Tzvetan Todorov

Né en Bulgarie en 1939 et réfugié en France en 1963. Directeur de recherches au CNRS. Historien et philosophe il est l'auteur de 25 ouvrages dont Mémoire du mal. Tentation du bien, Enquête sur le siècle, Robert Laffont, Paris 2000. A dirigé 5 ouvrages collectifs, dont La fragilité du bien. Le sauvetage des juifs Bulgares, Albin Michel, Paris 1999.

1
L'histoire du XXème siècle en Europe est indissociable de celle du totalitarisme.
L'Etat totalitaire inaugural, la Russie soviétique, est né pendant la Première Guerre, et il en porte l'empreinte ; l'Allemagne nazie suivra peu après. La Deuxième Guerre commencera alors que les deux Etats totalitaires sont alliés, elle se poursuivra par une lutte sans merci entre eux.
La seconde moitié du siècle se déroule à l'ombre de la guerre froide qui oppose l'Occident au camp communiste. Les cent ans qui viennent de s'écouler auront été dominés par le combat du totalitarisme avec la démocratie ou par celui des deux branches totalitaires entre elles. Maintenant que les conflits sont terminés, nous pouvons identifier le scénario : tout s'est passé comme si, pour se guérir de leurs maux précédents, les pays européens avaient essayé un remède, puis s'étaient aperçus qu'il était pire que le mal ; ils l'ont donc rejeté.
De ce point de vue, ce siècle peut être considéré comme une longue parenthèse ; le XXIème reprend les choses là où les avaient laissées le XIXème.
Mémoire du mal. Tentation du bien, p. 17/18.

2
En raison des circonstances de la fin du communisme - une "mort naturelle" plutôt qu'une défaite militaire -, les dirigeants communistes n'ont jamais été jugés, aucun d'entre eux n'a demandé pardon, leurs innombrables victimes n'ont pas reçu le moindre dédommmagement.
Il serait souhaitable que la balance soit redressée, au moins sur le plan symbolique et idéologique, non pour dissimuler ou diminuer les horreurs imputables au nazisme, mais pour se souvenir aussi de celles du communisme, non moins proches de nous . ...

Il reste que, la part de mystification étant grande dans le cas du communisme, les situations sont assez fréquentes où d'anciens communistes deviennent des anticommunistes farouches ; le cas est moins fréquents chez les nazis, dont le programme décrit relativement bien la pratique - la leur, comme souvent aussi celle des régimes communistes. Pour cette raison, les anciens communistes bénéficieront toujours, et à juste titre, d'un capital de sympathie qui sera refusé aux anciens nazis.
Ibidem, p. 102 et 103.

3
La démocratie ne produit pas les mêmes effets que le totalitarisme ; pourtant, les enfants massacrés ne font pas la différence entre bombes totalitaires et bombes humanitaires, atomiques ou conventionnelles, censées sauver de nombreuses vies et instaurer le règne de la justice et de la morale.
Dans la sphère des relations internationales, la différence entre démocratie et totalitarisme n'apparaît pas aussi nette que dans les affaires intérieures : la volonté hégémonique est présente, ici comme là. Le monde tel qu'il existe réellement nous apprend que les relations entre pays ne peuvent faire abstraction des rapports de forces.
On n'est pas obligé pour autant d'accepter le travestissement de ces rapports en magnanime distribution de biens, comme au bon vieux temps des croisades et des conquêtes coloniales, ni de confondre la défense de l'intérêt national, objectif légitime de n'importe quel gouvernement, avec un combat pour la justice universelle. On doit opter pour le droit contre la force, mais, entre deux forces, on peut préférer celle qui dit son nom à celle qui se dissimule derrière un masque de vertu.
Ibidem, p. 308/309.

4
Nous aimons à nous réclamer de la "mémoire", pourtant nos conduites ne sont guère plus sages que celles de nos ancêtres.
Nous stigmatisons le racisme ou la violence des autres, nos voisins ou nos grands-parents, ce qui ne nous empêche pas d'entretenir les nôtres : on n'apprend guère des erreurs des autres. Nous jugeons sévèrement leur ignorance, ou la facilité avec laquelle ils se sont laissé berner par la propagande ; mais nous en faisons autant, en prenant pour de l'argent comptant les déclarations de nos présidents et Premiers ministres, reprises avec complaisance par les médias omniprésents.
Ibidem, p. 331/332.

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