Raymond Lévy est l'auteur d'un "roman" plein d'humour sur la vie de militant communiste, Schwartzenmurtz, ou l'esprit de parti, (Albin Michel, Paris, 1977) dont le personnage principal, résistant, communiste, patron dans la confection, est notamment colleur d'affiches pour, éventuellement, l'ineffable Henri Krasucki (1924-2003), permanent, secrétaire, directeur de La Vie ouvrière, puis dirigeant national officiel de la CGT communiste de 1982 à 1992.

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Il faut dire d'emblée que l'auteur de ce récit est atteint de confusion mentale. Pas totalement certes, mais pour le moins dans sa mémoire, aussi lacunaire qu'une plage à marée basse. Des médecins consultés à ce sujet, les uns ont avancé avec précaution qu'il s'agissait probablement d'un blocage inconscient, l'intéressé se refusant obscurément à se souvenir des moments pénibles passés sous l'occupation alle mande, les autres ont suggéré qu'il s'agissait d'une défectuosité vasculaire, en un mot que le cerveau de l'auteur était mal irrigué.

Quoi qu'il en soit, il y a lieu de n'accorder aucune confiance à ce qu'il entreprend de rapporter. La plupart des faits dont le récit va suivre sont confondus et déplacés, notamment en ce qui concerne les dates. L'auteur est incapable, comme on le verra, de situer correctement en 1950 un événement aussi important que la libération d'Henri Martin qui refusa de tirer sur le peuple en Indochine, libération due à des centaines de manifestations et qui d'ailleurs n'eut probablement pas lieu en 1950. Les conséquences d'actions datant de 1955 seront décrites en 1954. Tels témoins apparaîtront ici sous les traits de tristes individus alors qu'ils furent irréprochables, et vice-versa. C'est ainsi que l'ineffable Brozuki dont il se souvient comme d'un homme qui s'est toujours trompé, encore qu'il soit aujourd'hui secrétaire de la Confédération générale des travailleurs, syndicat répondant au principe bien connu de la courroie de transmission, a été plus certainement que l'auteur ne le laisse entendre le secrétaire exemplaire auquel les travailleurs n'ont cessé jusqu'ici et non sans raison de rendre justice. Il citera tout aussi bien quel- que phrase célèbre de l'ineffable Brozuki proférée à l'occasion de l'intervention soviétique à Budapest en l'affectant par erreur à la position du Parti contre la contraception. Par exemple: « Nous sommes contre la contraception, parce que nous sommes pour le droit des femmes à la maternité », phrase qui du reste et vérification faite ne sera pas de Brozuki, mais de Jeannette Veermersch ou de Jacques Duclos.

De même, il ne faudrait pas prendre les bafouillements de son ami Goldenstock pour quelque difficulté à associer les idées, puisque ce bafouillement n'est que la séquelle d'une paralysie faciale, elle-même conséquente à un virage motocycliste raté. Et la preuve en est que Goldenstock a écrit un fort beau livre intitulé Dans les prisons de Fidel Castro où il resta quelques années sans savoir pourquoi, bien que communiste sincère et dévoué.

Mais Goldenstock est doté d'une mémoire implacable, ce qui lui fait écrire, page 223 de son livre: « Je me souviens avec émotion de nos réunions du parti, de nos distributions de tracts. Où est-il, le temps heureux de nos tâches de militants, des Bassompieu, des Astruc, des Schwartz? » Là, il vous touche, car écrire ces choses-là du fond de la page 223 en plein cachot cubain avec dix ans à tirer, c'est d'une belle mélancolie.
Schwartzenmurtz, p. 9-11.

