Alain Touraine

Sociologue. Auteur de nombreux ouvrages, dont notamment : Critique de la modernité, LGF, Paris 1997 ; Qu'est-ce-que la démocratie ?, LGF, Paris 1997 ; Mouvements sociaux d'aujourd'hui, Editions ouvrières, Paris 1998 ; Le communisme utopique. Le mouvement de mai 68, Seuil, Paris 1998 ; Sociologie de l'action, LGF, Paris 1999 ; Comment sortir du libéralisme, Biblio essai, Paris 2001.

1
Que célèbre-t-on en rappelant la date du 10 mai 1981 ? S'il s'agit de chanter la gloire de François Mitterrand, ses fidèles s'en chargent et leur sincérité est incontestable ; mais il est de moins en moins certain que leur discours soit entendu, tant l'image du Président disparu s'est brouillée. (...)

Pendant vingt ans ou presque (1981-1997), François Mitterrand, appuyé par bien d'autres, a réussi à maintenir jusqu'à sa mort des objectifs, des formes d'action, un discours en contradiction de plus en plus évidente avec l'état du monde. (...)

Mais la politique de 1981 était déjà si loin de la réalité qu'elle du être abandonnée après moins d'un an de gouvernement et c'est après la chute du cabinet Mauroy que la gauche commença à reconnaître les exigences de la compétitivité, de la globalisation et des nouvelles technologies. François Mitterrand ne fut pas seul responsable de cet aveuglement. Avant 1981, PS et RPR unissaient leurs voix pour combattre Raymond Barre qui avait le tord de percevoir la vérité.
Vingt années perdues in Libération, 7 mai 2001, p. 5.

2
Nommons les affirmations de ce qu'on peut appeler la "gauche traditionnelle" et qui restent prédominantes, en particulier chez les militants socialistes.
La première est que le monde économique, le monde des affaires, ne participe pas au bien-être général ou à l'élévation du niveau de vie. Il ne recherche que le profit.
La deuxième est que les progrès enregistrés sont des victoires du peuple appuyées sur l'Etat ; c'est l'action politique qui seule peut faire reculer le capitalisme.
La troisième, qui découle des deux premières, est que le peuple est aussi la nation et que la diversité des cultures et même des opinions est dangereuse. L'esprit anti-démocratique est moins fort à gauche qu'à droite, mais il n'en est pas absent.
Ibidem.

3
Que les politiques ne croient pas que le temps des doctrines est passé et que leurs électeurs ne leur demandent que réalisme et pragmatisme. Les électeurs n'ont jamais pensé ainsi. Dans les années 90, ils ont désespéré de l'action politique, rendue possible, pensaient-ils, par la mondialisation de l'économie. En ce début d'une nouvelle décennie, ils sortent de ce cauchemar : ils veulent des causes à défendre, des injustices à supprimer ; ils souhaitent de nouvelles solidarités et espèrent en une définition plus large de la liberté et de l'égalité. Vingt ans, c'est assez : il faut adresser les mêmes mots à la droite et à la gauche ; mais en restant convaincu que c'est la gauche qui trouvera les mots et les actes que nous attendons.
Ibidem.

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