Thierry de Montbrial

Les limites du "réalisme" en politique internationale, par Thierry de Montbrial (géostratége, directeur de l'Institut français des relations internationales)

Depuis que l'on parle de la "mondialisation", la mode est d'insister sur l'érosion des Etats et l'émergence d'un système international radicalement différent du modèle interétatique, dont on convient de dater l'origine aux traités de Westphalie de 1648. Le cours des événements, depuis le 11 septembre 2001, suggère une interruption, sinon un renversement, de cette tendance.

Le monde semble se réorganiser autour du pôle américain.
Les Etats-Unis, désormais unique superpuissance sur les deux plans militaire et économique, affirment plus que jamais leur absolue souveraineté, en particulier le droit de se faire justice, un droit que revendiquent plus ou moins ouvertement d'autres grands (Chine, Inde) ou petits (Israël) Etats de la planète.
Les institutions internationales sont instrumentalisées par les Américains pour servir leurs intérêts nationaux tels que le président les formule. Le dialogue russo-américain a été rétabli au plus haut niveau. La Russie s'est vu de facto reconnaître le droit de régler sans ingérence extérieure ses problèmes internes (Tchétchénie...), en échange de quoi elle ne s'oppose ni à l'entrée des pays baltes dans l'OTAN ni au déploiement des forces américaines dans le Caucase et en Asie centrale. De même, la dimension idéologique a quasiment disparu dans les relations sino-américaines depuis que la Chine - désormais membre de l'OMC - a soutenu les Etats-Unis, notamment auprès du Pakistan, dans la lutte contre les talibans.

Plus que jamais les relations des Etats-Unis avec les pays de l'aire islamique répondent également à la conception qualifiée de "réaliste" (certains disent cynique) des relations internationales.

Washington soutient des régimes non démocratiques pour autant que ces derniers contrôlent leur rue et servent les intérêts américains.

La "guerre contre le terrorisme" est un concept vague, en fait un slogan destiné aux opinions publiques.
Son contenu réel correspond aux situations les plus éprouvées des relations internationales. La guerre antitalibans fut une guerre interétatique au sens le plus classique, et les coopérations pour lutter contre les aspects concrets du terrorisme (en matière de renseignement ou de blanchiment de l'argent par exemple) sont des coopérations interétatiques également classiques dans leur principe. Le slogan "guerre contre le terrorisme" apparaît objectivement comme un instrument de renforcement des Etats. En effet, chacun a ses "terroristes ": la Chine avec les Ouïghours, la Russie avec les Tchétchènes, Israël avec les Palestiniens, et l'on pourrait allonger la liste. On comprend que le réalisme puisse confiner au cynisme et l'on pressent que des erreurs de calcul pourraient provoquer des catastrophes.

Arrêtons-nous sur le cas du Proche-Orient, dominé par deux hommes - Arafat et Sharon - coresponsables de la spirale infernale attentats-représailles, qui ont hélas prouvé au cours des derniers mois qu'ils n'étaient pas à la hauteur de l'Histoire.
Le général Sharon est l'un des dirigeants qui, après le 11 septembre, ont compris l'avantage qu'ils pouvaient tirer des événements. En décidant d'écraser l'Autorité et les réseaux palestiniens, le premier ministre israélien a voulu éradiquer l'Intifada et créer un nouveau rapport de force plus favorable qu'après Oslo. Pour parvenir à ses fins, Sharon a spéculé sur le soutien de l'Amérique, direct (financier, militaire, etc) et indirect (action sur les autres Etats), et sur l'impuissance européenne. Il juge que la situation politique dans les principaux pays de l'Union européenne rend improbables des sanctions, dans l'ordre commercial notamment. Bardé de certitudes, Sharon s'est même permis début avril d'humilier les représentants de l'UE en leur interdisant de rencontrer Arafat à Ramallah.

Jusqu'ici, Sharon ne s'est pas trompé.
C'est là qu'apparaît crûment l'énormité du risque attaché à l'excès de "réalisme". Dans le contexte actuel, on peut dire que la sécurité d'une bonne partie de la planète repose entre les mains d'un seul homme, dont les décisions orientent le cours des choses aux moments cruciaux : George W. Bush. Dès le 2 octobre 2001, celui-ci s'est prononcé clairement en faveur d'un Etat palestinien et, plus récemment, la résolution 1397 du Conseil de sécurité de l'ONU, proposée par les Etats-Unis, a affirmé une "vision de la région où deux Etats, Israël et la Palestine, vivent côte à côte dans des frontières sûres et reconnues".

