René Rémond

Conférence synthétique remarquable du professeur René Rémond (que j'ai eu comme professeur d'histoire à Sc-Po, et à l'élection de qui j'ai participé pour la présidence de l'Université Paris X-Nanterre) prononcée en août 2005 au Monastère de Ganagobie.

SUR LE SILENCE DE PIE XII PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE (Bulletin du Monastère de Ganagobie n°47 - Janvier-Juin 2006, pp. 3-13)

Par M. René Rémond de l'Académie française

M. le Professeur René Rémond, spécialiste d'histoire contemporaine nous a quittés le 14 avril 2007. Il venait chaque année passer les vacances d'été prés de Ganagobie. Au mois d'août 2005, il avait accepté avec grande gentillesse de prendre sur son temps de repos pour venir au monastère donner la conférence qu'on lira ci-dessous aux moines de l'abbaye, répondant avec patience et humilité aux questions des auditeurs. (Ses propos ont conservé le style oral de l'intervenant.)

L'attitude de Pie XII pendant la guerre à l'égard de la persécution juive n'a jamais fait l'objet de critiques de son vivant.
Quand il est mort en 1958, son prestige était intact et c'est dans les années 1960 qu'un débat s'est ouvert à ce sujet.
Jusqu'en 1958, le pape avait même suscité la gratitude pour son comportement pendant la guerre.

La question a surgi à l'initiative d'un dramaturge allemand, Rolph Hochhut, dans une pièce intitulée Le Vicaire et jouée dans les années 1960. Cette pièce a rencontré un certain succès et depuis ce temps-là, la pression ne s'est jamais relâchée sur cette question.
Elle a été relancée au cinéma en 2002 par le film Amen de Costa Gravas, l'auteur de Z et de L'Aveu.

Le Vicaire de Rolf Hochhut met en scène un Pie XII qui aurait gardé le silence et se serait abstenu de dénoncer les crimes et de condamner leurs auteurs. Non qu'il ait fermé les yeux, puisqu'il a déploré les atrocités, mais il l'a fait en des termes trop généraux en s'apitoyant sur les victimes, et sans mettre en cause les auteurs des crimes.

Il ne lui est pas reproché d'avoir été complice, même si certains le désignent de manière injuste comme le "pape de Hitler". C'est un peu ce que suggérait l'affiche du film Amen présentant la croix gammée et la croix chrétienne superposées, et laissant supposer une sorte d'affinité ou d'alliance tactique ou objective. Non, ce qui est reproché à Pie XII, c'est d'avoir manqué à son devoir.

Il est souvent reproché à l'Église catholique de s'ingérer lorsqu'elle définit le comportement moral des individus. Quand elle se tait, c'est le reproche inverse qui lui est adressé...

Pour expliquer un silence qui paraît incompréhensible, il convient de ne pas perdre de vue les données complexes de cette période. La tentation est grande pour l'Église de se réfugier dans une apologétique facile faisant appel hâtivement aux circonstances atténuantes. L'Histoire ne peut être convoquée ici que pour tenter d'établir la vérité dans la sérénité.

Il est du devoir de l'Église de recevoir la question, de l'écouter sans a priori et d'essayer de faire la part des choses: quels sont d'abord les faits avérés? Quelles sont ensuite les raisons? Question redoutable car il est parfois difficile pour l'historien de cerner les intentions profondes et les convictions morales des acteurs de l'histoire.

SAVAIT-IL?

D'abord, le fait est indéniable: Pie XII n'a pas parlé ou, du moins, très peu.
Une première explication est qu'il ne savait pas. Ce débat sur ce que les gens savaient ou ne savaient pas des atrocités pendant la Guerre revient couramment quand on se penche sur cette période.
La question se pose non seulement à propos de Pie XII, mais aussi à propos des gouvernements alliés. Pourquoi les alliés n'ont-ils pas bombardé Auschwitz?
Est-ce qu'ils savaient ce qui s'y passait exactement?
Et en France, le gouvernement de Vichy était-il au courant du sort qui attendait les juifs qu'il livrait aux autorités allemandes?

La "solution finale" fut un secret bien gardé, détenu par les seules hautes autorités du régime nazi.

Tout prête à penser que Pie XII était relativement bien informé. Il ne savait pas tout. En particulier, connaissait-il l'existence des chambres à gaz? Mais il n'ignorait pas les persécutions, et il était probablement l'une des personnalités les mieux informées, étant au courant d'ailleurs assez tôt, dès l'occupation de la Pologne.
Il était au centre d'un réseau d'information très étendu, dont les agents étaient les nonces, les délégués apostoliques, les évêques, les religieux, les prêtres, les responsables des mouvements qui, depuis la base, faisaient circuler et remonter les informations.

