François d'Orcival
Editorialiste du magazine français des droites libérales conservatrices Valeurs Actuelles.

L’utopie n’est plus ce qu’elle était

27 juillet 2001, après le sommet du G8 à Gênes : Curieusement, il n’y a pas plus “américain”, plus “internationaliste” et plus “blanc” que ce mouvement anti-américain, antimondialisation et pro tiers-monde…

Du sommet de Gênes, il restera ce jeune homme cagoulé, étendu à terre, tué de deux balles dans la tête. Mort pour qui, mort pour quoi ? Carlo Giuliani avait vingt-trois ans. Mario Placanica, le carabinier auxiliaire qui a tiré, en a vingt et un. Il faisait son service militaire dans la police. Giuliani était venu pour attaquer la « police de Berlusconi ». Il avait pris ses risques. Mais peut-être après tout croyait-il que l’on tirait à blanc devant les caméras… Et pourquoi voulait-il « casser du flic », lui, l’étudiant rebelle ? Pour quelle cause est-il tombé ?
Ce « nouveau Mai 68 mondial », comme dit Bernard Kouchner, toujours nostalgique, a commencé le 30 novembre 1999 à Seattle, où cinquante mille manifestants prirent en quelque sorte en otages Bill Clinton et les chefs d’Etats des pays membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qu’il avait invités. Le monde était-il trop calme depuis trop longtemps ? Le système bipolaire avait tout pétrifié dans la guerre froide. Sauf… en 1968, la première “révolution mondiale”, selon Christophe Aguiton, ancien de la LCR d’Alain Krivine, aujourd’hui dirigeant du groupe Attac, en pointe dans la violence “antimondialisation”.
Mais voilà, ajoute-t-il dans son livre (le Monde nous appartient, analysé page 23), « si 1968 représente un tournant considérable dans l’histoire du système monde, ses effets politiques immédiats n’ont pas été suffisants pour faire émerger, à une large échelle, une alternative au monde bipolaire… » La fameuse “révolution mondiale” n’avait donc abouti qu’à une impasse.

Ceux qui allaient vraiment transformer le monde, c’était Ronald Reagan et Margaret Thatcher, les deux auteurs de la “révolution conservatrice” des années quatre-vingt. Même les régimes communistes n’y résistaient pas : le mur de Berlin s’effondrait et bientôt le système soviétique. La révolution reaganienne donnait toute son expansion à l’économie de marché, au capitalisme, à la puissance américaine, désormais seul pôle de stabilité dans le monde. L’utopie communiste était morte, brisée sous le choc des statues de Lénine que l’on arrachait de leur socle. Quant aux derniers rejetons de Mai 68, ils n’avaient plus d’autre ambition que de faire fortune.
Un nouveau diable pouvait surgir : la “mondialisation”. Les enfants du baby-boom d’après-guerre et de la croissance des années soixante avaient inventé Mai 68, ceux des années Reagan-Clinton veulent refaire un Mai 68 en plus “lumineux”, comme les Vietnam du Che, il y a trente ans. Mais l’utopie n’est plus ce qu’elle était.
Pour un mouvement anti-américain, celui-ci a pris ses racines aux Etats-Unis, grâce à des organisations américaines et à des moyens américains. Pas de mobilisation sans Internet, pas d’argent sans les syndicats de l’AFL-CIO, pas de coordination sans le réseau Direct Action Network (Dan). C’est de là que viennent les mots d’ordre et les méthodes, et c’est John J. Sweeney, le président de l’AFL-CIO depuis 1995, qui déclare : « C’est une bataille qui va se livrer dans le monde entier et qui va durer de longues années. Nous devons rassembler les syndiqués, les étudiants, les écologistes, les Eglises. »
Pour un mouvement antimondialisation, il n’a rien de plus pressé que de constituer une nouvelle Internationale, du nord au sud et d’est en ouest ; pour un mouvement de dénonciation des concentrations d’entreprises, il combat la crise du syndicalisme en fusionnant les organisations : en Allemagne, en Grande-Bretagne et ailleurs. « Il ne s’agit plus simplement de “coopérer par-delà des frontières”, mais de créer des organisations intégrées qui ne tiennent plus compte des frontières… » Ce n’est pas le patron d’un groupe multinational qui parle ainsi mais Dan Gallin, l’un des mentors du groupe Attac, ancien secrétaire central de l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation…
Pour un mouvement dont la finalité affichée est de secourir le tiers-monde, il n’est curieusement conduit, entraîné, coordonné que par des Blancs. Des Blancs masqués de noir, mais des Blancs à Seattle, à Prague, à Göteborg comme à Gênes. Christophe Aguiton reconnaît lui-même cette « hégémonie culturelle rebutante pour beaucoup de militants de minorités qui ne se reconnaissent pas dans une manifestation dominée par cinquante mille hippies blancs… ».

Un mouvement incohérent dans ce qui est supposé faire sa force. Premier exemple : les manifestants réclament l’annulation de la dette des pays pauvres (slogan en anglais : « Drop the debt ! »). Mais si cette dette est annulée d’un trait de plume, qui prêtera encore de l’argent au tiers-monde ? La Russie soviétique nous en a fourni l’illustration : soixante-dix ans sans emprunts, un désastre économique, et pour en sortir, la reprise, même symboliquement, de la dette d’avant 1914. Anti-mondialisation pour quoi ? Pour couper les échanges commerciaux ? « L’isolationnisme, dit Bush, c’est plus de pauvreté pour les pauvres. » Ce ne sont pas les Chinois qui ont tout fait pour avoir les JO à Pékin qui vont le démentir.
Autre exemple : les mêmes prétendent protéger la planète en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Ils devraient donc plaider pour l’énergie nucléaire, la moins polluante des énergies ; au contraire, ils la condamnent aussi ! A l’ouest de la Sicile, les émissions de l’Etna sont ces jours-ci bien plus violentes et plus polluantes que toutes nos industries. Et pourtant les Siciliens n’attaquent pas la police, ils prient le bon Dieu.
Valeurs Actuelles n° 3374 paru le 27 Juillet 2001, L'Éditorial de François d'Orcival

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