Louis Rougier (1889-1982)

Universitaire ayant publié une quarantaine d'ouvrages sur l'histoire des religions, la philosophie, l'épistémologie, la linguistique, l'économie, le droit constitutionnel, et notamment en 1925 aux Editions du siècle, Paris, "Celse contre les chrétiens", un ouvrage qui contient et commente le "Discours vrai (Alèthès logos, écrit vers 178 post J.C.) de Celse", un auteur romain, écrivant en grec, du IIème siècle après Jésus Christ, qui entend défendre l'Empire contre la secte nouvelle des chrétiens, qui en sape les fondements face à la menace des barbares.
Louis Rougier est également l'auteur de La mystique démocratique, ses origines, ses illusions, Flammarion, Paris, 1929, Editions Albatros, Paris, 1983, avec une préface de Alain de Benoist, idéologue, animateur de la Nouvelle droite.

Mais Louis Rougier est également l'auteur de "Le génie de l'Occident", Robert Laffont, Paris, 1969, "Du paradis à l'utopie", Copernic, Paris, 1979.

----------- Le conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique (1977)

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L'idéal de la Grèce, c'est le sage qui s'élève à la contemplation de la vérité par l'exercice de la droite raison et qui fait bénéficier les hommes de ses merveilleuses découvertes: c'est Orphée, Pythagore, Empédocle, Aristote, Platon, Hippocrate.
Il n'est vertus plus prééminentes que celles qui se rapportent à la vie spéculative: «L'homme qui vit de la raison pure, déclare Aristote, mène une vie plus qu'humaine; il y a en lui quelque chose de divin». L'idéal de Rome, c'est le héros, le soldat ou le magistrat qui a sauvé, servi, agrandi sa patrie.
Aux grands citoyens, dont Scipion vit l'Assemblée en songe, est réservée l'immortalité stellaire. C'est par la pratique des vertus civiques qu'on parvient, après la mort, à l'apothéose des bienheureux.

L'idéal du christianisme, c'est le martyr et le saint. Le martyr est l'athlète du Christ, qui court à l'arène sanglante pour être le pur froment de Dieu moulu sous la dent des bêtes, faisant fi de la vie présente pour gagner la couronne de l'immortalité; le saint, c'est le fol amour, qui, détaché volontairement de tous les intérêts du monde, tend à la parfaite imitation de la vie du Christ; il n'est vertus plus cardinales que les vertus monastiques, la pauvreté, l'humilité, l'obéissance, la foi, l'espérance et la charité.

La Grèce proclame le primat de l'intelligence: la science, le rationalisme, le classicisme, la parfaite maîtrise de la pensée et de la forme, constituent son merveilleux magistère.
Rome affirme le primat de la volonté militante mise au service de la civilisation: l'art de gouverner, l'administration, l'ordre civil, le droit qui fixe à chaque personne et à chaque condition un statut légal, voilà son impérissable héritage.

Le christianisme enseigne le primat de la vie du cœur: le mysticisme, le moralisme, un certain romantisme relèvent de lui.
Louis Rougier, Le conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique, Copernic, Paris, 1977, p. 56

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Certes, Iahvé, le dieu solitaire du Sinaï, le dieu farouche des déserts d'Arabie, était un dieu autoritaire, exclusif et jaloux, dénonçant les autres dieux comme faux dieux et ordonnant à ses fidèles de lapider leurs fils et leurs frères coupables d'idolâtrie.
Mais ce fanatisme resta longtemps confiné dans les limites de la race. Iahvé est bien le dieu universel, puisqu'il est le vrai dieu, mais le peuple d'Israël le monopolise en vertu d'une Alliance passée avec lui, qui seule concerne le peuple juif.

En ouvrant indistinctement le Royaume de Dieu aux Gentils comme aux Juifs, aux Barbares comme aux Hellènes, le christianisme s'est donné pour vocation de convertir la terre sans distinction de races, ni de nationalités; il est entré ainsi en conflit avec toutes les religions, tous les mystères et toutes les sagesses autres que lui.
Il a étendu au monde entier l'intolérance qu'il tenait de ses origines.

Pour retrouver la liberté de pensée, cette noblesse infinie de l'homme, il a fallu plaider la «liberté d'errance» : c'est autour de cette modeste revendication que se sont ralliés les philosophes qui, depuis Spinoza, Locke et Bayle, ont défendu les droits imprescriptibles de la conscience.
Entre les obligations civiques et les libertés d'esprit du païen antique, entre l'indépendance à l'égard de l'Etat et l'asservissement spirituel du chrétien pratiquant, l'opposition est saisissante.
Ibidem, p. 58-59.

