Alexandre Del Valle. Géopolitique, chercheur à l'Institut international d'études stratégiques (IIES), co-directeur de la revue Géostratégiques, auteur de Islamisme et Etats-Unis, une alliance contre l'Europe, , L'Age d'Homme, Lausanne 1997, 2001 ; Guerres contre l'Europe, Bosnie, Kosovo, Tchétchénie ..., Editions des Syrtes, Paris, 2000 ; Le totalitarisme islamiste à l'assaut des démocraties, Editions des Syrtes, Paris, 2002 ; La Turquie dans l'Europe, un cheval de Troie islamiste ?, Editions des Syrtes, Paris, 2004.

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Face à la déliquescence sociologique et morale que favorise la culture américaine, et à l'islamisation progressive de l'Europe, via l'instrumentalisation, par les Islamistes, des fortes communautés musulmanes, nouvelles techniques de guerre que Sun-Tsu n'aurait certainement pas sous-estimées, quelle solution de rechange se présente au Vieux Continent ? (...)
Le monde musulman était fasciné par l'Europe lorsque celle-ci était suffisamment forte et constituait un modèle suscitant le respect, étant donné qu'il était l'incarnation même de la puissance. Car le conquérant, s'il est puissant, exerce toujours un processus de fascination sur celui qu'il asservit. Mais s'il vient à s'affaiblir à son tour et à douter de lui-même, cette fascination à son endroit se transforme très vite en un dédain et en une hostilité de la part du peuple conquis.
L'Américain, même s'il est accusé de décadence par les Musulmans, demeure quant à lui puissant et sûr de lui-même, imposant ses "valeurs" au monde entier, s'il le faut par la guerre. Il fascine par conséquent encore son adversaire musulman, d'où la coopération possible et actuelle entre les deux parties. Mais une Europe "sous-américanisée", matérialiste et négatrice d'un passé civilisationnel qu'elle a eu, à l'opposé des Américains - à qui l'on ne saurait reprocher d'avoir perdu ce qu'ils n'ont jamais possédé - ne peut que perdre le peu de crédit qui lui restait auprès du monde musulman. Le spectacle de son auto-reniement renforce, encourage même, la haine et le mépris que les Mahométans éprouvent de plus en plus envers leur ancien colonisateur. (...)
Une civilisation matérialiste et hédoniste ne peut pas perdurer longtemps, car la destruction progressive des entités naturelles, telle que la famille, ainsi que l'éradication de tout esprit citoyen et moral, nécessaire à la cohésion sociale et à la survie des nations, conduisent inéluctablement à l'autodestruction et au suicide collectif. De plus, le vide spirituel et démographique attire obligatoirement de nouvelles populations et de nouvelles croyances. Et c'est dans l'exploitation de cette vacuité spirituelle de l'Occident que réside la force du projet islamique. «Ou nous les convertirons ou ils nous convertiront», alertait le Père de Foucauld avant d'être assassiné peu de temps plus tard par un musulman Touareg. On pourrait dire aujourd'hui : "Ou nous revenons à la religion de nos Pères ou ils nous convertiront", tant la vulnérabilité de l'Europe se trouve être aujourd'hui à l'intérieur même de la culture nihiliste et thanatocratique dominante en Occident, car une civilisation inféconde est, par définition, une civilisation de mort.
Islamisme et Etats-Unis.

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Le siècle dit des Lumières nous a légué l'expression populaire « Travailler pour le roi de Prusse », à la suite d'une bataille livrée en 1757 par la France, à Rossbach (Saxe), au seul bénéfice, tout compte fait, du souverain prussien, Frédéric le Grand.
Le XXIe siècle, que nous entamons et qui se voudrait la centurie de la « démocratie universelle », pourrait bien, d'un point de vue européen, laisser un jour derrière lui la formule « Travailler pour les Turcs » (sinon pour le « roi de Turquie », qu'Atatürk, hélas! supprima). Si du moins aboutit le projet, ce qui pour l'heure est à craindre, mis au point hors de tout contrôle direct des peuples, à Washington, Bruxelles et Ankara, de faire entrer la Turquie et ses bientôt quatre-vingt millions de ressortissants dans l'Europe-Unie...
Péroncel-Hugoz in Avant-propos, La Turquie dans l'Europe, p. 9