Il est permis d'affirmer que le souverain pontife n'a pas eu de doute sur la réalité, l'ampleur, la gravité des persécutions et les atteintes graves aux Droits de la personne, et que, s'il a choisi de ne pas parler, ce n'est pas parce qu'il ignorait.

ANTIJUDAISME?

Quelles sont alors les raisons qui pourraient faire contrepoids au devoir de juger, condamner, essayer d'intercepter?

Une explication avance qu'il aurait participé de ce sentiment diffus très courant à l'époque qu'était l'antijudaïsme traditionnel, source de l'antisémitisme.

Or l'appareil institutionnel auquel il appartenait avait clairement rompu à l'époque avec cet antijudaïsme traditionnel. Le Saint-Office avait, dès 1928, condamné formellement l'antijudaïsme et l'antisémitisme.

Un texte de cette congrégation avait été produit dans ce sens. Dans le même ordre d'idée, l'explication avancée par certains, surtout les adversaires de l'Église, comme Michel Onfray, selon laquelle l'Église et le pape auraient été solidaires du national-socialisme et manifestaient une certaine sympathie pour cette idéologie, ne mérite pas d'être retenue.
C'est une contre-vérité facilement démentie par les faits.

Son prédécesseur, le pape Pie XI, avait déclaré publiquement en 1937 : "Nous sommes spirituellement des sémites".
Cette déclaration avait eu un grand retentissement.

Le futur Pie XII, alors cardinal Pacelli, secrétaire d'État, avait certainement participé à l'élaboration de cette déclaration, comme il fut associé à celle de l'encyclique Mit brennender Sorge de mars 1937. Écrite en allemand, cette encyclique condamnait solennellement le racisme et l'antisémitisme. Le national-socialisme n'était pas désigné. Mais le contenu de sa doctrine était condamné.

Le document fut introduit en Allemagne en déjouant la surveillance de la Gestapo, et lu en chaire le dimanche des Rameaux dans la plupart des églises.

De plus, ses amitiés personnelles avec les évêques de ce pays allaient vers les plus hostiles au régime.
Il n'a pas du tout le même type de relation avec le cardinal Bertram, archevêque de Breslau et président de la conférence des évêques, qui pratique une politique de conciliation avec le régime, qu'avec Mgr von Preising, archevêque de Berlin, anti-nazi notoire, dont il est très proche.

Cette explication par l'indifférence, voire l'animosité à l'égard des juifs ne peut donc être retenue.

CRAINTE DU BOLCHÉVISME

Plus intéressante, l'explication par la crainte de voir le bolchevisme triompher en Europe et menacer la liberté religieuse et la civilisation chrétienne en général, mérite d'être examinée.
Elle est assez cohérente avec l'histoire propre de cet homme, ses expériences antérieures et sa formation.

Pie XII garde un souvenir douloureux des lendemains du 11 novembre 1918.
Nonce à Munich, il fut témoin direct des désordres provoqués par la révolution et les Conseils d'ouvriers et de soldats menée par Kurt Eisner.

Pendant une centaine de jours, sa sécurité personnelle a été en danger.
Il en a gardé un sentiment de frayeur, et la conscience d'un danger redoutable.
Il convient de tenir compte de cette donnée subsidiaire qui joua certainement dans sa vision géopolitique du rapport des forces.

UN DIPLOMATE

Pie XII était essentiellement un diplomate.
Toute sa carrière s'est faite dans la diplomatie: il n'a jamais exercé de ministère.
Paul VI qui fut archevêque de Milan et Jean XXIII, patriarche de Venise ont eu une expérience pastorale.

Homme de bureau, de dossier et de cabinet, Pie XII a fait toute sa carrière à la Secrétairerie d'État ou en nonciature.
Sa mentalité en est marquée: il croit à la négociation, il fait probablement plus confiance aux interventions discrètes, aux démarches auprès d'un gouvernement qu'aux déclarations publiques. Il ne pense pas qu'une condamnation publique peut entraîner un changement de comportement chez l'adversaire ou même une atténuation.

Il est vraisemblable qu'un Jean-Paul II, au tempérament prophétique plus trempé, dans une situation analogue, aurait prononcé des paroles de feu. Pie XII est une personnalité tout à fait différente.

