Michel Léturmy (1921-2000)

Ancien prêtre catholique yin, sincèrement croyant, plutôt candide et généreux. Obéissant théoriquement à ses supérieurs, mais cependant convaincu de la nécessité de moderniser la praxis cléricale dans le monde du travail manuel (mouvement dit des prêtres-ouvriers).
Pendant la deuxième guerre mondiale, frère novice, il travaille avec d'autres frères, en allemagne, de 1943 à l'arrivée des russes en mai 1945, et découvre douloureusement, 12 heures par jour, jour ou nuit, le travail manuel dans une usine du bâtiment.
Après la deuxième guerre mondiale, jeune prêtre missionnaire de la Congrégation des Oblats de Marie-Immaculé, il est aumonier auprès des apprentis de la banlieue industrielle parisienne. Entre autres activités il vulgarise la catéchèse dans un milieu communisant et au contact d'ouvriers musulmans, en donnant, notamment, son interprétation de l'Ancien Testament.
Inquiète, et "pour le soigner", la hiérarchie, qui le suspecte donc de protestantisme et de marxisme, l'envoie à la campagne en Seine-et-Marne, où il s'ennuie et demande à travailler manuellement ; on lui fait faire de la peinture dans une ferme...
Puis, novice chez la Communauté des Frères de l'Ermittage qui oeuvre en Afrique, il travaille en usine et dans des fermes, puis est envoyé en Algérie, aumônier chez des Soeurs missionnaires, où il scandalise l'administration locale, en travaillant manuellement avec les musulmans, ayant avec certains de bonnes relations. Puis il travaille manuellement et durement chez des missionnaires au Cameroun.
Mais, toujours insatisfait de lui-même et de son Eglise, il défroque en 1953 et se marie. Il travaille alors pour Gallimard, à la nrf, soutenu par son ami lui-même défroqué en 1950 (également comme Emile Poulat en 1954) Jean Grosjean et le directeur Jean Paulhan. C'est chez Gallimard qu'il publie cinq ouvrages dont son autobiographie en deux ouvrages : Pour mémoire, 1961 et La discipline, 1963. Mais il publie également des ouvrages sacrés, une traduction du Coran, de la Bible, des textes orientaux...

POUR MEMOIRE

1. Lucien était tout un événement. Ancien légionnaire au visage hâlé, à 1'odeur de musc; le gosier éraillé et le souffle court, le poil blond, un port d'athlète, mais d'athlète miné.
Je ne sais pas s'il venait me voir chaque fois qu'il avait bu, mais je ne l'ai vu que quatre fois à jeun. Une première fois, quand Bernard me l'a amené. Lucien n'a rien dit; que bonjour, peut-être. une autre fois, il est entré dans ma chambre, sans frapper, à deux heures du matin. Je venais de m'endormir. Il m'a dit : "Excuse-moi, je voulais voir si vraiment tu dors seul", et il est reparti. Il est revenu le lendernain, dans la journée; tout droit sur ses pieds, il m'a déclaré : "Le premier qui raconte des conneries sur toi, le premier qui t'emmerde, je lui casse la gueule." J'aurais voulu le faire parler; je lui ai demandé : " Tu as entendu des choses sur mon compte?
- Non! Manquerait plus que ça! " Il mentait...
Pour mémoire, p. 22

2. Dans la rue mal éclairée, un soir, je rencontre un Nord-Africain. Il rentrait de son travail et moi, du mien. "Salut.-Bonsoir." A peine distinguait-on les visages. Cependant, le voilà qui marche à côté de moi' Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait, mais je n'étais pas fâché de faire connaissance. Quand nous sommes arrivés sous le réverbère devant ma porte, je me suis arrêté pensant que nous nous quitterions 1à. " Voilà... Alors bonsoir..." La lumière verte, sous la visière de la casquette, lui éclairait le bout du nez et la mâchoire. Il a levé la tête et j'ai vu ses yeux étonnés : « Quoi? dit-il, tu aimes mieux venir chez moi? ou je viens ehez toi? " J'ai commencé à me méfier; mais je ne voulais ni perdre la face ni faire de peine à cet homrne. Nous sommes entrés tous deux, nous avons monté l'escalier et, une fois dans la chambre, comme nous ne trouvions plus rien à nous dire... "Alors, quoi... dit-il, c'est toi qui baises? ou c'est moi qui baise? c'est comme tu veux. Le temps de monter l'escalier, heureusement, je m'étais préparé même à ça. Le plus doucement que j'ai pu, je lui ai expliqué que chez nous ces « choses-là » ne se faisaient pas...
Je m'en suis voulu longtemps de ce mensonge. Et aussi de ma lâcheté à me rabattre sur l'argument de la coutume (tu parles!), le premier qui m'était tombé sous la main.
Mais lui, il ne s'en payait pas, il insistait : "Alors, tu as une femme? fallait le dire." Je lui ai affirmé que je n'avais pas de femme non plus. "Alors quoi, ça? a-t-il dit, avec un geste vers moi, alors, c'est mort? ça ne bouge pas?... montre-moi..."
Je n'ai rien montré du tout. Une demi seconde. j'ai hésité; pour le défi; mais de m'imaginer, pour cela, levant la soutane, m'a paru trop ridicule. Nous nous sommes dit bonsoir; je ne l'ai jamais revu.
Ibidem, pp. 27-28

