Emile Combes (1835-1921)

Christian Sorrel. Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Savoie, spécialiste de l'hitoire du catholicisme français.
Auteur de La république contre les congrégations, histoire d'une passion française 1899-1904, Cerf, Paris, 2003.

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81 000 religieux en 1789, 13 000 en 1808, 160 000 en 1878... Ces données sommaires suffisent à suggérer l'importance acquise par les ordres et les congrégations dans la société française contemporaine qui semblait, en sa préface révolutionnaire, avoir définitivement éliminé les diverses formes de vie consacrée.
Avec 1 religieux pour 286 habitants en 1861 (1 pour 404 en Espagne vers 1850, 1 pour 689 en Italie en 1871), la France a rapidement reconquis une position prééminente dans l'Europe congréganiste, résultat d'une croissance soutenue reposant sur des activités diversifiées à l'intérieur du pays et sur une expansion précoce outre-mer.
La république contre les congrégations, p. 13

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La puissance acquise au long du XIXème siècle par les congrégations a toujours inquiété une partie de l'opinion et des représentants de l'État, même sous les régimes les plus favorables à l'Église catholique, et suscité de vives attaques.
Mais le climat se dégrade sensiblement à partir de 1870 et la conquête républicaine des pouvoirs publics, achevée en 1879, conduit la nouvelle majorité à placer la lutte anticongréganiste au cœur de la stratégie de défense contre «l'esprit clérical» (Gambetta) qui menace l'indépendance de l'État et de la société civile.
Le défi n'est pas illusoire et oblige les congrégations à céder des positions et à remanier leurs dispositifs d'action. Elles n'en demeurent pas moins influentes et la guérilla des républicains opportunistes, au pouvoir dans la décennie 1880, apparaît vite inadaptée, aux yeux des anticléricaux et des libres penseurs les plus radicaux, pour vaincre l'hydre congréganiste.
Ibidem, p. 39

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Le 1er juillet 1901, le président de la République, Émile Loubet, promulgue la loi « sur le contrat d'association » qui avait fait l'objet d'âpres discussions au Parlement et dans le pays depuis le dépôt, le 14 novembre 1899, du projet élaboré par le président du Conseil Waldeck-Rousseau. « Aux associations elle donne la liberté, une liberté qu'elles n'ont jamais connue [. . .]. Aux congrégations elle refuse cette liberté. La distinction est donc très nette », affirmait quelques jours plus tôt Ernest Vallé, rapporteur du texte devant le Sénat. La formule est abrupte. Elle a le mérite de la clarté.
En effet, si la loi du 1er juillet 1901 est d'abord une loi sur les associations, pierre importante de l'édifice des libertés démocratiques, elle est aussi, et plus encore, une loi contre les congrégations, une loi d'exception élaborée dans un contexte passionnel, même si l'incertitude demeure, entre l'été 1901 et le printemps 1902, sur la manière dont la majorité de « défense républicaine » usera de l'instrument qu'elle s'est donné.
Ibidem, p. 77

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Été 1902. La guerre des deux France entre dans une phase inédite avec la décision prise par le nouveau président du Conseil, Émile Combes, de fermer plus de 2 600 écoles congréganistes en application de la loi du 1er juillet 1901, interprétée de manière fort discutable.
Le combisme, violence d'État exercée contre une catégorie de citoyens avec le consentement d'une partie de la société, est né et, des mois durant, tous les pouvoirs se liguent pour démanteler les congrégations et transformer les religieux en «parias », selon la formule de Boyer d'Agen.
La crise de l'automne 1904 et la priorité donnée en 1905 à la séparation des Églises et de l'État, qui constitue à la fois l'issue logique du système et son dépassement, ne mettent pas fin pour autant à la politique anticongréganiste, poursuivie sans relâche jusqu'en août 1914, même si l'objectif initial n'est pas pleinement réalisé.
Ibidem, p. 107

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Que faire? La question, lancinante, urgente, habite durant des mois, des années, les supérieurs et les membres des congrégations confrontées à un défi vital. Que faire pour rester fidèle à une vocation librement consentie? Que faire pour subsister comme groupe? Que faire pour survivre tout simplement? La réponse n'est pas aisée et l'attitude d'une partie du clergé et des fidèles, prêts à sacrifier les congrégations pour sauver les œuvres en recourant à une sécularisation massive, contribue à entretenir l'angoisse des religieux.
Cette option risquée permet toutefois aux congrégations qui ne veulent ni ne peuvent transférer tout leur personnel et toutes leurs activités à l'étranger de conserver des postes en France, en plus des établissements autorisés ou en instance d'autorisation. Si les uns et les autres sont susceptibles d'être supprimés du jour au lendemain, ils assurent du moins, sous le signe de la précarité, la permanence de la vie religieuse dans le pays et constituent des pierres d'attente pour des temps meilleurs.
Ibidem, p. 147

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La Croix du 5 août 1914 estime à 60 000 le nombre de religieux partis en exil depuis 1901 pour rester fidèles à une vocation que la République les empêchait désormais le vivre en France. L'évaluation est sans doute excessive et le chiffre de 30 000 semble plus réaliste, mais il est malaisé, en l'état de la recherche, de proposer une statistique détaillée pour un mouvement de grande ampleur qui rappelle la diaspora huguenote du XVlle siècle et l'émigration des temps révolutionnaires, tout en prolongeant l'expansion missionnaire du siècle précédent.
La quête de refuges, réglée par le jeu de l'offre et de la demande, accélère ou suscite l'internationalisation des congrégations. Elle contribue aussi, par un apparent paradoxe, au rayonnement de la langue et de la culture françaises dont le prestige est incomparable en 1914. Les exilés restent en effet fidèles à leur patrie, victime plus que coupable, et attendent l'heure du retour qui se dessine, pour une partie au moins d'entre eux, dans le climat politique et social créé par la Grande guerre (1914-1918).
Ibidem, p. 183

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« Jésus soit loué de ce que la persécution, en fermant vos écoles, ait élargi votre champ d'apostolat », écrivait Charles de Foucauld à la supérieure des Sœurs de la Doctrine chrétienne de Nancy le 5 septembre 1912. Persécution, apostolat élargi aux dimensions du monde. .. Les deux réalités tiennent une place essentielle dans la crise qui déchire la France à l'aube du xxème siècle.
L'offensive lancée par la République contre les congrégations constitue en effet un temps fort des guerres franco-françaises et est vécue par les catholiques comme une persécution digne de la Révolution de 1789, sinon de l'Antiquité. Dans le tumulte partisan ou le silence indifférent, des milliers d'hommes et de femmes sont suspectés, expulsés, poussés vers le reniement ou l'exil parce qu'ils ont choisi, au nom de leur foi, un mode de vie défini par le pouvoir, en phase avec une partie de l'opinion publique, comme une menace pour les valeurs et la vie sociale de la France moderne: l'État républicain cède aux doctrines de haine et restreint la liberté d'une catégorie de citoyens au nom de la liberté.
Ibidem, p. 221

La Carmagnole (1792)

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