Guy de Maupassant (1850-1893)

Ecrivain normand, surtout connu pour ses contes et nouvelles mais également romancier.
Désenchanté, il meurt d'un excès de vitalité ... Grandes oeuvres, Hachette, Paris 2000.

1
Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de Molkte, a répondu aux délégués de la paix les étranges paroles que voici :"La guerre est sainte, d'institution divine ; c'est une des lois sacrées du monde ; elle entretient chez les hommes tous les grands, les nobles sentiments : l'honneur, le désintéressement, la vertu, le courage, et les empêche de tomber dans le plus hideux matérialisme". Ainsi, se réunir en troupeaux de 400 000 hommes, marcher jour et nuit, ne penser à rien ni rien étudier, ni rien apprendre, ne rien lire, n'être utile à personne, pourrir de saleté, coucher dans la fange, vivre comme des brutes dans un hébétement continu, piller les villes et brûler les villages, ruiner les peuples, puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras ou les jambes emportées, la cervelle écrabouillée sans profit pour personne, et crever au coin d'un champ tandis que vos vieux parents, votre femme et vos enfants meurent de faim ; voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.
Sur l'eau
(1888), Gallimard 1993, Folio n°2408.

2
Toutes leurs conceptions de Dieu, du dieu maladroit qui rate et recommence les premiers êtres, qui écoute nos confidences et les note, du dieu gendarme, jésuite, avocat, jardinier, en cuirasse, en robe ou en sabots, puis, les négations de Dieu basées sur la logique terrestre, les arguments pour et contre, l'histoire des croyances sacrées, des schismes, des hérésies, des philosophies, les affirmations comme les doutes, toute la puérilité des principes, la violence féroce et sanglante des faiseurs d'hypothèses, le chaos des contestations, tout le misérable effort de ce malheureux être impuissant à concevoir, à deviner, à savoir et si prompt à croire, prouvent qu'il a été jeté sur ce monde si petit, uniquement pour boire, manger, faire des enfants et des chansonnettes et s'entre-tuer par passe-temps.
Ibidem.

3
Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écoeurement abominable des mêmes actions toujours répétées ; heureux ceux qui ont la force de recommencer chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, de sortir par les mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux. Heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien ne change, que rien ne passe et que tout se lasse.
Ibidem.

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