Jean-Paul Picaper

Journaliste. Correspondant du Figaro en Allemagne de 1977 à 2003.
Auteur notamment de Ces Allemands si tranquilles, Plon, Paris, 1988 ; Sur la trace des trésors nazis, Tallandier, Paris, 1998 ; Enfants maudits. Ils sont 200 000. On les appelait les "enfants de Boches", (avec Ludwig Norz), Editions des Syrtes, Paris, 2004 ; Le crime d'aimer. Les enfants du STO, Syrtes, Paris, 2005 ; Angela Merkel, une chanceliere à Berlin. La première femme à gouverner l'Allemagne, Jean-Claude Gawsewitch, Paris, 2005.

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Boche in Frankreich

Les Allemands venus occuper la zone nord en juin 1940 n'ont pas boudé leur plaisir. Beaucoup se montraient tout bonnement soulagés d'avoir survécu aux combats. Les mieux lotis, affectés dans des régions encore bien approvisionnées, s'estimaient chanceux.
À de jeunes hommes qui n'avaient jamais quitté leur ville ou leur village, la guerre avait servi de passeport. Elle les avait arrachés à leur environnement familier, mais aussi affranchis du carcan des habitudes. Si le mal du pays et l'éloignement du foyer pesaient à des soldats qui étaient en majorité des appelés, être en poste dans une garnison proche de Paris, ou dans une paisible bourgade, tenait quasiment lieu de grandes vacances.

Un ancien combattant de la Wehrmacht en avait gardé un si plaisant souvenir qu'il revenait régulièrement passer ses congés dans les endroits où il avait été stationné comme occupant. Il prétendait n'avoir «jamais visité autant de lieux agréables qu'avec l'agence de voyage Adolf Hitler ».

Le point de vue choquera les déportés à qui l'on a fait prendre d'autres trains, dans l'autre sens et pour d'autres camps, mais il exprime une impression communément ressentie chez d'anciens soldats allemands qui ont «séjourné» en France.
Enfants maudits, p. 223

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Chaque homme de troupe portait sur lui, dans son livret militaire, un décalogue, les « Dix commandements pour le comportement à la guerre du soldat allemand ». Les voici:
« 1. Le soldat allemand se bat de façon chevaleresque, pour la victoire de son peuple. Les cruautés et les destructions inutiles sont indignes de lui.
« 2. Le combattant doit être en uniforme ou porteur d'un insigne spécial, visible de loin. Il est interdit de se battre en civil ou sans porter un tel insigne.
« 3. Il est interdit de tuer un adversaire qui s'est rendu, même si c'est un partisan ou un espion. Les tribunaux doivent administrer à ceux-ci leur juste peine.
« 4. Les prisonniers de guerre ne doivent pas être maltraités ou insultés. Il faut leur prendre leurs armes, les plans et croquis qu'ils portent sur eux. Mais il ne faut rien prendre d'autre de leurs biens.
« 5. Les balles explosives dum-dum sont interdites. Les balles ne doivent pas être modifiées dans ce sens.
« 6. La Croix-Rouge est inviolable. Il faut traiter humainement les adversaires blessés. Il ne faut pas entraver l'activité médicale ou spirituelle des infirmiers ou des aumôniers militaires.
« 7. La population civile doit être respectée. Le soldat ne doit pas piller ou détruire à la légère. Les monuments et bâtiments historiques servant au service divin, aux arts, à la science et aux bonnes œuvres doivent faire l'objet d'un respect particulier. Les services matériels ou immatériels de la population ne peuvent être requis que sur ordre des supérieurs et rémunérés.
« 8. Les territoires neutres ne doivent pas être soumis au feu des combats ou aux actes de guerre et il est interdit d'y pénétrer.
« 9. Si un soldat allemand est fait prisonnier, il doit répondre aux questions concernant son nom et son grade. En aucun cas, il ne doit révéler son appartenance à un corps de troupe ni parler de la situation militaire, politique et économique du côté allemand. Il ne doit se laisser convaincre de le faire ni par des promesses, ni par des menaces.
« 10. La désobéissance aux ordres ci-dessus est passible de sanctions. Il faut signaler les atteintes de l'ennemi aux principes édictés ci-dessus dans les articles 1 à 8. Des représailles ne sont autorisées que sur ordre de la direction des armées. »
Ibidem, p. 229-230

