Benjamin Stora

Historien, sépharade né à Constantine en Algérie, ancien trotskiste lambertiste (comme Lionel Jospin, Jean-Christophe Cambadélis, notamment).

En mai 1968, à 17 ans, il participe à la déconstruction des valeurs françaises traditionnelles, combat qu'il poursuit jusqu'en 1986 au sein de L'Organisation communiste internationaliste. C'est gràce au sociologue lambertiste Pierre Fougeyrollas, comme lui membre de l'OCI, qu'il devient assistant en sociologie, en 1982, alors qu'il est diplomé en histoire (discrimination positive ?) ...

Professeur d'histoire du Maghreb à l'INALCO (Langues O.), Benjamin Stora a publié une vingtaine d'ouvrages, dont La Gangrène et l'oubli, La mémoire de la guerre d'Algérie (La Découverte, Paris, 1991), Ils venaient d'Algérie. L'immigration algérienne en France (Fayard, Paris, 1992), Appelés en guerre d'Algérie (Gallimard, Parie, 1997), La Guerre invisible (Presses de Sciences Po, Paris, 2001), Algérie, Maroc. Histoires parallèles, destins croisés (Maisonneuve & Larose, Paris, 2002), et une autobiographie La dernière génération d'octobre, Stock, Paris 2003, ouvrage dans lequel il révèle son "passé" d'agitateur marxiste léniniste trotskiste.

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Mai 1968, c'était aussi la valorisation du prolétariat, et cela me concernait tout particulièrement.
Mes parents étaient désorientés, accablés, démunis. Mon père, arrivé d'Algérie à l'âge de cinquante-trois ans, avait trouvé difficilement une place d'employé dans une compagnie d'assurances, vivant mal la solitude de l'exil et l'incompréhension de ses contemporains.
Ma mère, qui n'avait jamais travaillé à Constantine, est entrée en usine en 1964, à La Garenne-Bezons, dans une filiale de Peugeot. De l'histoire de sa vie, elle livrera un témoignage recueilli par l'écrivaine Leila Sebbar en 1993.

Voici un court extrait de son récit:
«Quand nous sommes arrivés en France, je me suis mise à l'usine, chez Peugeot. Je ne connaissais rien à ce travail. Ça a été très, très dur. Pour les Français, on leur enlevait le travail. On a d'abord vécu à trente dans un petit appartement à Montreuil le temps de chercher. Mon mari a retrouvé un ami qu'il avait aidé à Constantine. Il nous a prêté un petit deux-pièces, un taudis, une ancienne forge, avenue Mozart. Avec mon mari et nos deux enfants, on a vécu là deux ans.
Mon fils est allé à Janson-de-Sailly, il avait douze ans. Il prenait le train, on habitait Sartrouville. Après il a continué à Saint-Germain-en-Laye. Il a mené la vie d'un enfant d'ouvriers, de déshérités. On n'avait rien touché comme rapatriés. Mon mari à cinquante-trois ans ne trouvait rien. Il a dû reprendre l'école. Mon fils, pendant les vacances, venait travailler avec moi à l'usine...
Ma fille est allée en Angleterre, au pair. Elle est revenue de là-bas avec la langue. Elle avait dix-huit ans. Plus tard, elle a repris des études universitaires. Elle écrit des livres comme son frère. Mes enfants ont fait leur chemin. C'est nous qui avons souffert. Si on était restés en Algérie, mes enfants n'auraient pas pu continuer leurs études, on n'avait pas les moyens de les envoyer à Alger. À Sartrouville, on était ensemble. Très unis.
«À l'usine, c'était la chaîne. Il fallait contrôler et mettre dans les cartons. Certaines n'y arrivaient pas, j'allais les aider. Moi, je fermais les cartons, je mettais les étiquettes, je tenais les fiches, je plaçais sur le chariot et ça partait. Au début, j'ai eu mon HLM, en 1964, alors que certains faisaient des demandes depuis quinze ans, moi je l'ai eu au bout de deux ans, il y a eu des jalousies....".
La dernière génération d'octobre, p. 35-36

