Jean-Marie Tézé

Jésuite, sculteur, professeur d'Esthétique au Centre Sévres (Centre universitaire catholique, Paris)

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REMONTER jusqu'à LA SOURCE

Allons-nous prendre en compte ce moment d'ouverture et de communication, jusqu'à y voir une sorte d'appel, de dilatation du cœur, d'épanouissement, qui à son tour, appelle la gratitude, pour nous pousser à reconnaître dans le donné sensible, une donation? C'est ce que fait déjà un philosophe athée comme Heidegger. Mais les croyants peuvent aller plus loin et voir finalement dans la donation, un donateur, et dans ce donateur, Dieu.

A la différence de la consommation qui détruit les choses, de la connaissance qui les objective, de la science qui les classe et les explique, de l'action qui les transforme et les utilise, la contemplation de la beauté laisse être les choses, telle qu'elles sont, telles qu'elles sortent des mains du Créateur avec leur réalité pleine, sen- sible qui par sa surabondance, témoigne de l'être surabondant de Dieu, de sa gratuité et par conséquent, de son amour.

Cette vérité esthétique, qui nous dit qu'il faut laisser être les choses, est illustrée par un apologue chinois, celui de Pe You King, ce qui montre que c'est là une vérité universelle qui déborde notre culture:
"Un moine, un bandit, un peintre, un avare, et un sage voya- geaient de compagnie. Un soir, à la tombée de la nuit, ils s'abritè- rent dans un grotte. Peut-on concevoir un lieu plus propre à éta- blir un ermitage? dit le moine. Quelle retraite pour des hors-la- loi! dit le bandit. Quel prétexte pour le pinceau que ces rocs, et les jeux de la torche avec leurs ombres! dit le peintre. L'avare reprit: pour cacher un trésor, cet endroit est excellent! Le sage les écoutait tous les quatre. Et il dit: quelle belle grotte !" (Cité par Claude Roy, in "Comprendre", sept. 1953).

Chacun des voyageurs opère un découpage dans la réalité. Chacun la réduit à son usage selon son besoin. Sauf le sage, qui est le véritable artiste ici, et non le peintre de profession. Le sage lais- se exister la grotte en elle-même, digne d'admiration et d'amour. Il ne la ramène pas à lui, il la laisse exister en elle-même et c'est pour cela qu'il dit dans un mouvement extatique: "Quelle belle grotte !" Il ne cherche pas à savoir, à utiliser, à transformer... Il laisse être. L'expérience de la beauté suppose qu'on ne cherche pas d'abord à utiliser, à consommer, à connaître, mais qu'on prenne le temps de regarder et d'écouter. Et de regarder avec admiration et émer- veillement, et de goûter la présence totale des choses, sans faire de découpage comme font les quatre voyageurs. L'expérience de la beauté nous invite à la contemplation.
Extrait de Regardez les lys des champs ..., conférence prononcée en décembre 2000 à la communauté bénédictine de Ganagobie in Bulletin du Monastère de Ganagobie n°38 p. 3-18

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