Aleksandr Issaïévitch Soljenitsyne (1918-2008)

Ecrivain Russe, patriote vigoureusement anti-communiste.
Imprécateur du modernisme libéral et prophète de la restauration de la Russie orthodoxe traditionnelle.
Dissident sous le communisme, condamné politique, dénonce les camps de concentration, banni en 1974 et réfugié aux Etats-Unis.
Dénonce le capitalisme américain et la politique étrangère impérialiste américaine.
Dénonce la décadence morale de l'Occident.
Considéré comme judéophobe par nombre de ses adversaires

Auteur, notamment, de Une journée d'Ivan Denissovitch, Juillard, Paris, 1963 ; Le Pavillon des cancéreux, Juillard, Paris, 1968 ; L'Archipel du Goulag, Seuil, Paris, 1972 ; Discours américains, Seuil, Paris, 1975 ; L'Erreur de l'Occident, Grasset, Paris, 1980, 2006 ; Deux siècles ensemble (1795-1995), I. Juifs et Russes avant la Révolution, II. Juifs et Russes pendant la période soviétique, Fayard, Paris, 2002.

A propos de la Justice Internationale

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Encore un autre sommet d'hypocrisie politique : la manière dont se pratiquent les "procès des criminels de guerre". Depuis des millénaires qu'il y a des guerres, elles ont toujours été entachées, dans les deux camps en conflit, par des crimes et des injustices...

Mais, lors du premier procès de ce type, celui des nationaux-socialistes allemands, à Nuremberg, nous avons vu siéger sur la haute estrade, en arbitres immaculés, les responsables d'une justice qui, durant ces années-là, envoya à la torture, au poteau d'exécution ou à la mort lente, dans son propre pays, des dizaines de millions de vies innocentes.

Et si l'on fait la distinction entre la mort des militaires, toujours inévitable au cours d'une guerre, et le massacre en masse des populations civiles, quel nom donner à ceux qui brûlèrent en quelques minutes, dans la seule ville d'Hiroshima, 140 000 paisibles habitants, en prétendant se justifier, dans une formule ahurissante, par le souci de "conserver en vie leurs soldats" ?
Mais ce président-là et son entourage ne furent pas traduits en jugement, ils s'éteignirent au contraire avec une auréole d'honorables vainqueurs.
Et quel nom donner... à ceux qui, la victoire étant déjà assurée, envoyèrent, deux jours et deux nuits durant, des armadas aériennes brûler la magnifique ville de Dresde, toute civile et bourrée de paisibles réfugiés ?

En notre siècle qui connaît un tel épanouissement de la pensée juridique, comment ne pas voir que les lois internationales pondérées qui châtieraient équitablement les criminels, indépendamment -indépendamment ! - de la défaite ou de la victoire de leur camp, ces lois ne sont pas encore fabriquées, pas encore reconnues par l'ensemble de l'humanité ?
(déclaration faite en France en 1994, à l'occasion du bicentenaire de la guerre de vendée).

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L'Erreur de l'Occident

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Les fatales erreurs de l'Occident dans son comportement à l'égard du communisme ont commencé dès 1918, quand les gouvernements occidentaux n'ont pas su voir le danger mortel qu'il représentait pour eux.
En Russie, toutes les forces qui s'étaient jusque-là combattues - des soutiens de l'Etat existant jusqu'aux Cadets et aux socialistes de droite - firent alors front commun contre le communisme.
Sans rejoindre leurs rangs ni s'unir dans l'action, c'est par des milliers de soulèvements paysans et par des dizaines d'émeutes ouvrières que toute l'épaisseur du peuple manifesta son opposition.
Pour constituer l'Armée rouge, il fallut fusiller des dizaines de milliers de réfractaires.

Mais cette résistance nationale au communisme ne fut pas soutenue par les puissances occidentales. De fantastiques fables roses couraient alors tout l'Occident, et l'opinion publique «progressiste» salua chaleureusement les débuts du régime communiste, malgré le génocide à la cambodgienne qui, dès 1921, se perpétrait dans trente provinces de Russie.