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J'ai été contacté pendant la grève générale de mai 1968 par des normaliennes de Saint-Germain-en-Laye, toutes très jolies. Elles vendaient à la sortie du lycée Révoltes, le journal de la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER). Je me souviens du titre énorme barrant la première page, ce 22 mai 1968 : «Tout est possible! » avec en sous-titre: «Imposons le Comité central national de grève!»
Cette présence féminine à l'entrée d'un lycée où la mixité n'existait pas, plus que les mots d'ordre du journal, avouons-le, a beaucoup influencé mon choix quelques mois plus tard en faveur de la branche «lambertiste» du trotskisme. Les normaliennes m'ont patiemment expliqué la différence, essentielle à leurs yeux, entre les diverses fractions du trotskisme. Elles appartenaient, disaient-elles, à un courant ancien du trotskisme, apparu en 1952.
Les militants de ce courant, à la différence des «pablistes» qui suivaient un dirigeant du nom de Michel Pablo, avaient refusé d'entrer dans le PCF dans les années 1950 pour poursuivre une activité politique. Suivait un récit où apparaissaient, dans le désordre, la fondation des groupes Révoltes dans les auberges de jeunesse en 1956, la création en 1961 d'un Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (CLER), puis comme anticipation des «événements de mai» la transformation du CLER en FER.

Les charmantes élèves-institutrices ne mettaient pas seulement l'accent sur l'histoire «jeune» de l'organisation trotskiste, mais évoquaient quelques moments récents de la lutte ouvrière: la grande grève des mineurs de 1963 contre le général de Gaulle, la mobilisation contre les ordonnances anti-Sécurité sociale du Premier ministre Georges Pompidou en 1967, la lutte des étudiants contre le «plan Fouchet», et les combats livrés par les jeunes travailleurs dans des grèves dures à Caen ou à la Rhodiaceta.
Je ne comprenais pas tout, mais ce souci et cette volonté de s'ancrer dans une histoire ouvrière m'impressionnaient. ... .
Ibidem, p. 40-41

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C'est pourtant à ce moment-là, en 1970-1971, qu'éclata la polémique autour du refus de diffusion par la télévision française du documentaire Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls. je n'ai pas conservé de souvenirs particuliers de campagnes livrées par les formations trotskistes sur cette censure, ni de débats autour de la politique de Vichy et du sort des juifs pendant cette période.
Or, fait curieux, il y avait de nombreux militants d'ongine juive ashkénaze à la tête des organisations trotskistes dans ces années de l'après-68. Il faut dire qu'à cette époque régnaient « silence dans les familles et surdité dans la cité, ce n'était pas le moment d'en parler, un long moment qui dura plus de trente ans. Il a fallu attendre la fin des années 1970 pour qu'une partie de la génération qui était enfant pendant la guerre et celle qui était née après se tournent vers le passé lacunaire sur lequel planait l'ombre portée par la destruction ».

Le temps du travail de deuil est fondamental pour comprendre ce silence, mais n'explique pas tout. Il faut aussi chercher dans la vie politique intérieure des formations trotskistes. Dans son autobiographie parue récemment, l'ancien militant trotskiste, le mathématicien Laurent Schwartz note, à ce propos: « Dans l'ensemble de ses documents, la Quatrième Internationale, qui ne cessait de produire des textes de discussion entre les différentes parties du monde, n'employa le mot "juif" qu'une seule fois en six ans. Elle ignora totalement le génocide. Ce n'était pas une simple erreur. C'est une consciente et inexcusable position. »

Plus tard, je tenterai de comprendre en quoi, dans notre combat fondé sur l'universalisme ouvrier, la classe ouvrière était perçue comme seule porteuse de l'avenir de l'humanité. Cette vision de l'universalisme ouvrier, reçue en héritage de l'universalisme des Lumières, s'opposait sans cesse à tout intérêt particulier, comme celui de la défense de minorités ethniques opprimées.