--------- Celse contre les chrétiens (1925)

3
La tolérance religieuse des Anciens reposait sur la coexistence légale des divers cultes nationaux.
Or, le dieu d'Israël était un dieu autoritaire, exclusif et jaloux, qui ne tolérait pas d'autres dieux que lui. De plus, la loi religieuse des Juifs était une loi tyrannique à la fois morale, civile, politique, hygiénique, qui enveloppait toute leur vie dans un réseau d'observances, les empêchant d'accomplir nombre d'actes dont l'omission était punie chez les différents peuples civilisés, ou leur prescrivant des coutumes, telles que la circoncision - assimilée par Hadrien au crime de la castration.-, réputées barbares et punies comme telles sous l'Empire.

Il en résultait que, pour les Juifs, la tolérance de droit commun ne suffisait pas: il fallait pour que la tolérance, à leur endroit, fût opérante, apporter au droit commun de multiples entorses: il fallait ou persécuter le culte juif ou lui concéder de nombreux privilèges.
C'est à ce dernier parti que s'arrêtèrent les empereurs. En vertu du principe juridique qui accordait aux sujets de l'Empire le droit de vivre selon leurs coutumes religieuses nationales, on sacrifia, en faveur du dieu intolérant d'Israël, les exigences de la religion officielle et du culte impérial. On dispensa les Juifs d'en accomplir les rites et on leur accorda d'autre immunités: le droit de vivre suivant leur loi, des privilèges en matière d'annone, la dispense, temporaire et locale, du service militaire, la dispense de certains honneurs publics, et cela, non seulement aux Juifs pérégrins, mais encore aux Juifs reconnus citoyens romains.
Toutefois, pour bien marquer que le judaïsme n'était toléré comme religio licita qu'en tant que religion nationale, des empereurs s'évertuèrent d'accentuer le caractère national du culte juif. C'est ainsi que Julien l'Apostat essaya de reconstruire le Temple de Jérusalem: seul un incendie traversa son dessein et fit échouer l'entreprise.
Louis Rougier, Celse contre les chrétiens, p. 85-86.

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Ce qui caractérise l'histoire religieuse des Hébreux, c'est leur foi indomptable en la puissance d'Iahvé, qui doit leur assurer, en retour, la prépondérance sur toutes les nations de la terre.
Iahvé est un dieu jaloux: point de compromission possible entre lui et les autres dieux, parce que le Dieu d'Israël est le seul vrai Dieu et que les autres dieux sont de faux dieux ou des puissances subalternes, comme il n'est pas d'alliance possible entre le peuple élu appelé à dominer et les autres nations destinées à le servir.

Toutefois, l'intolérance juive est d'une nature plutôt passive: elle consiste à ne point se laisser contaminer par les fausses religions plutôt qu'elle ne vise à convertir le monde.
Iahvé est bien le Dieu, mais il reste un Dieu national, parce qu'il a passé un pacte au bénéfice d'une seule nation, et le messianisme juif tournerait à sa propre négation si le prosélytisme juif parvenait à convertir la terre: rien ne distinguerait plus alors le peuple élu des autres nations qu'il est appelé à régenter.
On comprend que l'Empire ait pu transiger avec Israël, en lui consentant un statut spécial, à charge de renoncer à tout prosélytisme en dehors de son propre peuple.

Avec le christianisme, il en va tout différemment. Le Dieu des chrétiens est le Dieu des Juifs dénationalisé; le Messie est le Christ sauveur, venu pour racheter l'iniquité du monde et ouvrir le royaume de Dieu aux Gentils comme aux Juifs, aux Barbares comme aux Hellènes.
C'est la religion la plus universaliste qui soit. Elle l'est plus que les mystères orientaux qui contrebalancèrent sa fortune et auxquels elle emprunta ses rites fondamentaux: ces mystères, bien que dénationalisés, ne garantissaient l'immortalité qu'à une clientèle restreinte, celle de leurs initiés, et n'eurent jamais l'idée de voir dans les autres cultes de fausses religions, illégitimes et inopérantes, ou même des contrefaçons diaboliques destinées à être détruites.

