Marie-Dominique Perrot, Gilbert Rist, Fabrizio Sabelli.
Politologues et anthropologue à l'Institut Universitaire d'Etudes du Développement de Genève.
Auteurs de La mythologie programmée, L'économie des croyances dans la société moderne, PUF, Paris, 1992.

1
Pour les sociétés antiques, c'étaient les dieux qui gouvernaient le monde et les Parques tissaient la toile de l'Histoire ; dans les sociétés "traditionnelles", chacun fait ce qu'il doit pour suivre la voie des ancêtres et, au Moyen Age, la Providence assurait le pouvoir des princes et prenait soin de leurs sujets.

L'essentiel est que, dans chaque cas, la contingence (le hasard) soit tenue pour inéluctable et que l'imprévisible se conforme au destin. La société moderne n'est, fondamentalement, pas différente, même si elle se distingue des autres par une expression camouflée de sa croyance.
La mythologie programmée, pp. 53-54.

2
... la modernité se caractérise notamment par la nécessité de faire accepter des programmes, d'imposer à la société une sorte de "conformisme pratique", et de forcer l'adhésion aux projets imaginés par le système.

Mais, pour être efficace, la contrainte doit être dissimulée. D'où l'institution de cérémonies modernes qui puisent leur légitimité dans la structure mythologique ancienne afin de rendre crédibles de nouvelles valeurs et indiscutable la réorganisation des pratiques.
Ibidem, p. 113.

3
Lorsque le Dieu du peuple hébreu se manifeste par la parole et qu'il déclare sa volonté dans le décalogue, son dire est un faire qui instaure une loi et définit le rapport qui le lie aux hommes.
Si la parole divine est performative par définition, la déclaration en constitue la forme privilégiée.

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que toute profération que l'on veut efficace se pare de la forme déclaratoire.
La Déclaration des Droits de l'Homme ne fait pas exception à la règle. Le respect consensuel qui l'entoure est un signe de son appartenance au champ religieux...

La lutte pour les droits de l'Homme tire sa légitimité de cette réalité instituée par proclamation : celle-ci a créé un "fait" auquel la société est appelée à se conformer, même si une pluralité de situations politiques et sociales le contredisent chaque jour.
Ibidem, pp. 139-140.

4
Alors que la Déclaration de 1789 prétendait liquider l'absolutisme royal, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme s'inscrit sur l'arrière-plan des horreurs commises lors de la dernière guerre (mondiale), en particulier à l'encontre des civils et sous la responsabilité des appareils de l'Etat. ...

Devenue parole fondatrice et mythique, la Déclaration a pris valeur de signe de ralliement planétaire de l'humanitaire et conquis une sorte d'autonomie vis-à-vis de ses auteurs individuels, collectifs, ou institutionnels. ...

Aujourd'hui, la Déclaration reste porteuse d'une promesse, celle d'un monde idéal où tous les droits et toutes les libertés seraient respectés. ...

La Déclaration aurait-elle pu se contenter d'être un succédané de religion, une promesse, une utopie, un mythe ? Probablement pas, à cause de sa prétention à l'universalité qui la désigne dejà comme programme.
Ibidem, pp. 152-153-154-155.

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