Dans ces belles années militantes du début des années 1970, je me suis formé, j'ai vécu, milité dans ce qui m'apparaît rétrospectivement comme une «famille» intelligente et inventive, une petite «aristocratie» politique excitante. À cette «aristocratie étudiante», rien n'a manqué: ni la solidarité entre les générations, ni la conscience de sa supériorité à l'égard des autres formations, ni l'endogamie, ni la capacité d'absorber les singularités venues des différences sociales.
Longtemps, j'ai ainsi ignoré de quel milieu social étaient issus mes jeunes camarades. Plus tard, je saisirais le rôle et le poids de cette origine dans les trajectoires culturelles et politiques, des uns et des autres.
Ibidem, p. 82-84

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Avec ma petite mobylette, je filais de lycée en lycée. C'est de cette manière d'ailleurs que, aujourd'hui encore, je connais bien Paris et la région parisienne: chaque arrondissement, quartier ou coin de banlieue équivaut dans mon esprit à un lycée précis où nous avions des militants.
Là encore, la Ligue se dressait face à nous, avec son impressionnante armada de militants, avec des orateurs remarquables comme Michel Field, ou des militants d'autres organisations comme Charles Najman, du lycée Voltaire, petit frère de Maurice et aujourd'hui réalisateur de films sur Haïti, le chef de l'Alliance marxiste révolutionnaire.
Au moment des grèves lycéennes dans les couloirs des «coordinations» (je me souviens surtout de l'amphi 34 B à Jussieu) se tenaient les vieux militants aguerris, les véritables chefs de l'ombre distribuant leurs consignes aux jeunes délégués lycéens. J'ai ainsi aperçu pour la première fois, furtivement, Edwy Plenel ou Michel Recanati de la Ligue.
Ibidem, p. 124

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J'ai eu ce soir-là ma première réunion en tête à tête avec Pierre Lambert pour discuter de la marche à suivre, puisque la manifestation du lendemain était interdite par la préfecture de police. Décision fut prise d'y aller, et je me suis rendu impasse Guéménée, au siège de la Ligue, pour informer de notre décision. Pendant ce temps-là, le Comité central de grève lycéen, où les militants de la Ligue étaient majoritaires, décida lui aussi de maintenir la manifestation et désigna les responsables du service d'ordre.
En contact permanent avec les dirigeants de la Ligue et de 1'AMR ce matin du 22 mars, je me suis glissé dans le cortège du lycée Voltaire, dépassant rapidement les cortèges étudiants où figuraient mes amis de Nanterre, dont Corentin Quideau, le nouveau responsable de l'AjS à la fac et qui allait être membre du bureau national de l'AjS, et Jean-Christophe Cambadélis, relégués en fin de manif.
Toujours de concertation avec les responsables de la Ligue communiste, dont Michel Field qui avait pris la parole devant une forêt de caméras à la fin du parcours, nous avons annoncé un chiffre astronomique de trois cent mille manifestants, chiffre impossible à vérifier. La manif s'est achevée par une belle charge de CRS place d'Italie, et j'ai encore beaucoup couru...
Mais Michel Debré, le ministre aux Armées, et Joseph Fontanet, le ministre de l'Éducation, ne voulaient toujours pas céder.
Ibidem, p. 125-126

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Dans cette bataille lycéenne contre la loi Debré, puis contre les «réformes Fontanet et Haby», notre branche lycéenne, l'Union des cercles lycéens, s'est considérablement renforcée, et nombre de militants sont devenus des dirigeants de grande envergure, plus tard, dans le travail étudiant. Je pense bien sûr à Jean-Louis Wander, mais aussi à Marc Rosenblat ou Philippe Darriulat, les futurs présidents de l'Unef-ID. Mais aussi à Bernard Zanzouri du lycée Voltaire, Patrick Fhal de Colombes, Nicole Arnram de Victor-Hugo, Paul Robel de Buffon, Olivier Doriane de Lakanal, Carlos Pieroni de François-Villon ou Dominique Moraine de Montreuil.
Beaucoup sont devenus des dirigeants de l'OCI, et la plupart des responsables qui ont participé à la bataille de la réunification syndicale de l'Unef-ID en 1980 sont issus de cette période du travail lycéen. Ils avaient entre quinze et dix-huit ans, et moi vingt-trois. Grande différence d'âge qui ira en s'amenuisant au fil des années, quand nos générations éloignées fusionneront. Je me revois parmi eux, volontiers frondeurs, expliquer avec fougue les leçons de la révolution d'Octobre appliquées au mouvement lycéen, les vertus de la patience dans l'attente de la révolution, les trahisons possibles des "appareils" staliniens... et gauchistes. C'était là une innovation théorique, le gauchisme, dans mes explications embrumées, en arrivait lui aussi à produire des appareils entravant la marche tumultueuse de la révolution. J'ai fini par être écouté par cette classe de lycéens très chahuteuse.