(Du vivant même de Lénine, il n'y a pas eu moins d'innocents massacrés dans la population civile que sous Hitler, et pourtant les écoliers occidentaux, qui donnent aujourd'hui à Hitler le titre de plus grand scélérat de l'Histoire, tiennent Lénine pour un bienfaiteur de l'humanité.)

Les puissances occidentales se bousculèrent pour renforcer économiquement et soutenir diplomatiquement le régime soviétique qui, sans cette aide, n'aurait pu survivre.
Tandis que six millions de personnes mouraient de faim en Ukraine et au Kouban, l'Europe dansait.
L'Erreur de l'Occident, Communisme : ce qui crève les yeux, quand le comprendra-t-on ? pp. 21-22

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Ce que vaut ce régime tant vanté, le monde entier l'a vu en 1941 : de la Baltique jusqu'à la mer Noire, l'Armée rouge, pourtant supérieure en nombre et dotée d'une très bonne artillerie, s'est laissé emporter comme un fétu de paille. Jamais la Russie, depuis mille ans qu'elle existait, jamais l'histoire militaire de l'humanité n'avaient encore connu pareille retraite.
En l'espace de quelques mois, environ trois millions de combattants se rendirent à l'ennemi! Cela voulait dire à l'évidence que notre peuple appelait de ses vœux la chute du communisme - et l'Occident n'aurait pas pu ne pas le comprendre si seulement il avait consenti à le voir. Mais il se figurait, dans sa myopie, que toutes les menaces étaient concentrées en Hitler et qu'il suffirait de le renverser pour qu'aucun danger ne subsistât plus sur cette terre.
Et, de toutes ses forces, il aida Staline à seller le cheval de l'esprit national, aussitôt enfourché par le pouvoir communiste. Ainsi n'est ce pas la liberté de tous que l'Occident a défendue pendant la Seconde Guerre mondiale, mais seulement la sienne propre.

Et, à la fin de la guerre, il a livré à la vengeance de Staline des divisions russes, des bataillons tatars et caucasiens et, par centaines de milliers, des prisonniers de guerre et des travailleurs déportés, des vieillards, des femmes et des enfants qui ne voulaient pas retourner sous le joug - restitution qui fut opérée avec des méthodes fascisto-communistes: on a vu les soldats britanniques percer de leurs baïonnettes et de leurs balles les cosaques, leurs anciens alliés de la Première Guerre mondiale, à seule fin de s'acheter l'amitié de Staline.

Et Staline, qui manipulait Roosevelt comme un jouet, n'a eu aucune peine à s'assurer la domination de l'Europe orientale : Yalta a ouvert la série des capitulations américaines, ces trente-cinq ans au fil desquels Berlin-Ouest et la Corée (toute résistance s'avérant aussitôt gagnante) n'ont marqué que de brèves interruptions.
Ibidem, pp. 22-23

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L'Occident - avec insouciance, mais pour notre plus grande amertume - confond dans leurs emplois les mots « russe» et « soviétique », « Russie» et « U.R.S.S », alors qu'appliquer les premiers aux seconds revient à reconnaître à l'assassin le droit aux vêtements et à l'identité de l'assassiné.
C'est une erreur irréfléchie de tenir les Russes en U.R.S.S. pour la «nation dominante ». Non certes. Les Russes ont essuyé, et cela dès Lénine, le tout premier coup, un coup dévastateur; ils y ont laissé, dès cette époque, des millions de morts (qui plus est: de morts assassinés sélectivement, pour leur haute qualité à tous), avant même ce génocide que fut la collectivisation.