SHARON "HOMME DE PAIX"
Le progrès est considérable. Jamais une résolution de l'ONU n'avait fait mention d'un "Etat palestinien".
En pratique, Bush a laissé les mains libres à Sharon, allant même, après Jénine, jusqu'à le qualifier d'"homme de paix", ce qui a dû surprendre l'intéressé lui-même. Le président des Etats-Unis a demandé au premier ministre israélien de retirer "sans délai" les troupes engagées dans les villes sous autorité palestinienne, mais les délais ont été bien longs et le retrait réversible. Le 19 avril, les Etats-Unis ont introduit la résolution 1405 du Conseil de sécurité décidant de l'envoi d'une commission d'"établissement des faits" à Jénine, mais ils ont ultérieurement changé d'avis et mis Kofi Annan dans une situation impossible. Finalement, Washington a proposé l'ouverture d'une conférence internationale sur le Moyen-Orient, mais la Maison Blanche s'est aussitôt employée à en minimiser la portée.

Le fond de l'affaire est que le président Bush n'a pas de vision stratégique claire.
Contrairement à son père, qui a manqué sa réélection, sa véritable priorité est la politique intérieure et, dans l'immédiat, les mid-term elections de novembre. Son administration est notoirement divisée. Il l'a voulu ainsi. Le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, croit à la primauté de la force et prépare une offensive contre Saddam Hussein. Le secrétaire d'Etat, Colin Powell, fait partie de ces militaires qui comprennent les limites de la force et l'importance de la politique, mais sa position semble relativement faible face à son collègue du Pentagone et aussi au vice-président, Dick Cheney, et au conseiller du président pour la sécurité nationale, Condoleeza Rice. De plus, l'équipe des conseillers du président n'inclut aucun spécialiste du Moyen-Orient dans son ensemble.

William Quandt, l'un des meilleurs experts de la question, observe, dans son dernier ouvrage, que pour qu'une médiation américaine dans le conflit israélo-arabe puisse réussir, plusieurs conditions sont nécessaires : une appréciation réaliste de la situation régionale ; des relations de travail harmonieuses entre le président et ses proches conseillers ; des initiatives marquées du sceau de la Maison Blanche pour des raisons de crédibilité ; un soutien domestique suffisant ; le recours à des médiateurs maîtrisant à la fois le processus et la substance, et pouvant utiliser la carotte et le bâton ; une préparation approfondie. Ces conditions ne sont pas réunies à l'heure actuelle.

Certes le président Bush écoute les dirigeants arabes modérés venus lui expliquer que les opinions publiques arabes deviennent "enragées", selon l'expression de l'ambassadeur américain Edward Djerejian. Mais il résiste d'autant plus difficilement à Sharon que, notamment sous l'influence de médias très engagés, son opinion publique est fortement anti-palestinienne, au point que les Européens, jugés "propalestiniens", sont constamment accusés d'antisémitisme ! (c'est nous qui soulignons, notedt)

L'UNITÉ DES EUROPÉENS
Face à la montée des incertitudes, le président des Etats-Unis commence pourtant à entrevoir la nécessité d'agir pour éviter un dérapage susceptible de compromettre ses autres objectifs extérieurs et même éventuellement intérieurs.

Les Européens, dont l'unité est beaucoup plus profonde qu'en apparence, doivent tirer les leçons des derniers mois.
Leur attachement à l'alliance américaine ne saurait justifier qu'ils s'en remettent entièrement au président des Etats-Unis pour les aspects de la politique internationale touchant le plus directement à leurs intérêts. Dans l'avenir immédiat, une politique extérieure commune, dans les domaines essentiels à la sécurité de l'Union dans son ensemble, ne pourra résulter que d'un renforcement de la coopération intergouvernementale. Celui-ci est indispensable, mais sa réalisation dépendra de l'émergence d'une capacité de leadership actuellement inexistante. En ce qui concerne la France, ce n'est pas le moindre des enjeux pour les élections législatives. Pour que l'Europe existe sur la scène internationale, il faut une France cohérente, et donc un gouvernement qui soit celui du président.
Thierry de Montbrial pour Le Monde, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.05.02, p. 1 et 17, LE MONDE | 16.05.02 | 14h58


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