurs auto-proclamés) fournit de gros bataillons d'électeurs pour la droite républicaine.
En sens inverse, le progressisme protestant ne reste pas inactif en Grande-Bretagne avec l'ordination de femmes pasteurs dans l'Eglise anglicane, une mesure d'ailleurs contestée au sein de cette confession ébranlée par le déclin de la Couronne britannique.
Odon Vallet, L'esprit de la Fronde, in L'Occident en quête de sens, Catherine David et autres, Maisonneuve et Larose, Paris 1996, p. 176.

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En France, ce protestantisme "de gauche" a connu un remarquable succès politique gràce à des personnalités comme Georgina Dufoix, Catherine Trautmann ou Michel Rocard : la rose au poing, ce doux parfum de révolte correspond bien à l'esprit frondeur des huguenots. Protester sans contester, faire la réforme et non la révolution, tel est le numéro d'équilibriste que propose une religion sans chef unique ni programme commun qui a toujours préféré les controverses vivantes aux vérités uniformes.
Ibidem

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Un seul Dieu pour tant de haines *

Il n'est pas possible d'analyser les actuelles violences commises au nom de l'islam ou pour contrer l'islamisme à partir d'une seule religion ni même de les comprendre à partir du seul fait religieux. Le terrorisme fut trop longtemps associé aux doctrines athées (comme l'anarchisme du début du XXe siècle) et le fanatisme au "parti des sans dieu"(comme la rage doctrinaire des procès staliniens) pour que la frénésie criminelle soit une exclusivité des croyants. Dans sa célèbre lettre à Einstein Pourquoi la guerre ? écrite en 1932 à la demande de la Société des nations, Freud considère l'agressivité destructrice comme une pulsion universelle malgré les proclamations pacifistes des athées ("les bolcheviks") et des chrétiens coupables des "cruautés de la Sainte Inquisition".

Même en ne considérant que les principales religions, aucune n'a le monopole de la violence ni le secret de la paix. L'hindouisme a pu engendrer le non-violent Gandhi et le fanatique brahmane qui l'assassina. Le bouddhisme eut ses moines-guerriers zen au service de l'impérialisme nippon et ses moines-terroristes sri-lankais au service de l'intransigeance nationaliste cinghalaise : l'un de ceux-ci assassina, en 1959, le premier ministre Salomon Bandaranaïke, jugé trop favorable aux Tamouls hindouistes. Quant au shintoïsme d'Etat japonais, il a fourni les kamikazes ("vent divin") qui lançaient des avions contre les navires américains comme les islamistes le firent contre les tours new-yorkaises.

Ces religions sont polythéistes : l'hindouisme (même s'il inclut tous les dieux dans une même essence divine) a 33 000 dieux, le shintoïsme 800 millions de divinités, et le bouddhisme, du moins dans les écoles du Grand Véhicule (Mahayana), possède un nombre infini d'êtres divins. Il serait donc excessif d'accuser les monothéismes d'être les seuls responsables de la guerre sainte. D'ailleurs, le plus ancien d'entre eux, le culte égyptien d'Aton, était plutôt "pacifiste", le pharaon Akhénaton, absorbé par ses rêves religieux, ayant négligé la défense des frontières.

Mais il est vrai que la genèse de deux religions monothéistes, le judaïsme et l'islam, est inséparable d'événements militaires. Le culte des Hébreux puis des juifs a été élaboré au cours de guerres défensives menées contre les Egyptiens, les Philistins, les Babyloniens, les Grecs et les Romains : l'Arche d'alliance était, à l'origine, un sanctuaire portatif dont la vue ranimait le courage des soldats d'Israël et dont la perte causait leur défaite. Et, dans l'histoire religieuse mondiale, les premiers martyrs promis au paradis datent de 164 avant Jésus Christ et sont mentionnés dans le 2e livre des Maccabées. Au bourreau grec, ces résistants juifs répondent : "Scélérat, tu nous exclus de la vie présente mais le roi du monde (Dieu), parce que nous serons morts pour ses lois, nous ressuscitera pour la vie éternelle." Il s'agit même de la première mention explicite d'une croyance populaire des juifs en une vie après la mort.