Alors déjà toute l'histoire russe commença d'être inondée d'ordures, l'Eglise et la culture furent écrasées, et anéantis clergé, noblesse, négociants, et bientôt paysannerie.
Par la suite, tous les autres peuples ont essuyé des coups, mais aujourd'hui encore c'est la campagne russe qui a le niveau de vie le plus bas de toute l'U.R.S.S., les villes de la province russe le plus bas taux d'approvisionnement.

Sur d'immenses étendues de notre pays il n'y a rien à manger, et les achats de grain américain n'ont nullement amélioré l'ordinaire du peuple (le grain est versé dans les silos de réserve en cas de mobilisation).
Les Russes constituent la masse principale des esclaves de cet Etat. Le peuple russe est exténué, en voie de dégénérescence biologique, sa conscience nationale est avilie, écrasée. L'âme du peuple russe est aujourd'hui on ne peut plus loin du nationalisme militant, l'empire lui répugne.

Mais le gouvernement communiste surveille avec vigilance son esclave et réprime en lui, plus que tout, une prise de conscience non communiste: voilà pourquoi on envoie pourrir dans les camps ses militants de la pensée libre (Ogourtsov pour vingt ans, Ossipov pour seize, Orlov pour sept), pourquoi sont de nouveau arrêtés les prêtres éducateurs du peuple (le père Gleb Iakounine, le père Dimitri Doudko), pourquoi sont dissous un innocent comité de défense des croyants, les communautés de jeunes chrétiens, toutes jusqu'aux dernières, et pourquoi enfin est envoyé en relégation l'académicien Sakharov.
Ibidem, pp. 30-32

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L'incompréhension des spécialistes

Pour comprendre l'histoire de la Russie et de l'U.R.S.S. contemporaine, le lecteur occidental reçoit ses informations, pour l'essentiel, des sources suivantes: les universitaires occidentaux, historiens et slavistes; les diplomates et correspondants occidentaux en poste à Moscou; les récents émigrés d'U.R.S.S. (Je ne mentionne pas les publications soviétiques à usage de propagande, on leur prête une confiance moindre, ni les impressions des touristes, d'autant plus superficielles qu'elles sont le résultat des méthodes éprouvées de l'Intourist.)

La science historique occidentale aurait dû pouvoir se développer sans entraves, libre de tout parti pris. Or, confrontée à l'indigence et aux déformations des sources soviétiques, elle se retrouve souvent, à son insu, dans l'ornière que lui impose de suivre la science soviétique officielle.
Elle croit emprunter une voie indépendante mais reprend involontairement la problématique, voire parfois la méthodologie de la science soviétique, et, lui emboîtant le pas, elle laisse complètement de côté les zones d'ombre ou les domaines occultés.
Un exemple suffisant: l'existence même de l'Archipel du Goulag, sa cruauté inhumaine, son étendue, sa durée, son taux de mortalité, jusqu'à tout récemment n'étaient pas admis par les spécialistes occidentaux.
Autre exemple: la puissance de la résistance spontanée de notre peuple au communisme dans les années 1918-1922 n'a pas été jugée digne d'être mentionnée par les historiens occidentaux; si elle l'a été, c'est pour être qualifiée (en accord avec les communistes) de «banditisme» (par M. Levine, entre autres).

L'appréciation globale de l'histoire soviétique se ressent toujours de l'admiration enthousiaste que suscita «l'aube de la nouvelle vie» à l'époque où la terreur de 1917-1921 décimait des populations entières.
Aujourd'hui encore, dans les travaux des professeurs occidentaux, vous trouvez, employées le plus sérieusement du monde, des expressions comme «idéaux de la révolution», alors que ces «idéaux» avaient, dès leurs tout premiers pas, coûté des millions de morts.

L'histoire de la Russie profonde a été elle aussi déformée, en Occident, par le radicalisme d'une pensée partisane. Ces dernières années, l'historiographie américaine, par exemple, reste dominée par la plus facile et la plus simpliste des interprétations: on n'explique pas les événements uniques survenus au xxe siècle en Russie, puis en d'autres pays, par la spécificité du phénomène communiste, inédit dans l'histoire de l'humanité, mais on les réduit aux caractères spécifiques de la nation russe du xe au XVIe siècle (interprétation carrément raciste).