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On a beaucoup écrit sur la Résistance et sur la Collaboration et, pour peu qu'ils en aient quelque curiosité, les lycéens d'aujourd'hui disposent d'une abondante bibliographie sur le sujet. Mais là encore et tout autant qu'en ce qui concerne les erreurs staliniennes, Schwartzenmurtz rappelle qu'on ne retient trop souvent que la manifestation des choses sans en chercher le pourquoi.
C'est ainsi, affirme-t-il, que si l'on peut reprocher à la population française de n'avoir rejoint la Résistance en 1942 qu'à raison probablement d'un ou de deux pour cent, ce n'est pas forcément faute d'avoir voulu le faire, et cette affirmation venant d'un homme aussi mesuré que Schwartzenmurtz est suffisamment sensationnelle pour remettre en cause bien des idées reçues.
Vous aviez, dit Schwartzenmurtz, les gaullistes, les giraudistes, les communistes et les sympathisants, les anciens militaires après le sabordage de la flotte à Toulon, les réfractaires au Service du Travail obligatoire, les francs-maçons, des anciens socialistes et même Pétain en personne qui faisait de son mieux pour limiter la casse tout en regardant du côté d'Alger. Le vrai problème n'était donc pas du tout d'entrer dans la Résistance, mais de la trouver.
Ibidem, p. 98-99.

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Dans les années soixante-dix, un écrivain contemporain de Schwartz, Kirchman probablement, a pu écrire qu'il était plus facile à cette époque de tuer un soldat allemand qu'une obsession sexuelle, ce à quoi Schwartz répondit que tout dépendait des circonstances du meurtre, qu'en tout cas les conséquences en étaient plus funestes et que si c'était pour être drôle, on pouvait faire mieux.
Cette réponse figure dans le tome VI de la correspondance de Schwartzenmurtz, que chacun peut consulter à la Bibliothèque nationale.

A dix-neuf heures le lendemain, Schwartz et Mario appuyèrent leur vélo contre le kiosque à journaux à l'angle du boulevard de Strasbourg et de la rue de la Concorde, où Edouard se trouvait déjà, un peu en aval et à cheval sur sa bécane. On savait qu'il avait deux grenades dans ses poches pour barrer la route à quiconque voudrait les rattraper. La foule circulait lentement sur le boulevard.
Un soldat allemand passa, mais comme ce n'était qu'un soldat et que les tracts mentionnaient un officier, Schwartz décida d'attendre encore un peu, d'autant qu'il n'arrivait pas encore à contrôler sa panique. Trois Allemands passèrent aussi, et toujours la foule comme une marée noire emplissant le boulevard. Des minutes passèrent, et Schwartz se souvient qu'à partir de ce moment tout allait se dérouler comme dans un film muet passé au ralenti, toute sonorité des choses ayant soudain disparu.
Il vit l'officier à vingt mètres à cause de sa grande taille au-dessus de la foule, ouvrit son manteau pour accéder plus vite au revolver passé dans sa ceinture, marcha quelques pas à sa rencontre, sentant Mario tout près de lui, les tracts dans les mains, et les jetant soudain d'un grand moulinet des bras.
L'Allemand buta presque contre lui, et Schwartz tira cinq fois, surpris de la longueur des éclairs fusant du revolver. L'Allemand resta debout et Schwartz se souvient qu'il le vit porter la main à l'étui massif qu'il portait au ceinturon, ce qui montre assez qu'il sait reconnaître à l'ennemi son courage et qu'il n'y a pas que les aviateurs qui envoient des couronnes de fleurs sur la tombe de leur loyal adversaire.
Schwartz courait déjà, enfourchait son vélo, quand il entendit le bruit mat du corps tombé à terre, le tonnerre du son, des cris dans ses oreilles et même un coup de feu. Il connaissait par cœur son itinéraire de fuite pour l'avoir fait et refait dans l'après-midi, et pédalait à fond. Il ne s'agissait pas de rentrer directement rue du Ruisseau, on ne sait jamais.
Quand il y fut enfin, il but six verres d'eau et il décida de planquer la balle qui restait dans le barillet pour l'offrir à Viviane après la guerre. Elle la porterait au cou avec une chaine en or et il la regarderait de temps à autre en songeant au passé. La suite des événements en décida autrement, puisque à la demande générale il en fit donation au Musée de la Résistance.
Ibidem, p. 120-122.