Ensemble, nous avons traversé d'autres grèves contre les réformes Fontanet en 1974, puis Haby en 1975. Chaque fois, notre action politique était simple: proposer l'intégration à l'organisation à tous les dirigeants «spontanés» du mouvement. Ce schéma léniniste a relativement bien fonctionné, des éléments les plus décidés, quelquefois les personnalités les plus fortes se retrouvaient au «parti» avec des anciens expérimentés, se confrontaient à la direction pour prendre des initiatives, des formes d'animation des grèves.
Plusieurs années après 1968, en 1973-1975, l'idéologie révolutionnaire continuait toujours d'attirer les jeunes.
Ibidem, p. 129-130

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Mon bureau se trouvait à côté de celui de « Lacaze » (Marc Gauquelin), le responsable de la région parisienne, un homme d'une grande droiture avec qui je discutais souvent d'activités militantes à suivre. Je passais aussi beaucoup de temps dans mon bureau à lire les procès-verbaux d'amicales. Depuis la fin des années 1970, la direction avait institué le principe des «procès-verbaux» rédigés par le responsable de cellule, en trois exemplaires.
Le responsable prenait en note la discussion politique qui se déroulait en réunion de cellule, en style télégraphique. Il en gardait un exemplaire, pour bien comprendre ce que disaient les camarades de la cellule qui n'avaient pas saisi la ligne, en adressait un au responsable de secteur (responsable d'une dizaine de cellules) et, enfin, le troisième au responsable de la Fédérale, c'est-à-dire à moi.
Chaque semaine, je disposais ainsi d'une quarantaine de procès-verbaux. Je pouvais savoir quelle était la « température » dans les cellules et ce que pensaient, faisaient les uns et les autres. Ce procédé de contrôle, de surveillance était justifié par l'impulsion de l'activité politique, conçue comme un héritage du bolchevisme.

À cette époque, au début des années 1980, le nom de Lionel Jospin n'était jamais cité ni même évoqué à haute voix dans les discussions entre nous, membres de la direction. La rumeur courait pourtant qu'il était membre de l'organisation. Mais, en le voyant sur les plateaux de télévision, en l'écoutant à la radio, cela me semblait à la fois vrai, et incroyable. Vrai, car la thématique de ses interventions, très antistaliniennes, semblait très proche de ce que nous disions à longueur de journée, notamment à propos de la responsabilité du PCF dans la rupture avec le PS. Incroyable, car j'imaginais mal comment un homme occupant de si hautes responsabilités - il était secrétaire national du PS - pouvait continuer à entretenir des relations avec l'OCI.
En fait, j'avais acquis la conviction, personnelle, que Lionel Jospin avait été dans sa jeunesse un militant trotskiste, avait gardé quelques contacts avec un ou deux membres de la direction par l'intermédiaire de son frère, et que Pierre Lambert cultivait l'ambiguïté de ses rapports avec nous. J'étais loin, mais vraiment loin, de me douter qu'il était en fait resté membre à part entière de l'OCI jusqu'à l'âge de quarante ans! Je ne le saurai que vingt ans plus tard. Le cloisonnement entre militants et la pratique du secret dans le fonctionnement politique quotidien avaient donc rendu possible cette double appartenance de Lionel Jospin.
Ibidem, p. 170-171

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J'ai été désigné responsable national du travail étudiant au début de l'année 1977. À partir de l'échec de l'Union de la gauche à l'été 1977, les rapports de force vont s'inverser à l'extrême gauche. Commence alors une période faste, intense pour l'OCI - une grande période. Il faut se rappeler que l'organisation était engagée dans une politique d'unité entre le PS et le PCF. Or le PCF avait rompu les accords de l'Union de la gauche, en septembre 1977, après le succès aux élections municipales de mars 1977.
À cette époque, nous apparaissions - notamment dans les universités, mais sans jamais le formuler explicitement - comme une «tendance de gauche» du Parti socialiste en étant les plus ardents défenseurs de l'unité entre le PS et le PCF. Cela nous valait une audience extrêmement importante sur le plan politique qui se traduisait, sur le plan syndical, par un renforcement de ce qu'on appelait l'Unef-Unité syndicale, que nous transformerons ensuite en Unef-ID en 1980.

