Entre influence politique et sociétés-écrans, l'intrigant parcours de Richard Moatti, intermédiaire et familier de Lionel Jospin *

"SILENCE ABSOLU". Formelle, la consigne a été transmise à ses proches et collaborateurs par Richard Moatti, et appliquée avec zèle. Depuis bientôt six ans, cet homme d'affaires prolifique et familier de Lionel Jospin s'efforce d'éviter la publicité, sans que l'on sache lequel des deux versants de sa vie - professionnel ou personnel - imposerait une telle discrétion. Régulièrement présenté comme un pourvoyeur de fonds occultes pour le Parti socialiste, il ne s'en est jamais défendu publiquement, réservant ses démentis aux juges d'instruction. Mis en examen depuis le 16 février 2000 dans l'instruction de l'"affaire Destrade", il a interdit à son avocat parisien de répondre aux journalistes. Et dans l'entourage du premier ministre, où il ne se montre plus, le simple énoncé de son nom suscite une gêne perceptible.

"J'entretiens des relations personnelles et politiques avec un certain nombre de dirigeants du PS, parmi les plus importants", confiait-il, le 27 avril 1995 à des policiers rennais, dans le cadre d'une enquête du juge Renaud Van Ruymbeke où il était question, déjà, de financement politique... Militant de longue date au sein du courant mitterrandiste du PS, où il rencontra M. Jospin dans les années 1970, M. Moatti devait cette première incursion dans le monde judiciaire aux dépositions de deux hauts dirigeants de GEC-Alsthom, qui avaient révélé au magistrat avoir transféré 7,5 millions de francs sur ses comptes bancaires suisses avec "pour seul objet de financer le PS". L'homme d'affaires avait alors nié avoir été le bénéficiaire des fonds et plus encore "l'envoyé du PS dans cette affaire".

Le contexte était embarrassant : quelques jours plus tôt, M. Jospin était arrivé en tête au premier tour de l'élection présidentielle. Il devait affronter M. Chirac le 7 mai suivant. Dans l'intervalle, l'ami du candidat avait été éconduit lors de son unique visite au siège de sa campagne. Après l'avoir maintes fois reçu dans sa somptueuse villa d'Eygalières (Bouches-du-Rhône) - voisine de celle du comédien Jean-Marc Thibault, dont M. Jospin a épousé la belle-sœur, Sylviane Agacinski -, M. Moatti devait par la suite être "exfiltré" de l'entourage du futur premier ministre, selon le mot d'un de ses proches. Convoqué par M. Van Ruymbeke le 9 mai, M. Moatti admit enfin avoir reçu les sommes, justifiant ses premières dénégations par le souci "que -son- nom ne soit pas exploité la semaine dernière en pleine campagne électorale", mais assura encore être étranger au financement du PS. Disposant d'un titre de résident à Genève, il se présentait comme un "dirigeant de sociétés" prêtant son assistance à "des entreprises françaises -désireuses- de travailler à l'étranger" - parmi lesquelles il citait Campenon-Bernard, la Lyonnaise des eaux et Carrefour. Mais il refusait d'en dire davantage en se retranchant derrière un hypothétique "secret professionnel". Déjà aux limites de sa saisine, le magistrat avait dû s'en tenir là.

"DES OUTILS-INDISPENSABLES"
Cinq ans après, les développements de l'enquête sur les malversations attribuées à l'ancien député (PS) Jean-Pierre Destrade devaient réveiller le soupçon - et avec lui, les inquiétudes du clan Jospin. Placé en garde à vue les 11 et 12 janvier 2000 par la brigade financière de Bordeaux, l'énigmatique M. Moatti démentit à nouveau ce que son double-profil d'intermédiaire professionnel et de dirigeant socialiste suggérait avec insistance. Alors qu'il créait et revendait des entreprises en cascades, l'homme d'affaires siégeait à la commission de contrôle des finances du PS (1979-1994). "Ma tâche, indiquait-il, consistait -...- à trouver des solutions pour remédier au déficit chronique engendré par les frais de presse au sein du parti." Sans autre précision.

Interrogé le 6 avril 2000 par le juge d'instruction de Pau, M. Moatti a confirmé avoir utilisé, "des années 1985 à 1992", des "sociétés off-shore" immatriculées à Panama et à Hong-Kong, expliquant qu'elles constituaient "des outils indispensables à -son- activité". Encore affirmait-il avec vigueur avoir limité ses interventions, pour Carrefour comme pour d'autres, à des projets à l'étranger.

Cette version est contredite par la découverte, lors d'une perquisition au siège de Carrefour, de notes de frais adressées par M. Moatti, sur lesquelles figurent des annotations relatives à divers dossiers soumis à la Commission nationale d'urbanisme commercial (CNUC) - à Lille, Toulouse, Marseille, Bouc-bel-Air. Lui aussi mis en examen, l'ancien directeur de l'expansion de Carrefour a affirmé que les dossiers proposés par M. Moatti avaient été repoussés, mais a relaté que celui-ci s'était présenté à lui "comme un homme admiratif de -la- société et un membre influent du bureau directeur du PS".

L'enquête a, au passage, mis en lumière les conditions incertaines dans lesquelles avait abouti, contre l'avis de la CNUC, un projet de centre commercial à Meru (Oise) que M. Moatti avait proposé à Carrefour. Face au juge, ce dernier a dit s'être appuyé sur ses "excellentes relations" avec l'ancien maire (PS) de la ville, Guy Vadepied, et lui avoir conseillé "de joindre le président François Mitterrand afin que ce dernier intervienne" auprès du ministre du commerce de l'époque, François Doubin. "A la suite de cette intervention, a-t-il conclu, nous avons obtenu l'autorisation."

Aucun de ces faits n'est de nature à impliquer M. Jospin, même si l'utilisation, par M. Moatti, de l'influence que lui valaient ses hautes introductions au PS laisse un sentiment de malaise. Dès 1986, le même M. Moatti avait contribué à l'installation de son ami en Haute-Garonne, lors de sa première campagne législative en cette nouvelle terre d'élection. Il salariait alors - pour quelque 8 000 francs mensuels - l'un des animateurs de la campagne, Kader Harif. Actuel premier secrétaire du PS départemental, M. Harif a indiqué au Monde avoir été rémunéré durant dix-huit mois "pour une mission sur les implantations industrielles en Midi-Pyrénées" dont il dit n'avoir pas "gardé de souvenir précis".

"J'étais allé voir M. Jospin pour qu'on m'aide à trouver un travail, a indiqué au Monde M. Harif, jusqu'alors employé d'un établissement public. C'est comme ça que j'ai rencontré M. Moatti. Je lui ai envoyé l'étude par la poste. Je ne sais pas ce qu'il en a fait." Battu en 1993, M. Jospin s'était replié à Paris avec deux assistantes, dans un appartement loué par M. Moatti. La publication de cette information dans Le Monde, le 4 juin 1999, avait conduit Matignon à faire état de "conventions de remboursement" entre les deux hommes. Répétant que "tout est clair dans cette affaire", le cabinet du premier ministre n'a pas souhaité, deux ans après, donner plus de précisions.
* H.G., Le Monde, 15 mai 2001, p. 12

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