3
Les femmes françaises employées par la Wehrmacht, essentiellement dans les services hospitaliers et l'entretien des logements et des cuisines, semblent en revanche avoir été assez bien traitées et correctement rémunérées. En contact avec l'occupant, elles étaient en situation de nouer ou de ne pas nouer des relations jugées par ailleurs indésirables. Elles travaillaient en grand nombre dans les services de santé. Selon les chiffres recueillis par Fabrice Virgili, c'est dans ce secteur et celui des services qu'il y eut le plus de femmes tondues à la Libération. Là, comme dans l'administration et les professions intellectuelles, mais à un moindre degré, le pourœntage de ces réprouvées fut très élevé par rapport aux effectifs féminins: 12 % environ des femmes françaises salariées ont œuvré dans les services sanitaires et d'entretien, mais elles ont totalisé plus de 30 % des femmes tondues. Dans le personnel administratif et les métiers intellectuels, cette proportion fut de 19 % pour 15 % des effectifs. En revanche, au niveau du personnel féminin d'encadrement, la disproportion est bien plus notable. C'est dans l'agriculture, les transports et l'industrie qu'on a compté le moins de fautives par rapport à l'ensemble de la population active féminine.
.....
Comme un fort contingent d'actifs français travaillent directement au service des Allemands, devenus un des gros employeurs du pays, les tentations ne manquent pas. D'autant que nombre d'Allemands mobilisés cherchent à sortir de leur isolement et à briser la routine de la vie de garnison, voire à reconstituer un semblant de vie civile.
Le patriotisme est certainement une acquisition bien plus récente dans la phylogenèse humaine que la satisfaction des pulsions érotiques et de l'instinct de reproduction...

Malgré le danger, tout geste consenti par une Française et l'oubli de soi que procure l'amour étaient pour le soldat allemand autant de prise sur la mort qui l'attendait au tournant. Il est indéniable que des femmes ont cédé aux avances de l'occupant ou l'ont entrepris par intérêt matériel ou pour s'en trouver flattées, mais de plus en plus nombreuses furent celles qui partagèrent, à partir du moment où le sort des armes tourna en défaveur des Allemands, l'angoisse de leur amant, et voulurent lui offrir quelques instants de bonheur sans rien demander en retour.

Le Ille Reich et ses armées reculaient sur tous les fronts. Ces femmes ne se faisaient plus d'illusions. Beaucoup d'entre elles n'avouèrent même pas à leur amant qu'elles étaient enceintes, afin de ne pas le démoraliser alors qu'il partait pour la dernière bataille.
Ibidem, pp. 239-240-241

4
Dans ce contexte et de façon paradoxale, l'occupant put quelquefois représenter, chez certaines femmes, une invite à se libérer de certaines contraintes. « Tenues» par un système encore patriarcal, frustrées psychologiquement au sein de familles où l'expression des sentiments, pour ne rien dire des pulsions sexuelles, demeurait tabou, celles-ci ont basculé vers l'inconnu. Vers des hommes comme on n'en avait encore jamais vu dans de petites communautés vivant quasiment en autarcie et où s'en aller chercher un fiancé en dehors du village pouvait être mal vu.

Le désir de transgression, l'élan à tout gagner ou perdre de la jeunesse qui en poussa quelques-uns, très tôt et d'instinct, à sortir du pays pour rallier la France libre ou à se battre sur place contre l'ennemi et contre la prudence ou l'aveuglement des aînés, ces mêmes ressorts ont aussi déclenché l'attrait de l'interdit, la rencontre avec le destin de l'Autre, du « tout Autre », au pire moment et dans les pires conditions.
À cela, il faut ajouter qu'après 1942, l'obligation faite à des jeunes d'aller travailler en Allemagne, contrainte qui allait peupler des maquis et des groupes de résistance jusqu'alors bien maigres dans leurs effectifs - quoiqu'il y eût aussi des réfractaires partis s'enrôler dans la milice -, cette obligation liée au STO ne s'appliquait pas à la population féminine.

Mais ces choix, qu'ils aient été en rupture avec l'environnement personnel ou, au contraire, nourris par l'exemple familial - une parenté très impliquée dans la collaboration ou violemment anticommuniste ou antigaulliste -, ont tenu autant à un parcours individuel, irréductible aux schémas sociaux, qu'au contexte historique.
Certains milieux ont été plus exposés que d'autres, comme nous l'avons évoqué dans les chapitres précédents, mais, partout, la tentation a existé de goûter au fruit défendu. Certaines femmes ont cherché dans ces « liaisons dangereuses » un refuge et un appui. Alors même que tout contrat officiel resterait exclu et que la guerre barrait l'horizon du futur, d'autres s'y sont jetées par défi ou par coquetterie.
Ibidem, pp. 267-268

5
La loi du talion

À partir de juin 1944, le front de l'Ouest se réveille. Les combats font rage, d'abord en Normandie puis, après le 15 août, sur le littoral varois. Le dernier Conseil des ministres du gouvernement de Vichy s'est tenu le 12 juillet. Pétain désavoue le 5 août l'action de la milice nationale avant de prendre, dix jours plus tard, sur l'injonction des Allemands, le chemin de Belfort. Partout, l'ennemi se replie.