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Bref, l'européanité de la Turquie serait si évidente, si indiscutable, que le seul fait d'émettre l'hypothèse inverse ou même de tempérer cette affirmation est aisément perçu comme un « parti pris antiturc », une marque de « turcophobie », voire « d'islamophobie », parce que la Turquie, musulmane à 99 %, est en proie depuis quelques années à une réislamisation massive. D'où l'insistance des dirigeants d'Ankara et de ses lobbyistes occidentaux à accuser les « turco-sceptiques » « d'exclure la Turquie musulmane », de vouloir créer un « club chrétien ». C'est ainsi que pour ne pas risquer de paraître « turcophobe» ou « islamophobe», la plupart des dirigeants, intellectuels, et des analystes européens, souvent opposés in petto à cette perspective, ont rejoint le grand concert historiquement correct du philo-turquisme et donc de l'entrée d'Ankara dans l'Union. Il faut rappeler que la question de la candidature turque pose également celle des limites de l'Union européenne et que ce débat est bien trop grave pour être sacrifié sur l'autel de la bonne conscience politiquement correcte, et même de quelques intérêts industriels ou diplomatiques isolés. Or, pendant que l'on cherche par tous les moyens à paraître en accord avec le prêt-à-penser politico-moral, l'on ne débat plus. Quant aux dirigeants turcs post- kémalistes, indifféremment islamistes ou nationalistes (ou les deux à la fois), ils ont beau jeu d'assurer les Européens qu'ils sont « démocrates », « laïques » et « tolérants ». Comme l'auraient d'ailleurs toujours été les Ottomans.
La Turquie dans l'Europe, p. 18-19

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Poser de façon catégorique « 1'européanité» et donc « 1'ccidentalité» de la Turquie actuelle en vertu de ces différents arguments, c'est pourtant oublier que les deux composantes fondamentales de l'identité européenne - l'apport gréco-romain le monothéisme judéo-chrétien -, si elles ont existé dans 1'histoire de la Turquie (avant que les Turcs actuels, originaires d'Asie, n'y soient présents), en ont été presque totalement éradiquées. Cette éviction ne remonte pas à l'arrivée des premiers conquérants turco-musulmans au Xéme siècle, ni même à la prise de Constantinople par les Ottomans, en 1453. Elle s'est poursuivie dans le cadre d'un long processus de turquisation/islamisation qui connut son point culminant avec le génocide des Arméniens de 1915, l'expulsion de 2 millions d'autochtones grecs en 1922, le départ de nombreux Juifs, et la quasi-disparition du christianisme et de la culture gréco-européenne, notamment à travers le génocide oublié des chrétiens assyriens, descendants des premiers chrétiens araméophones. Le processus d'homogénéisation culturelle de la jeune nation turque a été parachevé par une série de lois discriminatoires et d'événements violents visant à contraindre les minorités ethno-religieuses à l'exil ou à la turquisation. Alors que les partisans de la Turquie dans l'Union et les dirigeants islamistes turcs au pouvoir avancent la mémoire du christianisme et de l'hellénisme pour faire valoir leur position, la Turquie offre le spectacle d'un État-nation culturellement et religieusement homogénéisé, ayant préalablement effacé, dans sa conscienœ nationale, toute identification aux civilisations autochtones préislamiques et non-turciques; ce passé helléno-chrétien existe sous forme de bribes conservées dans des musées ou à l'usage des touristes occidentaux sillonnant la Thrace ou la Cappadoce. C'est ainsi que l'éradication physique de la civilisation judéo-chrétienne et gréco-romaine dans la Turquie moderne est continuellement renouvelée, de façon symbolique et culturelle, en vertu d'un révisionnisme historique d'État, enseigné en premier lieu dans les manuels d'histoire, les discours officiels, les écoles, les professions de foi nationalistes. L'histoire des Grecs, des Arméniens, des Chrétiens assyriens et des non-Turcs musulmans en général, y est niée, turcisée, révisée, les anciens Hittites ourartéens et les Sumériens, par exemple, étant présentés comme des proto-Turcs autochtones. Avec la réislamisation du nationalisme turc, ce révisionnisme s'est intensifié ces dernières années. Aussi les électeurs islamistes du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan sont-ils persuadés que l'histoire de leur pays commence réellement avec la « délivrance» des Turcs musulmans par leur victoire à Manzikert sur les Byzantins en 1071 et que la mission providentielle des Turcs a toujours été de propager l'islam, l'âge d'or (asr-i-seadet) de la Turquie se situant à l'époque de gloire de l'Empire ottoman, au XVIe siècle, avec le sultan Mehmed Fatih, le conquérant de Constantinople. Il ne s'agit pas ici d'accabler la Turquie par le rappel des événements passés, irréparables et conduits dans le cadre d'une évolution civilisationnelle irréversible, mais plutôt de souligner un fait indéniable: la Turquie n'est pas euro péenne, du point de vue de la civilisation et des valeurs, même si elle est un ami et un allié incontestable de l'Occident et un voisin proche de l'Europe.
Ibidem, p. 19-21