L'EXEMPLE DES PAYS-BAS ET DE LA POLOGNE

Il avait peut-être des bonnes raisons de garder le silence. Il avait éprouvé que par1er haut et fort n'améliorerait pas à coup sûr la situation.

Aux Pays-Bas, l'épiscopat avait prononcé le 26 juillet 1942 une vigoureuse condamnation publique du comportement des forces d'occupation à l'encontre des juifs.

Il en avait résulté une situation pire: les rafles de juifs s'étaient intensifiées. C'est au cours de l'une d'elles que fut faite prisonnière la future sainte Edith Stein, juive convertie et carmélite réfugiée au couvent d'Echt.
Les Pays-Bas sont le pays où la proportion de juifs déportés fut la plus élevée.

La prise de parole solennelle pouvait donc provoquer l'effet inverse. Pie XII en fut certainement conscient.

Le cas de la Pologne est encore plus probant.
En janvier 1940, Pie XII reçut en audience à Rome le cardinal Hlond, primat de Pologne et archevêque de Varsovie (par la suite, il se réfugia chez vous à l'abbaye d'Hautecombe). Le primat porta à la connaissance du pape les exactions et la brutalité des troupes allemandes à Cracovie, en particulier l'exécution des professeurs d'université.

Pie XII demanda le lendemain à Radio-Vatican de diffuser ces informations et de faire connaître son indignation.

Le surlendemain, l'ambassadeur du IIIème Reich demanda audience et fit savoir que des représailles seraient ordonnées, si Radio-Vatican continuait de diffuser ces informations et la prise de position du pape. Pie XII céda aussitôt.

Le cas de conscience qui lui était posé était grave.
S'il a fait ce choix et non un autre, c'est en connaissance de cause et après avoir envisagé que la prise de parole n'apportait pas les effets escomptés, au contraire.

Son choix fut celui d'un diplomate, comptant plus sur les pourparlers que sur les déclarations solennelles.

UNE CERTAINE IDÉE DE LA PAPAUTÉ

L'idée qu'il se faisait de sa fonction est aussi un élément qui doit entrer en ligne de compte.

Pie XII se considère le père commun de tous les catholiques.
Par conséquent, même s'il peut avoir des sympathies pour un camp, il ne doit pas les laisser paraître et il ne faut pas qu'une partie de ses enfants puissent penser qu'il a choisi le camp adverse.

Ses sympathies ne sont pas douteuses.
Il a eu connaissance, par le canal de généraux allemands hostiles à Hitler, d'informations sur les projets et plans d'attaques stratégiques, notamment sur l'invasion du 10 mai 1940.
Il les a transmises au gouvernement britannique. Il a donc choisi son camp.

Mais ayant été nonce à Munich, puis à Berlin, connaissant bien l'épiscopat de ce pays, la catholicité allemande, sa cohésion, son niveau culturel, il considère que les Allemands sont aussi ses enfants.
Il ne veut pas les abandonner ou les décevoir en prenant parti contre leur pays, ou en leur imposant des drames de conscience, surtout aux jeunes catholiques allemands, tiraillés entre l'obéissance à leur pays ou la désobéissance et la désertion. Ces considérations-là ne lui sont certainement pas étrangères.

Avant sa nonciature à Munich, il avait été associé, au sein de la Secrétairerie d'État, à la préparation de la "Note du 1er août 1917".
Benoît XV qui régnait alors, y préconisait une paix sans annexion ni compensation. Cette initiative fut l'objet d'un rejet total de la part des belligérants, surtout de la France.

Le résultat est que le Saint-Siège fut interdit de présence à la Conférence pour la paix à Versailles en 1918.
Et si le pape actuel a choisi le nom de Benoît XVI, c'est pour rendre hommage à ce prédécesseur, soucieux des intérêts de la paix, qui estimait que chacun des deux camps faisait le jeu de l'adversaire et empêchait l'instauration d'une paix durable.

L'histoire montre qu'il avait vu juste.
Pie XII se souvient de cet épisode. Il veut préserver l'avenir et ne rien faire qui puisse être invoqué pour empêcher le Saint-Siège d'intervenir après la guerre et faire entendre ses vues.

Son attitude a été influencée par sa conception du ministère d'unité qui incombe au souverain pontife.
Le troupeau dont il est le pasteur se limite aux seuls catholiques.

Il a une conception étroitement confessionnelle de sa charge, courante en son temps.
Il ne se considère pas responsable de ceux qui ne font pas partie de l'Église.