Les événements du xxe siècle s'expliquent en recourant à des analogies superficielles et sans fondement, puisées dans les siècles passés. Tant que le communisme faisait l'admiration de l'Occident, il était célébré comme l'aube indiscutable d'une ère nouvelle; dès lors qu'il est condamné, on s'empresse de l'expliquer par la traditionnelle servilité des Russes.
L'Erreur de l'Occident, Du danger que fait courir à l'Occident son ignorance de la Russie, pp. 42-44

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Spécialistes et journalistes ressortissant à cette tendance ressassent avec une obstination têtue, d'un livre et d'un article à l'autre, ces deux noms: Ivan le Terrible et Pierre le Grand, pour réduire à eux, en clair ou implicitement, toute la signification de l'histoire russe.
Mais il est on ne peut plus facile de trouver deux ou trois monarques non moins cruels et dans l'histoire anglaise, et dans la française, et dans l'espagnole, et dans celle de n'importe quel autre pays: cependant, nul ne prétend réduire à quelques noms une interprétation globale de l'histoire d'un pays.

Deux monarques, quels qu'ils soient, ne sauraient déterminer une histoire millénaire. Or le refrain continue. Certàins spécialistes recourent à ce procédé pour démontrer que le communisme n'est possible que dans des pays dont l'histoire a été « viciée », d'autres pour innocenter le communisme et imputer les méfaits de son instauration aux traits particuliers de la nation russe.

Nous retrouvons cette conception dans une récente série d'articles consacrés au centenaire de Staline (particulièrement celui du professeur Robert Tucker dans le New York Times du 21 décembre 1979).
Succinct mais énergique, l'article de Tucker stupéfie: n'aurait-il pas été écrit il y a vingt-cinq ans? Comment un spécialiste de science politique peut-il de nos jours encore méconnaître à ce point le phénomène communiste?

Nous y redécouvrons les indéfectibles «idéaux révolutionnaires» que l'infâme Staline aurait ruinés parce qu'il puisait sa science non chez Marx, mais dans l'infâme histoire russe.
Le professeur Tucker s'empresse de sauver le crédit du socialisme en déclarant que Staline n'a jamais été un vrai socialiste! Son action s'inspirait non de la théorie de Marx, mais de l'exemple des sempiternels Ivan le Terrible et Pierre le Grand.
L'ère stalinienne tout entière ne serait qu'un retour radical à l'ancien temps tsariste, et non point l'application méthodique du marxisme aux réalités du monde contemporain. Staline aurait ruiné le bolchevisme (au lieu de le perpétuer).

La modestie ne me permet pas de demander ni d'espérer que le professeur Tucker lise ne serait-ce que le premier tome de l'Archipel du Goulag (il serait en fait préférable qu'il lise les trois).
Cette lecture lui rafraîchirait la mémoire: il se souviendrait que l'appareil policier communiste, qui devait broyer quelque soixante millions de victimes, fut créé par Lénine, Trotski et Dzerjinski.
La Tchéka, qui en fut la première manifestation, avait un pouvoir illimité de fusiller sans procès un nombre illimité de gens.

C'est Lénine qui, de sa propre plume, a rédigé l'article 58 du Code criminel, fondement de tout le Goulag stalinien. Et toute la terreur rouge et la répression de millions de paysans ont été l' œuvre de Lénine et de Trotski.
Ce sont leurs instructions que Staline a appliquées scrupuleusement, quoique stupidement, à la mesure de ses capacités intellectuelles.
Sur un seul point il s'est écarté de Lénine: quand il a décidé (pour renforcer son pouvoir) de supprimer les dirigeants du parti communiste.
Ibidem, pp. 48-51

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Juifs et Russes

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