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Si la Turquie venait à être admise au sein de l'Union européenne, loin d'être un membre parmi tant d'autres, elle y détiendrait une place prépondérante. Elle serait tout d'abord la première puissance militaire terrestre de l'Union européenne. Seconde armée de l'Otan après celle des États-Unis, l'armée turque est capable d'aligner près de un million de fantassins. La Turquie détiendrait également dès 2025 le plus grand nombre de voix au Conseil européen et plus de députés au Parlement de Strasbourg (92) que l'Allemagne (85) et la France (72), les deux grands Européens parrains de la construction européenne. Ensuite, la Turquie serait, de loin, la première puissance démographique de l'Union, avec 90 millions d'habitants dès 2020, bientôt 100, ainsi que le montre un rapport alarmiste de la Direction de la prévision du ministère des Finances français. Héritière historique la plus directe de l'Empire ottoman et du dernier califat, la Turquie est d'ores et déjà le pays islamique le plus peuplé du Proche-Orient.
Ibidem, p. 23-24

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Quelles que soient les rivalités euro-américaines, les destins respectifs des Européens (Russes compris) et des Américains (ensemble du continent américain) sont trop inextricablement unis par l'histoire, la culture, la religion, les valeurs philosophico-politiques, les institutions internationales et transatlantiques - sans parler de l'économie de marché - pour rendre plausible une telle dichotomie intra-occidentale. La culture américaine et la culture européenne ont incontestablement les mêmes racines.
Du point de vue civilisationnel, on pourrait plutôt parler de civilisation « panoccidentale» (voir carte V en annexes) ou « euro-occidentale », tant les Européens d'Eurasie et ceux du Nouveau Continent sont issus d'une même matrice civilisationnelle. Qu'ils le veuillent ou non, ils doivent faire face à de mêmes ennemis, principalement l'islamisme et les États ou organisations terroristes antioccidentales. Cette menace totalitaire a déjà indifféremment frappé à plusieurs reprises des États occidentaux aussi différents que la France, les États-Unis, l'Argentine (attentats antijuifs des années 1990), la Russie (attentats terroristes tchétchènes), l'Italie (contre les troupes italiennes en Irak et les milieux politiques italiens libéraux), Israël - véritable appendice occidental en plein cœur de l'océan arabo-isla mique - et même la Grande-Bretagne (attentats contre le Consulat anglais et la banque britannique HSBC, à Istanbul, le 20 novembre 2003), pays que sa politique complaisante pro-islamiste ne prémunit plus contre la terreur verte. Ces différents pays doivent garder à l'esprit que, du point de vue islamiste, ils appartiennent exactement au même ensemble « infidèle oppresseur» et « impérialiste » satanisé, à la même entité géocivilisationnelle « panoccidentale ». À ceci près que l'Europe est perçue comme son maillon le plus faible, son « ventre mou », incapable de résistance et d'autonomie stratégique. D'où la nécessité d'unir la Russie à l'Europe occidentale, l'une apportant les énergies, l'autre, la profondeur stratégique et la « force de frappe ».
Ibidem, p. 406-407

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Tout en feignant d'opérer une distinction qualitative entre l'Europe, Israël et les États-Unis et de jouer parfois l'Europe contre l'ensemble « américano-sioniste» honni, les organisations terroristes islamistes n'en veulent pas seulement à l'État juif ou au « grand Satan » américain. Pour les adeptes du totalitarisme vert, le monde de l'infidélité demeure Un (millatûn kufru wahida). Ben Laden en voulait aux « croisés » chrétiens-orthodoxes russes ou serbes avant de s'en prendre aux Américains. L'Iran des ayatollahs en voulait aux chrétiens américains avant de fustiger l'État hébreu. Le FIS algérien en voulait à la France bien plus qu'à l'Amérique ou Israël. Pour les islamistes de tous bords, l'ennemi suprême est avant tout le mode de vie sécularisé et « mécréant» d'origine judéo-chrétienne et européenne qui a contribué, lors de la colonisation, à désislamiser le Jar al-islam avec l'aide de « clones» de l'Occident que furent Atatürk, le chah Palavi, Bourguiba, sans oublier les dirigeants nationalistes et socialistes arabo-musulmans sécularisés et aujourd'hui unanimement désavoués. Bien qu'il soit largement déchristianisé, l'Occident demeure honni en tant qu'« Ouest croisé » (al-Gharb al-salibi) et les islamistes ne manquent pas une occasion de rappeler que la laïcité est un concept d'origine chrétienne. C'est pour ces raisons que l'islamiste turc Ali Agça tenta, en 1981, d'assassiner le pape Jean-Paul II, chef de « la nouvelle croisade» et « tête pensante de l'Occident ». Loin de n'en vouloir qu'aux jeunes États occidentaux que sont Israël et les États-Unis, les islamistes en veulent d'abord à l'histoire même de la vieille Europe, justiciable des croisades, de la colonisation, victorieuse de l'Empire ottoman et inspiratrice du « diable Atatürk », responsable de l'abolition du califat islamique en 1924. La force principale du totalitarisme islamiste consiste à mettre au maximum à profit la mauvaise conscience occidentale et à faire baisser les gardes des Occidentaux en les culpabilisant et en les divisant.
Ibidem, p. 408

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