Daniel Schneidermann (1958-)

Né dans une famille juive athée il milite à l'Union des étudiants communistes avant d'entrer en 1979 comme journaliste au Monde.
Chargé de la chronique "télévision" en 1992 et "producteur salarié" ainsi qu'animateur (83 777 euros net par an en 2003) à France 5 de l'émission critique "Arrêt sur image", il publie en octobre 2003 "Le Cauchemard médiatique" (Denoël, Impacts) ouvrage dans lequel il s'en prend violemment à la direction du Monde, dont le directeur de rédaction, l'ancien trotskiste Edwy Plenel, est qualifié d'une "indéniable brutalité humaine". Il est, brutalement, viré du journal, et parcourt fiévreusement les rédactions "parisiennes" pour se lamenter :"Honnêtement, être viré du "Monde", je n'y croyais pas".

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Emmanuel Poncet, Adieu, Monde cruel, Libération, mardi 7 octobre 2003, p. 40

Daniel Schneidermann, 45 ans, journaliste. Fraîchement viré du quotidien gothique, il décrypte toujours les médias à la télé.

Depuis une semaine, Daniel Schneidermann reçoit quasiment en press junket. Dans le jargon, ces interviews marathon, jusque-là réservées à Tom Cruise ou Britney Spears. Mais voilà, une nouvelle star du vrai journalisme est née. A peine le Cauchemar médiatique (1), son ouvrage consacré à l'emballement journalistique, sortait en librairie qu'une lettre de licenciement lui revenait en express de la direction du Monde. Cause réelle et sérieuse du renvoi ? «Entreprise de dénigrement.» Comparaison des dirigeants du Monde à un «clan sicilien» entre autres. Le psychodrame familial s'étale dans le quotidien daté du 4 octobre. Face à face, sa dernière chronique Télévision et un extrait de sa lettre de licenciement. Entretemps, celui qui est aussi animateur et producteur d'Arrêt sur images écume tous les plateaux. Son junket «presse écrite» se déroule à la française. Selon des critères disons plus souples qu'avec Britney. A condition quand même qu'il puisse «relire et amender» les citations, comme on dit au Monde. Timing serré dans un PMU de Clamart, banlieue agréable où il réside depuis 1989 avec sa famille (trois enfants). Souriant, vif et ferme, Schneidermann vérifie souvent son Sagem bleu posé sur la table.«J'ai craqué il y a six mois, au moment de l'effervescence Pean-Cohen»(2) Il remercie d'un plissement humide les gens du quartier qui le saluent (six fois pendant l'entretien).

Il semble encore sincèrement sonné par son éjection. «Je ne pensais pas que cela se passerait sereinement. Mais honnêtement, être viré du Monde, je n'y croyais pas. Je pensais que le calcul des avantages et des inconvénients retiendrait la direction de faire cette erreur majeure. Je me suis trompé !» On s'étonne sincèrement qu'il soit aussi sincèrement étonné. Se faire virer aussi vite, aussi sincèrement, à cause de termes aussi sincères qu'«indéniable brutalité humaine» (pour Edwy Plenel, directeur de la rédaction) cela semble, sinon normal, au moins logique.

Mais non. Schneidermann ne croit sincèrement pas qu'on puisse être lourdé parce qu'on a critiqué sincèrement une boîte qui vous salarie 2 592 euros net par mois. Heureusement, il reste les 83 777 euros net que France 5 lui verse annuellement (prime de précarité comprise). «Je sais que ce montant est énorme par rapport à un professeur ou une infirmière, même si je suis loin des vingt-cinq fois le Smic déclaré par Jean-Marie Colombani (le PDG du groupe Le Monde, ndlr). Et contrairement à ce que suggère l'ambiguïté du terme "producteur", je suis salarié de France 5.» Il ne comprit pas non plus comment feu le sociologue Pierre Bourdieu put l'accuser de faire partie du système médiatique tout en le critiquant dans Arrêt sur images (2). Au fond, Schneidermann semble sincèrement sûr d'avoir raison. Ce que balayait malicieusement un lacanien interrogé par son frère ennemi Pierre Carles dans son film Enfin pris ! : «Vous n'êtes pas sans savoir que celui qui parle sincère... ment.»