Le christianisme emprunta au Judaïsme son sectarisme, déclarant que les dieux des Gentils étaient des démons infernaux, avec cette circonstance aggravante que la nouvelle religion se donnait pour vocation de convertir le monde.
La foi dans le mystère du Christ Messie, puis l'adhésion à des dogmes, de plus en plus nombreux et inintelligibles, devenant la condition première du salut, ne pas avoir la foi ou s'écarter en quoi que ce fût de l'orthodoxie devint la faute irrémissible, plus coupable que les mauvaises actions.
Aussi, les empereurs chrétiens abrogèrent-ils l'ancien principe de tolérance qui était un principe essentiel du droit public romain: désormais, les coutumes des peuples de l'Empire ne furent plus respectées quand elles furent des coutumes religieuses.

Le premier devoir du prince consista à réaliser l'unité religieuse, où Celse voyait, avec les penseurs de son temps, une aberration doublée d'une impiété.
Ainsi fut créé le délit d'opinion religieuse, le crime d'hérésie.
Ibidem, p. 87-88.

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Les persécutions que subirent les chrétiens furent locales, sporadiques, sur le plan cohérent et sans continuité. Elles ont été fort exagérées. Origène rapporte que les martyrs étaient peu nombreux et faciles à compter de son temps.
La persécution de Dioclétien, de beaucoup la plus violente, ne dura pas longtemps et, dans les provinces gouvernées par Constance Chlore, il fut aisé de s'y soustraire. Gibbon croit pouvoir établir que le nombre des martyrs dans toute l'étendue de l'empire romain, en l'espace de trois siècles, n'a pas égalé celui des protestants exécutés sous un seul règne et dans la seule province des Pays-Bas, où, selon Grotius, plus de cent mille sujets de Charles-Quint périrent de la main du bourreau.
Si conjecturaux que restent ces calculs, on peut affirmer que le nombre des martyrs chrétiens est petit au regard de toutes les victimes de l'Eglise pendant quinze siècles: destruction du paganisme sous les empereurs chrétiens; luttes contre les ariens, les donatistes, les nestoriens, les monophysites, les iconoclastes, les manichéens, les cathares et les albigeois, inquisition espagnole, guerres de religion, dragonnades de Louis XIV, pogroms de Juifs.

Devant de tels excès, on peut se demander avec Bouché-Leclercq, «si les bienfaits du christianisme - si grands qu'ils soient - n'ont pas été que trop compensés par l'intolérance religieuse qu'il a empruntée au judaïsme pour la répandre par le monde».
Ibidem, p. 89-90.

---------- Le Génie de l'Occident (1969)

6
INTRODUCTION
On convient d'appeler civilisation occidentale la civilisation qui est née autour du bassin de la Méditerranée dans l'Antiquité classique, sous la double influence de la Grèce et de Rome; qui a rayonné en Europe au Moyen Âge sous le couvert de la chrétienté; qui a débordé, au cours des temps modernes, sur le Nouveau Monde, en particulier en Amérique du Nord; et qui, sous la forme de civilisation technicienne, tend à envahir aujourd'hui le monde entier.

C'est une notion qui n'est ni uniquement géographique ni spécifiquement ethnique, mais essentiellement culturelle, dans le sens qui faisait dire à Isocrate 1 Isocrate, Panégyrique, 50), dans son Discours panégyrique: « Il faut appeler Grecs ceux qui participent à notre culture, plutôt que ceux qui participent à notre race.! »

Une question très discutée aujourd'hui est celle de la valeur de la civilisation occidentale, de sa signification profonde, de ses chances de survie et d'avenir face aux périls qui la menacent. Est-elle une « catégorie historique », un simple moment de l'évolution des sociétés humaines appelé, tôt ou tard, à s'abîmer dans le gouffre de l'histoire dont a parlé Valéry? Intègre-t-elle, au contraire, des valeurs impérissables, permanentes, dont aucune société ne saurait se départir, qui se veut humaine et progressive? Les critiques qui l'assaillent sont-elles l'effet passager du nationalisme exaspéré des peuples sous-développés, impatients de s'affranchir de sa tutelle tout en jalousant son exempIe? Ou, formulée par certains intellectuels en courroux, s'agit-il de la mise en accusation de 1'« homme révolté» de Camus?

Pour qui suit ces discussions, il apparaît que les divergences d'opinion sont dues à ce qu'on omet de s'expliquer sur cette question préalable: en quoi consiste le génie spécifique de la civilisation occidentale, qui la distingue de toute autre?