Au moment où j'ai pris la direction du travail étudiant en 1977, avec Jean-Christophe Cambadélis qui deviendra président de l'Unef-ID en 1978, nous étions sur le point de devenir la première force nationale étudiante dans les universités françaises. Nous avons mis en place une sorte de phalange de fer politique.
Cinq cents militants organisés en cellule devaient directement travailler sous ma responsabilité dans une structure baptisée «Fédérale étudiante». J'étais assisté par Emmanuel Maheu (dit «Lucky), étudiant en médecine, aujourd'hui médecin rhumatologue, Marc Porcheron (dit «Orlando» ), étudiant à jussieu, aujourd'hui informaticien, Hervé Foreman (dit «Satie»), François Perretier, dit «Lang », Alain Zenicer (dit «Zenon»), le trésorier de la Fédé qui se promenait toujours avec ses immenses cahiers remplis de colonnes et de chiffres, « Galway» qui deviendra professeur d'histoire et Pierre Dardot (dit « Raphaël») qui préparait le concours de l'agrégation de philosophie.
Pierre venait de la Ligue communiste, son érudition était proprement incroyable. Il maîtrisait avec une grande aisance Marx bien sûr, mais aussi Hegel ou Platon. C'est lui qui rédigera la quasi-totalité des textes théoriques au moment de notre sortie de l'OCI en 1986, textes que d'autres signeront. Il est ainsi l'inventeur, méconnu, des concepts et des textes pour 1'«égalité des droits» dans la conduite d'une bataille politique démocratique, ou du «congrès de Tours à l'envers» toutes choses permettant de justifier, quelques années après, notre entrée au PS pour y bâtir une tendance de gauche.

Face à ce « secrétariat étudiant de la Fédérale », se dressait «le secrétariat du bureau national de l'Unef» dirigé par Jean-Christophe Cambadélis qui avait succédé à Denis Sieffert, alors au service militaire, à la présidence de l'Unef-Unité syndicale en 1978. Le secrétariat du bureau national de l'Unef, avec Marc Rosenblat (dit « Ibsen » ), Frédéric Decazes, Philippe Darriulat ( « Crimso » ), Michel Assoun, Jean-Michel Catin, Frédéric Augendre, Bernard Rayard (« Gosseyn ») ou Philippe Plantagenest ( « Mozart» ), était en relation suivie avec les responsables de la MNEF, comme Olivier Spithakis, Jean-Marie Le Guen ou Jean-Michel Grosz.
À la suite de la séparation stricte du politique et du syndicat, vieux principe du syndicalisme français élaboré par la charte d'Amiens, adopté au congrès de la CGT en 1906,je n'ai jamais été membre d'une quelconque instance administrative de la mutuelle étudiante. Celui dont je me sentais le plus proche dans ce secrétariat, mis à part Jean-Christophe Cambadélis, était Michel Assoun. Il était lui aussi originaire de Constantine, avait eu un parcours de vie sinueux, passant par la Ligue qu'il avait quittée en 1978, sachant exercer sa vive intelligence à travers d'incessants récits de vies, toujours repris.
Je connaîtrai mieux la nouvelle génération étudiante qui émergera au début des années 1980 (avec Laurent de Villepin, Jean Jacques Hazan, Malik Larabi, Isabelle Martin ou Miche Yvernat), notamment dans la bataille pour la scission de l'OCI qui se déroulera en 1985-1986.
Ibidem, p. 175-177