Il faut dire que Daniel est «né avec le Monde». Il y entre à l'âge de 20 ans. A l'époque, le quotidien gothique demeure une institution compassée. Ambiance chemise blanche et cravate. Cheveux en bataille, pan de chemise sortie du jean. Il fait quasiment figure de postpunk. «Un jeune chien fou baba cool», se souvient un de ses anciens collègues.

Il sort pourtant d'une hypokhâgne à Henri-IV. Il poursuit ses études de droit en Sorbonne «à la cafétéria, plutôt». Il habite dans le quartier des Invalides. Il décrit sa famille comme «juive mais athée», «petite-bourgeoise», «tranquillement républicaine». «J'ai été élevé dans des valeurs de justice sociale, de sincérité, de loyauté et d'honnêteté. Et j'y crois encore !» Il entretient un «rapport d'horreur avec le mensonge». Sa mère cristallise la conscience politique de la famille, «plutôt de gauche». Elle travaille dans une galerie d'art, tandis que son père vend de l'électroménager. C'est sa mère également qui interdit la télé à la maison jusqu'aux 16 ans de Daniel qui va voir Thierry la Fronde en cachette chez des copains. «Il valait mieux lire», dit-il. Il comble sa préadolescence asociale par les grands classiques. Il aime la métrique ancienne, comme Michel Houellebecq. Il déteste René Char, le poète vénéré des stars médiatiques dont Jean-Marie Messier. Il préfère Aragon. «Pas le surréaliste, celui bien communiste, bien pompier», (sourire).

Logiquement, il adhère à l'UEC (Union des étudiants communistes). Mais déjà, il sent au sein de la cellule Kaldor que «la puissance des appareils laisse peu de place à l'expression individuelle». Le journalisme s'impose naturellement. Il envoie cinq ou six essais de chroniques à son idole Viansson-Ponté qui lui répond à chaque fois, sans les publier. «Depuis ce jour, je réponds personnellement à chaque lettre ou mail qu'on m'envoie.» Il trouve même le temps. Insomniaque chronique, comme PPDA, il se lève entre cinq et six heures du matin, écrit, surfe sur Internet et répond sur le forum d'Arrêt sur images. «Parfois, je me recouche.» L'écrivain et chroniqueur Nicolas Rey confirme cette courtoisie épistolaire : «En 1993, je lui ai envoyé des textes. C'est le seul à m'avoir répondu. Quelqu'un qui répond de façon aussi bienveillante ne peut être complètement dégueulasse, non ?» La question se pose en effet. Car, outre Colombani et Plenel, Schneidermann n'a manifestement pas que des amis. Un journaliste du Monde : «Quand on entre dans une rédaction, il n'est pas interdit de dire bonjour.» Une jeune et jolie collaboratrice d'Arrêt sur images : «C'est un maso. Toujours à aller au plus près de la brûlure : on ne sait jamais, des fois que le feu reculerait !» Une autre jeune et jolie collaboratrice d'Arrêt sur images : «C'est parfois un tyran dans le travail. Mais c'est par idéal, exigence et rigueur.»

De fait, Schneidermann affiche un militantisme journalistique old school, une obstination de nerd multimédia et de randonneur montagnard (dans le Queyras l'année dernière), de missionnaire de la déconstruction médiatique qui met encore des majuscules à des mots comme Information, Démocratie, Vérité «des mots que j'aime parce qu'ils sont beaux». Sans envisager une seconde leur possible obsolescence.

Il reconnaît volontiers sa faillibilité. Et parfois même celle des autres. Seulement à force de veiller «à ne pas devenir (son) propre point aveugle», ambition cosmique douloureusement intenable, à force de s'ériger en saint, puis désormais martyr, du «journalisme du journalisme», il a littéralement pris la porte sans réaliser qu'il en avait méticuleusement et souvent brillamment dévissé (quelques) gonds. Le plus logiquement du monde.
(1) La Face cachée du Monde, de Pierre Péan et Philippe Cohen (Fayard).
(2) in Du journalisme après Bourdieu (Fayard).

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Daniel Schneidermann en 5 dates

5 avril 1958 Naissance à Paris.
1979 Premier article dans «le Monde».
1992 Commence une chronique consacrée à la télévision, quotidienne puis hebdo-madaire.
1995 Première diffusion d'«Arrêt sur images» sur la 5e.
2 octobre 2003 Parution du «Cauchemar médiatique» (Denoël Impacts).
Par Emmanuel PONCET, Libération, p. 40, mardi 07 octobre 2003

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