Pour les juifs, il distingue dans ses interventions, ceux qui sont baptisés qui sont ses fils, et les autres...
Le racisme est absent de cette vision puisque la ligne de partage est d'être baptisé ou de ne pas l'être.

Lorsqu'il intervint pour cacher des juifs romains et les aider à s'échapper, il le fait parce qu'il considère que Rome et donc les juifs qui sont dans cette ville, relèvent de lui.
Il appartient à une vieille famille romaine et est l'héritier de cette idée que le pape est le souverain de Rome et le père de tous les romains, juifs compris.

LA DÉCOUVEftTE DE LA SHOAH

L'acuité du débat d'aujourd'hui est la résultante de deux changements survenus depuis 1945.

D'une part la prise de conscience tardive, à partir des années 1960, de l'étendue et de la gravité de la Shoah.

Pendant des années après 1945, la déportation raciale fut occultée par la déportation politique.

Pour l'opinion commune de l'après-guerre et jusque dans les années 1960, les déportés n'étaient que des résistants arrêtés et enfermés pour des raisons politiques dans des camps dits "de concentration", la plupart situés sur territoire de la future Allemagne de l'Ouest.

Mais, plus à l'Est, se tenaient les fameux camps dits "d'extermination", où les juifs étaient envoyés pour être éliminés systématiquement.
La plupart de ces derniers étaient en territoire polonais et ont été libérés par l'Armée rouge, qui n'a fait aucune publicité sur eux.

Le nom d'Auschwitz, par exemple, n'a été découvert qu'assez tardivement.

Toute la littérature d'après la guerre n'a presque porté que sur les camps de concentration.

En plus, très peu de juifs reviennent de l'épreuve: 3.000 sur les 76.000 juifs français déportés.

Il fallut attendre le procès d'Adolph Eichmann en 1960-1962, la diffusion de l'œuvre de l'écrivain Elie Wiesel dans les années 1950, et d'autres témoignages pour que gouvernements, médias et opinions prennent la mesure des faits.

CHANGEMENT DANS L'ÉGLISE

D'autre part, un changement de taille intervient au sein de l'Église catholique, qui modifie le jugement à l'égard de ce pape. Le rôle et la fonction du pape ont considérablement évolué.

Depuis Jean XXIII, Paul VI et surtout Jean-Paul II, la personne du pape est investie d'une attente considérable.
Ces papes ont une vision très élargie de leur rôle. Ils ne se considèrent plus comme les pasteurs des seuls catholiques.
Jean XXIII est le premier pape à adresser ses encycliques "à tous les hommes de bonne volonté". Auparavant, les encycliques étaient des "circulaires internes" en quelque sorte. Désormais, elles s'adressent à l'humanité.

Quand Paul VI prononce le 6 octobre 1965 à l'ONU son fameux discours: "plus jamais la guerre", il parle pour l'humanité entière et il définit l'Église comme "experte en humanité".
Son message n'est plus strictement confessionnel mais universel, et touche à la défense de l'homme, de l'humanité, de ses droits et libertés.

La tendance s'est renforcée avec Jean-Paul II. L'image que nous avons du pape n'est pas la même que celle qui avait cours au temps de Pie XII.

Quand nous jugeons ce dernier, il convient donc de ne pas lui attribuer trop hâtivement nos critères actuels, sous peine de faire un dangereux anachronisme.
S'il a parlé, c'est en retrait. À Noël 1942, il prononce un discours aux cardinaux où il déplore que "des centaines de milliers de gens en raison de leur nationalité ou de leur origine sont voués à la mort ou à un long dépérissement".
Le mot juif n'est pas prononcé. Et cette déclaration paraît bien modeste, par rapport à la gravité des faits.

On revient à cette conception un peu restrictive de sa fonction pastorale: de qui est-il responsable? De qui a-t-il charge d'âmes? Le reste de l'humanité ne lui est pas indifférent, mais il ne se considère pas comme directement impliqué, en charge qu'il est des seuls baptisés.

OCCASIONS MANQUÉES?

Pie XII n'a pas forcément fait le meilleur choix.
Dans les invitations de Jean-Paul II à la repentance, le chrétien apprend à distinguer la fidélité et le respect qu'il doit à son Église et le fait qu'elle est constituée d'hommes qui peuvent commettre des erreurs.

Récemment, ont été retrouvés et publiés par deux historiens les éléments d'une encyclique dont la préparation avait été confiée par le prédécesseur de Pie XII à un jésuite, le Père Lafarge, de l'université de Fordham, près de New-York.