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Tuyau fit savoir en septembre que Jacques Duclos ne recevrait pas Schwartz. Au milieu de l'hiver, Miquel se mit à prendre quelques libertés, comme d'aller jusqu'à la gare au-devant de Madeleine. Des voisins s'étonnèrent vraisemblablement de cet homme brun. Un soir que Miquel s'avançait à sa rencontre sur le quai, Madeleine vit trois hommes se détacher du mur, entourer Miquel qui fit de loin un signe de main dans sa direction. Elle resta pétrifiée. Miquel était arrêté.

Ce soir-là, Schwartz rentra tard de la réunion de la cellule Saint-Ferdinand. Le téléphone sonnait quand il ouvrit sa porte. Madeleine appelait sans désemparer depuis huit heures. Il était minuit. Il la rassura, chercha dans l'annuaire le numéro de téléphone de Liberman (notedt Joe ?, célèbre avocat communiste), qui lui dit de venir tout de suite et le reçut frileusement en robe de chambre.

Miquel fut présenté le lendemain devant le juge du tribunal de simple police pour s'entendre condamner du délit d'infraction à l'interdiction de séjour qui le frappait. Du fond de la salle, Schwartz vit Liberman apparaître, s'avancer vers le juge en levant une main qui tenait une feuille de papier: un visa pour la Pologne.

Schwartz remplit une valise de tricots, de chemises, emmena Miquel acheter un manteau. Madeleine fit un dîner d'adieu. Quand elle eut allumé sur la table les bougies rouges qui donnent un air de fête, Miquel lui demanda gravement d'accepter de le rejoindre en Pologne, et elle répondit qu'elle le ferait. Le lendemain matin au Bourget, deux inspec- teurs de police constatèrent l'embarquement de Miquel et s'en retournèrent. Schwartz et Made- leine montèrent sur la terrasse et attendirent jusqu'à ce que l'avion s'envolât.

La première lettre postée de Varsovie se fit attendre trois mois. Elle était incohérente. Miquel demandait à Madeleine de l'oublier. Le climat était trop froid. Il avait des ennuis de santé. Madeleine écrivit plusieurs fois. La deuxième lettre de Varsovie demandait, si possible, un colis conte- nant des maillots de corps et des caleçons longs. Elle se terminait par une recommandation de ne plus écrire.

Un an plus tard, en 1955 semble-t-il, la Fédération des déportés organisa un pèlerinage à Auschwitz. Schwartz s'inscrivit. Il visita le camp de concentration, ramassa près des ruines de la chambre à gaz un peu de terre mêlée à des particules d'ossements. Les voyageurs furent ensuite invités à séjourner deux jours à Varsovie et répartis en petits groupes qu'accompagnait un interprète. Il vit les quartiers encore en ruines, la surface rasée du ghetto et le monument, les traces noires et béantes de l'insurrection. Quelque part, un Stuka avait été statufié et posé sur un socle en face d'un char soviétique. On lui montra la vieille ville reconstruite telle qu'elle avait été dans le passé, avec ses maisons roses, bleues, jaunes, et l'interprète expliqua les trésors d'ingéniosité qu'il avait fallu déployer pour réussir cette reconstitution. Il vit les quartiers dortoirs tout neufs, les usines d'automobiles en construction qui se profilaient sur l'autre rive de la Vistule. Dans le hall de l'hôtel, il rencontra Raymond Tuyau.