On a dit que la civilisation occidentale est une civilisation de dialogue. Mais, depuis que l'humanité a émergé de l'animalité primitive, on dialogue dans toutes les langues et sous toutes les latitudes de la terre.
Le génie de l'Occident, p. 7

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CONCLUSION: LE GÉNIE DE L'OCCIDENT
Sous l'influence de l'hégélianisme et du marxisme, s'est répandue l'idée que l'évolution humaine, par le jeu de la dialectique des idées ou le conflit des forces productives qui s'affrontent, obéit à un déterminisme rigoureux, aboutissant, soit à un État social dont Hegel voyait la réalisation exemplaire dans l'État prussien, soit à une société sans classes dont on attend toujours l'épiphanie. Ainsi, inévitablement, l'Histoire aurait un sens irréversible. Par l'effet de ses propres contradictions internes surmontées, l'humanité doit accéder inévitablement aux sociétés techniciennes, condition sine qua non de l'avènement du communisme. Si, sur d'autres planètes, d'autres formes de communautés pensantes se sont organisées et développées, elles devraient, en vertu du même processus inexorable, aboutir au même résultat.

La connaissance de l'histoire ne permet pas d'avaliser une si optimiste conception. Parmi les différentes familles de primates à vocation humaine qui, sous une forme buissonnante, ont pris le départ il y a quelque cinq cent mille ans, certaines se sont arrêtées à l'état sauvage, d'autres à l'état barbare, d'autres, à travers l'âge de cuivre, l'âge du bronze et l'âge du fer, ont accédé à des types supérieurs de culture et d'organisation. La géographie humaine nous restitue actuellement, étalé dans l'espace, l'éventail de tous les niveaux de civilisation. Mais seules certaines familles de la race blanche ont franchi par elles-mêmes le seuil de la révolution scientifique et industrielle.

Aucun impératif historique n'exigeait qu'il en fût ainsi. La conception rationnelle du monde ébauchée par le génie grec, sans l'amorce de laquelle tout eût été compromis, a failli être totalement submergée, dans le Bas-Empire et au Moyen Âge, par des vagues d'irrationalisme d'autant plus puissantes qu'elles flattaient le besoin de merveilleux qui subsiste, comme un reliquat de la mentalité magique primitive, au fond de l'âme humaine.
Ibidem, p. 311

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Quoi qu'il advienne, on ne saurait se défendre d'un sentiment d'admiration envers cette phalange d'esprits libres qui ont dit non à la misère humaine, qui ont essayé de s'en évader, non par l'alibi d'une autre vie, non par une acceptation passive du destin, mais en cherchant par la connaissance à se rendre « maîtres et possesseurs de la nature ».

Il est plus exaltant pour la pensée, il est plus encourageant pour l'action de substituer à l'image d'une créature déchue, qui n'attend un problématique salut que d'une grâce gratuite venue d'en haut, celle d'une humanité émergeant progressivement de l'animalité primitive, de la torpeur de l'inconscient, pour ne demander finalement qu'à sa seule réflexion, à son seul courage, à sa seule ténacité, le ressort de son ascension.

La civilisation occidentale est, en définitive, le résultat d'une mentalité, qui consiste à s'affranchir des tabous, des interdits, des coutumes ancestrales ayant cessé de se justifier par leur utilité sociale et une bienfaisance éprouvée; qui s'efforce de comprendre le monde qui nous entoure, de façon à le maîtriser par la connaissance de ses lois;
qui cherche à améliorer sans cesse la condition humaine, en sorte que la vie soit digne d'être vécue pour le plus grand nombre; mais qui ne consent à le faire qu'à l'aide de procédures respectant en un chacun la dignité de la personne humaine.

En dérobant le feu céleste, il semble que Prométhée, véritable archétype de l'Occident, ait communiqué aux fils d'Erechthée une énergie créatrice, bravant, au risque de se perdre, les interdits des dieux jaloux.
Dans la trilogie d'Eschyle, Prométhée délivré par Hercule faisait suite à Prométhée enchaîné.
Souhaitons que notre civilisation prométhéenne soit délivrée de ses vautours, et qu'elle s'épanouisse, sur toute la surface de la terre, dans l'esprit et le cœur de toutes les familles humaines, associées dans le même destin.
Ibidem, p. 316

----------- Du Paradis à l'Utopie (1979)