Vers 1937, Pie XI avait demandé à ce jésuite spécialiste des questions d'anthropologie raciale d'ébaucher un texte condamnant le racisme en bonne et due forme. Mais Pie XI mourut avant d'avoir pu mener à bout le travail de rédaction.

Ce projet d'encyclique faisait partie de l'héritage de Pie XI transmis à son successeur Pie XII. Pour quelles raisons ce dernier n'a-t-il pas donné suite au projet? Tout récemment, une lettre d'Edith Stein adressée à Pie XI a été découverte et publiée, dans laquelle la future sainte appelait de ses vœux une condamnation formelle de l'antisémitisme nazi.

En 1939, les événements se précipitent. Pie XII est élu au début de mars 1939 et la guerre éclate six mois plus tard. Il n'a pas eu assez de temps pour travailler sur le document.
Les textes qui sont produits par le magistère touchent à des sujets d'un tout autre ordre: le renouveau liturgique, l'exégèse scripturaire... Les textes qui évoquent la situation internationale sont rares. Pie XII attend probablement la fin du conflit.

Il y a incontestablement une part d'énigme.
Très associé au pontificat de Pie XI, le futur Pie XII approuve-t-il entièrement son maître?

En mai 1938, Hitler, invité par Mussolini, se rend à Rome. Et Pie XI quitte la Ville éternelle pour ne pas voir le drapeau à croix gammée flotter dans Rome. Il fait fermer les musées du Vatican.
Ce sont des gestes sans éclat mais qui prouvent que le pape n'approuve pas cette présence.

Est-ce que pour le cardinal Pacelli, qui est le témoin de cette attitude, le pape n'en fait pas un peu trop et compromet l'avenir des relations avec l'Allemagne?

Quelques mois après l'arrivée d'Hitler à la chancellerie, le Saint-Siège avait signé avec le IIIème Reich un concordat dont il avait été l'un des auteurs.

Il a une confiance probablement excessive dans les engagements juridiques.

Il pense que le partenaire qu'il a en face de lui est honnête.

En réalité, il a été trompé. De fait, ce concordat entraîna la disparition des mouvements de jeunesse catholiques.
Et parmi les victimes de la Nuit des longs couteaux (30 juin 1934), essentiellement dirigée contre les S.A., figure le dirigeant des Jeunesses catholiques, qui n'en était pas.

Certains évêques, nonces, voire membres de la curie, sont en désaccord avec lui.
Le cardinal Eugène Tisserand, à Rome à ce moment-là, désapprouve la politique de son maître.
Il fait des vœux pour la France Libre, travaille en sous-main pour la Résistance. Au sein de la curie, il mène une petite fronde.

Quant aux nonces, ils sont très différents les uns des autres.
Certains ont été des partenaires trop complaisants des régimes nazis ou assimilés, fermant les yeux sur des brutalités et des violences accomplies avec la complicité de l'Église catholique.
C'est le cas, en Croatie, des Oustachis contre les Serbes et les orthodoxes.

À l'inverse, d'autres nonces ont fait preuve de courage.
Mgr Valerio Valeri, nonce en France auprès du maréchal Pétain, lui a fait connaître sans détour sa désapprobation sur le statut des juifs et a fait des objections.
En définitive, il s'est montré plus sévère et plus critique sur la politique antisémite du gouvernement que l'ensemble de l'épiscopat français.
À la Libération, le général de Gaulle a demandé son départ, lui reprochant son accréditation auprès du gouvernement du maréchal.
Il fut en réalité un nonce clairvoyant, ferme et prudent, évitant un engagement trop marqué de l'épiscopat français en faveur du maréchal.

Il n'est pas sûr que le dépouillement des archives, dont l'accès aux chercheurs a été libéré par Jean-Paul II, apporte des révélations nouvelles. Beaucoup de documents ont déjà été publiés: une douzaine de volumes des Actes du Saint-Siège, et le plus gros de la correspondance avec l'Allemagne.
Cette documentation n'apportera pas de grandes nouveautés par rapport à ce qui vient d'être esquissé dans cette conférence.

Ce n'est pas complet. Certains souhaitent la poursuite de la publication, et y travaillent déjà. Mais ces archives sont un véritable océan, pas toujours nécessairement bien classé.
Il n'est pas sûr qu'elles apportent des réponses claires aux questions que nous nous posons encore.
Ce type de documentation est très avare pour connaître les intentions profondes et les arrière-pensées, et en reste souvent à la surface des faits bruts, des négociations en cours.

Bulletin du Monastère de Ganagobie n°47 - Janvier-Juin 2006, pp. 3-13