La naissance de l'islam est également indissociable d'événements militaires incluant les batailles de Badr (624 après J-C) contre les polythéistes de La Mecque, du Fossé (627) contre les Mecquois alliés à des juifs, et du Chameau (656) entre partisans et adversaires d'Ali, fils adoptif et gendre de Mahomet. Dès lors, si les plus anciennes couches rédactionnelles du Coran (dites mecquoises) contiennent de nombreux versets pacifiques exprimant la clémence et la miséricorde d'Allah, des strates plus récentes (dites médinoises) promettent le jardin d'Allah aux combattants de la foi : "Ne crois pas que, tués sur le sentier d'Allah, ils sont morts. Non, ils sont vivants et bien traités chez leur seigneur" (sourate 3 verset 169).

En transformant la razzia en guerre sainte, les partisans du Prophète ont aussi converti l'effort ascétique en djihad islamique. Et l'histoire moderne a voulu que les descendants des Maccabées et ceux des guerriers arabes se retrouvent face à face dans le conflit israélo-palestinien. Seule une résolution pacifique de celui-ci peut tarir les vocations des martyrs de la foi. Par ailleurs, le mot "islam" retrouvera son sens premier de paix dans le bien-être (et non de soumission) à la triple condition d'améliorer le sort des femmes musulmanes (elles sont victimes et non acteurs de la guerre), d'élever le niveau de vie des musulmans (les islamistes exploitent la pauvreté des peuples) et de renouveler l'exégèse coranique (si l'ascension de Mahomet à la mosquée Al-Aqsa est symbolique et non historique, un compromis sur le statut de Jérusalem devient plus facile).

Cependant, les accents martiaux de la Bible et du Coran ne donnent pas aux seuls juifs et musulmans la force surnaturelle de la fureur sacrée. L'exemple du christianisme montre que rien n'est jamais définitif dans les rapports entre une religion et la guerre. Jésus était pacifique, voir pacifiste : "Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui l'autre" (Matthieu 5, 39). Mais Pierre trancha l'oreille droite du serviteur du grand prêtre venu arrêter Jésus (Jean 18, 10). Les papes déclenchèrent les croisades contre les musulmans et l'Inquisition contre les "hérétiques". Les nations chrétiennes persécutèrent le "peuple déicide" (les juifs) et convertirent les peuples animistes par la politique des missionnaires et des canonnières, mélange de force armée et d'Esprit saint.

Il serait donc tentant de considérer toutes les religions comme infidèles à leurs promesses de paix. Même la religion de la non-violence ou non-nuisance (ahimsa), le jaïnisme, dont certains adeptes portent un masque devant la bouche pour ne pas avaler de moucherons, a des fidèles dans l'armée indienne. Quant au polythéisme gréco-romain, souvent cité pour sa tolérance et sa faculté à assimiler les dieux étrangers, il a condamné à mort Socrate pour impiété. Et en adoptant le culte d'Auguste, le divin empereur, il a persécuté les disciples du divin enfant, les chrétiens. La règle d'or des religions ("Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse"), énoncée dans tous les textes fondateurs, est violée par leurs fidèles de toutes cultures.

La figure du moine-soldat est interreligieuse. Des chevaliers teutoniques guerroyant contre les Slaves aux bop-bop tibétains faisant la police entre Bonnets rouges et Bonnets jaunes, des prêtres guérilleros d'Amérique latine aux moines-combattants de Shaolin (inventeurs du kung-fu), nombreux sont ceux qui prirent la robe et tinrent l'épée. Certains étaient des colonisés, tels les Pères Hidalgo et Morenos dont les armées libérèrent le Mexique de la tutelle espagnole. D'autres étaient des colonisateurs, tel l'amiral Thierry d'Argenlieu, carme déchaussé qui, en novembre 1946, fit bombarder la ville d'Haïphong, premier épisode des trente ans de guerre du Vietnam.

La fureur sanguinaire dépasse certes les limites des doctrines religieuses. Le culte nazi du surhomme provoqua la Shoah, et la dictature du prolétariat le génocide des Cambodgiens. Mais dans l'actualité internationale, le Proche-Orient, berceau du monothéisme, illustre tristement la querelle fratricide des fils d'Abraham. Puissent-ils oublier le prophète Joël ("De vos charrues forgez des épées") et relire Isaïe ou Michée : "Martelant leurs épées, ils en feront des charrues". Forgerons, à vos armes !
*Par Odon Vallet, Odon vallet enseigne aux universités Paris-I et Paris-VII, Le Monde, 19 octobre 2001, p. 19.

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