Il prit une limonade au bar, se fit expliquer comment appeler un taxi. Il écrivit l'adresse de Miquel Puig sur un bout de papier qu'il remit au chauffeur. La course lui parut longue, la nuit tombait et les réverbères s'allumèrent. L'immeuble était une sorte de caserne aux escaliers obscurs couverts de graffiti. Brûlant allumette sur allumette, il se perdit dans le dédale des couloirs, entendant à travers les cloisons des voix espagnoles. Il en conclut que l'immeuble était affecté aux réfugiés, revint sur ses pas, changea d'étage et trouva enfin la porte K-27, celle de Miquel Puig. Il frappa, entendit qu'on marchait en pantoufles derrière la porte, qui s'entrouvrit. Miquel portait d'épaisses lunettes noires, crut voir un fantôme et s'abattit dans les bras de Schwartz.

- Viens, dit-il enfin, entre.

Schwartz vit qu'il s'était voûté. Il s'assit à l'unique table de la pièce, posant ses bras sur la toile cirée.

- Je crois que je rêve, dit-il.

Il regardait Sehwartz de ses verres noirs comme une incroyable apparition. Il avança une main, le toucha, et demanda d'abord si Schwartz n'avait pas par hasard une Gauloise. Il aspira une longue bouffée, disant qu'on oubliait combien ce tabac était fort, et des larmes coulèrent en silence sur ses joues.

- Je pleure comme un enfant, dit-il enfin. Tu vois mes lunettes? J'ai les yeux malades. Toi ici!

- Comment va la vie? dit Schwartz.

Miquel resta silencieux un instant, essuya ses joues du dos de la main.

- Tu ne me croiras pas. Le fond de la merde de l'enfer.
Ibidem, p. 238-241.

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Henri Krasucki
Biographie officielle

1924, 2 septembre : Naissance à Wolomin, près de Varsovie, en pologne.

Ses parents, juifs communistes, fuient les persécutions deux ans plus tard. Henri Krasucki grandit dans le XXe arrondissement de Paris, à Belleville. Très tôt, il s’engage dans la lutte politique aux côtés de ses parents.

Résistant à quinze ans, il est arrêté en 1943 alors qu’il participe au Mouvement des travailleurs immigrés, le M.O.I. du Parti communiste. Il est aussi le responsable des Jeunesses communistes juives du XXe arrondissement. L’adolescent est déporté à Auschwitz et à Buchenwald.

À la Libération, Henri Krasucki passe son C.A.P. d’ajusteur et devient ouvrier pour quelques mois. Très rapidement, il entre comme permanent à la C.G.T. En 1947 Henri Krasucki a acquis la nationalité française. Il va mener une brillante carrière dans l’appareil communiste tant au sein de la C.G.T. que du P.C.F.

En 1949 il est secrétaire de l’Union départementale de la C.G.T. de la Seine. En 1953 il entre au bureau fédéral de la Seine du P.C.F. En 1956, c’est le comité central du P.C.F. et en 1961 le bureau conféréral de la C.G.T. Il devient ensuite directeur de l’organe de la C.G.T., La Vie ouvrière , et en 1964 membre du bureau politique du P.C.F.

Au départ de Benoît Frachon à la tête de la C.G.T., il fait figure de possible successeur mais on lui préfère son cadet, Georges Séguy. Le voilà numéro 2. Travailleur infatigable, toujours disponible, il apparaît comme le premier des militants de son organisation.

Quand Georges Séguy est amené à se retirer en 1982 il lui succède à la tête de la C.G.T. La gauche est au pouvoir, son parti aussi, Henri Krasucki se place en principal interlocuteur du gouvernement d’autant plus qu’après la concurrence succède l’unité avec la C.F.D.T. Mais lorsque le Parti communiste se fait critique, la C.G.T. redevient la machine qui pèse d’un grand poids dans les tensions sociales en France.

Henri Krasucki est l’auteur officiel de plusieurs livres, tous publiés aux Éditions sociales : Syndicats et lutte des classes , Syndicats et socialisme (1972), Syndicats et unité (1980).

Décès le 24 janvier 2003. Le président Jacques Chirac lui rend hommage.

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