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La foi religieuse est la plus étonnante manifestation de l'instinct vital sans laquelle l'existence d'un grand nombre ne serait que duperie sans laquelle ces miraculeuses réussites que sont les sociétés humaines seraient en perpétuelle contestation. La métempsychose explique au paria de l'Inde qu'il aurait tort de se révolter, car, en toute justice, il expie dans la vie présente les crimes qu'il a commis dans ses existences antérieures et sa résignation présente est le gage de sa renaissance dans une caste supérieure. Platon, dans le mythe d'Er l'Arménien, explique comment chaque âme est responsable du sort qu'elle a librement choisi et comment, au prix d'une échelle ascendante de réincarnations successives, elle peut rectifier son choix initial et se libérer du tombeau qu'est le corps pour jouir d'une immortalité céleste bienheureuse en compagnie des dieux sidéraux. Le péché originel dans la Genèse rend compte de l'hostilité de la nature et de la misère de l'homme voué à la concupiscence et à la mort, tandis que le sacrifice rédempteur de Jésus sur la croix le réconcilie avec son créateur, en garantissant aux croyants de ressusciter pour la vie éternelle.

À ce titre les religions ont rendu un service incomparable à l'espèce humaine en lui procurant la force de subsister. Engels, dans une page célèbre, a fait l'éloge de l'esclavage antique sans lequel les civilisations grecque et romaine n'existeraient pas. L'histoire des civilisations les plus avancées repose sur l'exploitation sans merci de masses sacrifiées. Humanum paucis vivit genus, le monde humain vit pour un petit nombre déclare Lucain dans La Pharsale. La religion est le refuge de la créature opprimée. Elle est " l'opium du peuple" selon l'expression de Karl Marx, sans lequel les sociétés humaines eussent été impossibles: elles eussent été en perpétuelles révolutions.
Du Paradis à l'Utopie, Introduction, p. 7

10
L'imparable réponse du croyant au sceptique restera le mot de l'Évangile: « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont dû ». Saint Bernard reprochait à Abélard, voulant prouver rationnellement le dogme, de tuer le mérite de la foi. Saint-Louis refusait, pour la même raison, d'être témoin d'un miracle eucharistique. Les dogmes les plus chers à la piété sont les plus rebutants pour la raison: c'est le credo quia absurdum. « Tous les articles de notre foi, déclare Luther, que Dieu nous a révélés par sa parole, sont, au regard de la raison, tout simplement impossibles, absurdes et faux ». Qu'en conclure? Qu'il faut les rejeter au nom de la raison? Pas du tout, répond le croyant, mais tout simplement que la raison humaine est folie auprès de Dieu, comme l'enseigne saint Paul. Dieu est vraiment le Deus absconditus de l'Écriture qui transcende toutes nos facultés de compréhension et dont les voies sont impénétrables. C'est le mystère de la foi.

Ce qui est vrai pour les croyances religieuses l'est pareillement pour les croyances utopiques. À ceux qui objectent que toutes les prédictions du marxisme ont été démenties par les faits, les croyants trouvent toujours une réponse. Le marxisme est vrai, mais il a été appliqué à contretemps. Karl Marx et Engels n'ont jamais varié dans leurs propos: l'étape du capitalisme doit être poursuivie jusqu'en ses plus extrêmes possibilités avant de passer au socialisme. « Les hommes, dit Marx, doivent d'abord produire les conditions économiques matérielles d'une société nouvelle », à savoir un état de surabondance économique. Le tort de Lénine, c'est d'avoir passé outre aux objections que lui faisait Kautsky, l'avertissant que les conditions économiques n'étaient pas mûres en Russie, pays alors en grande partie rural et arriéré, pour réaliser la Révolution. Plekhanov, de son côté, avertissait Lénine dès 1905: « Les bolcheviks confondent la dictature du prolétariat et la dictature sur le prolétariat ». De là le terrorisme léniniste-stalinien. La seule critique que l'on pourrait adresser à Karl Marx, en lançant le Manifeste du parti communiste en 1848, c'est d'avoir proclamé: «la mission historique de la bourgeoisie est achevée». Engels devait déclarer 50 ans plus tard: «Il est inexacte de penser que l'on se trouve au seuil de la révolution prolétarienne.L'Histoire nous a donnés tort ». Dès lors, la doctrrine marxiste n'a nullement été infirmée par ses désastreux résultats. Elle a été simplement appliquée à contretemps. Le communisme a dérapé simplement par suite d'une erreur chronologique. La foi dans le communisme demeure sauve.
Idem, La pérennité de la foi, pp. 233-234

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