Dans les bourgs et les villes évacués par l'occupant éclate une liesse populaire qui n'empêche ni les débordements, ni les règlements de compte. Le pays se libère et se venge de ce qu'il a subi. On fête l'arrivée des Alliés mais l'on pourchasse aussi les puissants de la veille, collabos notoires, auxiliaires de police, délateurs supposés, et tous ceux que la simple rumeur ou les positions acquises sous le régime désormais honni désignent à la vindicte des populations.

Si les gros poissons ont souvent eu le temps de passer à travers les mailles, le menu fretin se débat dans la nasse. Et l'on exhibe les prises. Des photos témoigneront du spectacle offert.

Celui des femmes tondues reste l'un des plus hideux. On y voit aussi des soldats allemands molestés; tous n'ont pas eu la vie sauve. Si l'on procède à des arrestations sur liste pour faire le tri les jours ou les semaines suivants, on tue aussi sans autre forme de procès.

Des individus seront lynchés ou pendus. Des soldats abattus après qu'ils se sont constitués prisonniers. La justice n'est pas qu'expéditive, elle s'est évaporée dans la tourmente. L'organisation des cours spéciales qui auront à juger les "traîtres" n'interviendra qu'à la mi-septembre 1944.
Ibidem, pp. 279-280

6
Si 1'épuration a été une affaire franco-française, du moins y a-t-on mis les formes, une fois vidées les premières et les plus sanglantes querelles.

Il en est allé tout autrement des vengeances qui ont pu s'exercer sur des Allemands, dont des prisonniers de guerre théoriquement protégés par les conventions internationales : 15 000 d'entre eux ont disparu en France.
Ibidem, p. 288

7
Une faim d'amour

Le sort infligé aux femmes qui avaient « frayé» avec l'ennemi ne tenait pas uniquement à des considérations d'ordre patriotique - ou moral. Des schémas archaïques intervenaient dans la diabolisation de ces « pécheresses ».

Celles-ci ont bien fait l'objet d'une chasse aux sorcières. Leur sexe était une circonstance aggravante. Le sexisme, dont on sait aujourd'hui qu'il est une forme de racisme, s'est toujours emparé du fantasme de la femme subjuguée par la virilité ou l'animalité supposées de l'homme qu'on juge inférieur tout en redoutant sa puissance.

Aux yeux de leurs accusateurs, il ne pouvait être question d'amour ou de tendresse chez ces femmes et leurs amants. Seulement d'intérêt, de vénalité, de sensualité dévoyée, bref d'immoralité la plus grave.
Il y avait plus troublant encore. Si les femmes n'étaient pas les moins enragées à jeter la pierre aux fautives, c'est que celles-ci avaient rompu le pacte, brisé ces chaînes qui leur valaient, à elles, la confiance du père, de l'époux, du fils. Soumission consentie, contractualisée, mais soumission.

En 1944, une citoyenne n'avait pas encore le droit de vote, ne pouvait prétendre à servir dans aucune unité combattante de l'armée et demeurait à bien des égards, devant la loi, sous la tutelle du mari. Elle ne disposait bien sûr pas de son corps au sens où l'entendront les féministes des années 1970, la contraception n'existait pas et l'avortement demeurait un crime passible de la cour d'assises.
Il faut s'en souvenir pour mesurer le scandale, sans négliger le fait que la plupart de celles qui furent alors traquées et, pour certaines, suppliciées, appartenaient à des milieux modestes où la conquête de l'autonomie par les études ou la qualification professionnelle n'entrerait dans les mœurs qu'une, deux, voire trois générations plus tard.

La femme, y compris au sein de la bourgeoisie, restait un être socialement inférieur, assujetti qu'il était à un statut et des fonctions qui lui interdisaient tout écart, sauf à être rejetée par les siens.
Surtout en période de guerre et de pénurie où le bien-être et même la survie des familles n'avaient parfois tenu qu'à la présence des sœurs, mères, grand-mères, parentes proches, quand les hommes n'étaient plus là.

Aussi gênant que cela puisse paraître, chez les commères transformées en harpies, chez les « honnêtes femmes » qui crachèrent à la figure de celles qui avaient trahi leur sexe autant - ou davantage? - que leur patrie, ont pu entrer de la jalousie et de la crainte.
De la jalousie car elles avaient osé s'affranchir des normes quand elles n'y avaient pas pris du plaisir.
De la crainte, car quel mari prisonnier, à son retour, ne serait pas tenté de suspecter l'épouse d'avoir accordé ses faveurs à l'un de ces Allemands qui l'avaient envoyé derrière des barbelés?

A travers ces malheureuses, tondues ou pas, certaines déjà mères ou enceintes, la plupart très jeunes, souvent plus jeunes que leurs accusatrices, c'était la part la moins admissible de soi qu'on s'empressait de conjurer.
Ibidem, pp. 291-292

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