Denis Sieffert

Denis Sieffert. Journaliste et assayiste. Editorialiste de l'hebdomadaire des gauches alternatives Politis. Co-auteur de Algérie, Domens, Paris 1998.

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A la guerre comme à la guerre. L'ancien Président yougoslave, Slobodan Milosevic, a donc été extrait discrétement de sa prison de Belgrade, vendredi 29 juin (2001), vers 18 heures, puis transporté en hélicoptère à Tuzla, en Bosnie, et remis aux autorités britanniques qui ont assuré nuitamment la livraison de l'encombrant personnage au Tribunal pénal international. ... L'opération tenait un peu du transfèrement de justice, et beaucoup de l'enlèvement. Bien sûr, on serait tenté de dire que la manière importe peu. L'homme n'inspire aucun respect. Et son sort sera de toute façon plus enviable que celui de ses victimes, croates, bosniaques, kosovares ou serbes. Mais gardons-nous de ces légèretés. Car les dégâts sont immenses. Et les rêves d'une justice internationale sereine se sont envolés dans cette nuit du 29 juin, quelque part entre Belgrade et La Haye. Les conditions rocambolesques du déplacement donnent à penser que les mauvaises manières seraient finalement du côté des démocraties. Il est étrange de voir ainsi la "communauté internationale" s'encanailler dans une sorte de coup de main, inavouable dans le pays même où il est commis et auquel on prétend faire la leçon.
La justice de l'Otan, Politis, 5 juillet 2001, p. 3.

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Une justice internationale qui pactise avec une petite fraction du pouvoir, humilie l'actuel Président yougoslave, Vojislav Kostunica (qui fut l'un des tombeurs de Milosevic), bafoue la décision de la Cour constitutionnelle (qui venait de décider de geler le transfèrement du sinistre prisonnier), est-elle à ce point porteuse d'avenir ?
Ibidem

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Mais ce n'est pas tout. Et ce n'est peut-être pas l'essentiel. S'il fallait comme ça, en toute hâte, sans attendre un jour de plus, et sans égard pour les fragiles institutions démocratiques yougoslaves, livrer Milosevic au TPI, c'est qu'autre chose se tramait, qui a peu à voir avec le cas de l'ancien maître de Belgrade. Que la livraison ait eu pour contrepartie grossière une aide financière accordée "donnant-donnant" par les Etats-Unis, la Banque Mondiale, l'Union européenne, et quelques autres généreux donateurs, en dit long sur l'idéalisme des justiciers. Tout se passe comme si le sort de Milosevic avait été utilisé pour soumettre une bonne fois pour toutes la Yougoslavie à l'ordre mondial.
Ibidem

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Mais le message, comme toujours, s'adresse aussi aux propres partenaires, européens, des Etats-Unis. Que ceux-ci puissent admettre que Washington utilise le Tribunal international de La Haye comme objet de chantage alors que les Etats-Unis refusent toujours d'en ratifier le principe en dit long sur l'état du monde. Nous sommes plus ici dans le règne du bon plaisir d'une grande puissance qui ne tolère aucune concurrence que dans celui de la justice universelle.
Ibidem

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