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À la veille de l'élection présidentielle de mai 1981 qui avait vu la victoire de François Mitterrand, l'Organisation communiste internationaliste était, enfin, la plus importante organisation d'extrême gauche en France. Dans sa bataille «pour l'unité PS-PCF», 1'on avait le vent en poupe et l'objectif d'un parti de dix mille militants était fixé par le Comité central.
La progression était en effet spectaculaire. Au XXIIème congrès de l'OCI en janvier 1979 le motif officiel de l'exclusion de Charles Berg portait sur le fait que ce dernier avait falsifié le nombre des adhérents de l'OCI. Mais cette polémique sur les chiffres donnait l'état exact de l'organisation. Il était possible de lire dans La Lettre spéciale d'Informations ouvrières du 27 février 1979 consacrée à ce congrès, et à l'exclusion de Charles Berg, les précisions suivantes: «Après un compte rigoureux, nous ne sommes pas 5 896, mais 5 079.»
Dans mes souvenirs, il me semble que nous avons atteint le chiffre de 5 500 militants à la veille de mai 1981, puis l'effectif n'a cessé de décroître. À mon départ du Comité central en 1984, la direction discutait, comme d'habitude, des chiffres sur la base de 3 500 militants payant leurs « phalanges ». J'ignore combien il restait de militants à l'OCI après notre départ d'avril 1986.
Ibidem, p. 226

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J'avais réussi à mettre un pied à l'université, dès la rentrée de 1979, en devenant chargé de cours d'histoire dans les écoles normales d'instituteurs à Saint-Germain-en-Laye et à Antony; puis, l'année suivante, en enseignant aux «étudiants empêchés» (c'était le nom que l'on donnait aux détenus) à la prison centrale de Poissy.
Cette dernière activité, particulièrement éprouvante, dura quatre ans: jusqu'en 1984, je me suis rendu à la centrale de Poissy tous les jeudis matin faire trois heures de cours à des «étudiants» très marqués par leur détention. Mais ces activités avaient permis mon habilitation comme chargé de cours par les commissions de spécialistes à Paris X-Nanterre et Paris VII-Jussieu. Lorsqu'un poste d'assistant en sociologie à Jussieu a été publié, j'ai donc pu m'y présenter.
J'ai été fortement appuyé par Pierre Fougeyrollas, dont l'influence était considérable dans le departement de sociologie où enseignaient Jean Duvignaud, Pierre Ansard, Gérard Namer. «Fougé» était membre de l'OCI depuis seulement 1974, mais sa notoriété de sociologue et de militant ayant rompu avec le stalinisme en 1956 (il avait publié Le Marxisme en question en 1959) en avait fait une référence majeure dans l'organisation. Et ce, d'autant plus qu'il était l'auteur, avec Pierre Lambert, d'un manuel de base que tous les militants devaient avoir lu : Introduction à l'étude du marxisme. Ce document de la «commission de formation de l'OCI », rédigé en 1976, possédait une densité particulière sur le plan idéo logique, et il portait la griffe de Pierre Fougeyrollas.
Chacun des neuf chapitres offrait des réponses aux questions fondamentales concernant l'histoire des hommes et l'avenir de l'humanité, en analysant la production matérielle des divers stades de la société «communisme primitif», «mode de production esclavagiste », «féodalisme », «règne du capitalisme» et victoire finale, inéluctable du communisme). Le Foulan (pour Fougeyrollas et Lambert), comme l'appelaient les militants qui s'en servaient pour faire des exposés dans les cellules ou GER, était devenu une sorte de bréviaire pour comprendre le monde.
De la révolte des esclaves menés par Spartacus à Mai 68, en passant par les révolutions françaises et russes, se vérifiait le fameux concept énoncé par Marx dans son Manifeste: «L'histoire de toutes les sociétés jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes.» Je me demande encore aujourd'hui ce qui avait poussé Pierre Fougeyrollas, auteur d'un réquisitoire aussi implacable qu'intelligent dans son Marxisme en question, à reprendre, adopter et formuler une vision du monde si déterministe ...
«Fougé» était très aimé des étudiants et respecté par tous ses collègues. Sa truculence faisait merveille auprès des étudiants de Jussieu qui venaient en nombre assister à ses cours. L'appui de Pierre Fougeyrollas a été décisif pour obtenir ce poste d'assistant, que j'ai occupé dès la rentrée de 1982. Il m'a permis de quitter le monde étroit des «révolutionnaires professionnels», où j'ai vécu de 1973 à 1982.
Mais j'étais en sociologie, et ma thèse soutenue à l'EHESS était un diplôme d'histoire. C'est pourquoi, dès 1980,j'ai repris mes études de sociologie, et soutenu une thèse de doctorat dans cette discipline en 1984. L'obtention d'un travail à l'université marque vraiment le début de mon indépendance intellectuelle, financière, politique.
Ibidem, p. 239-241

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