3. Au-dessus de ma petite table, j'avais accroché au rnur deux rayons où je rangeais mes livres. Je possédais très peu de livres, mais j'avais mis mon point d'honneur, par pure coquetterie d'apôtre, à placer Goki à côté de Kæstler, Ghéorghiu à côté de l'abbé Godin, un éventail littéraire fort mince, certes, mais ouvert de toute l'ouverture qui m'était permise. (Si je devais rne moquer de quelqu'un, dans ce mémoire, c'est bien de moi que je me moquerais!)
Or, ma ruse réussissait, du moins dans les visiteurs qui s'intéressaient aux livres. Je vois encore l'air scandalisé de Marcel, le chef des Jeunesses communistes... Ce garçon n'avait-il cru acquis à sa cause? Ou bien calculait-il, lui aussi, de me convertir? (« Quoi! tu lis ça, et. ça? »)
J'ai su, depuis, que ce gros sanguin, dynamique et intelligent, Marcel, s'est peu à peu embourgeoisé et qu'en tout cas une fois marié...
Mais, à l'époque dont je parle, il était encore plein d'euvies et de responsabilités, qu'il partageait avec un certain Nicolas, garçon très doux, au contraire, et pâle autant que l'autre était rouge. Les deux m'ont invité, un jour, à une sortie qu'ils faisaient à la campagne. IIs étaient partis devant. Nicolas m'a attendu à la gare de Lagny et ma guidé vers le camp.
Qu'avons-nous fait, le reste de la journée? Rien. Que ce que font les campeurs du dimanche : respirer, promener les yeux tout autour en ignorant le nom des choses; et discuter de la ville. Il y avait deux tentes. Il fut donc décidé que Marcel et sa fiancée dormiraient dans l'une, tandis que Nicolas et sa fiancée m'accueilleraient dans l'autre. Marcel, après tout, c'était le chef!
Quant au don Quichotte que j'étais, bravant, en plein cæur de la place ennemie, et la morale et le canon, il passa, sous cette tente à trois corps? une nuit fort paisible.
Au retour par le train, et jusque dans le métro, il m'a fallu entendre les chansons qui étaient de mode dans le camp communiste; mais elles valaient les nôtres; et les gars chantaient bien.
J'aurais aimé, puisqu'il s'agissait de bâtir, que les jeunes chrétiens s'associent un peu plus aux jeunes ommunistes. Mais les consignes, là-dessus, étaient strictes, au Mouvement.
Je revoyais Nicolas parfois, dans la rue; je l'ai aidé à mettre les tuiles sur la maison qu'il se construisait.
Ibidem, pp. 30-32

4. Passant, un matin, devant le bistrot du Coqfaisan, je me suis entendu héler. J'entrai. Garcia était attablé, avec trois autres, du Parti, devant un verre de blanc. Présentations. Si je me souviens, il y avait eu deux jours de congé, et les compères avaient dû passer la nuit là, discutant et sirotant; ils avaient sormmeil. La conversation est bientôt venue, naturellernent sur nos ÉgHses respectives, faux problème auquel nous sacrifiions les vrais. Et comme nous parlions de nos champions (on en vient toujours à l'argurnent de "l'arbre à son fruit") j'eus l'imprudence de dire : "Regarde ton Thorez, ce fils du peuple, d'où lui viennent sa villa, ses bagnoles? » Je disais ce que j'avais entendu dire; mais Garcia, qui en avait entendu d'autres : "Et regarde tes évêques", dit-il. Et, bon soldat, avec son sens de la hiérarchie, il se mit à excuser là-dessus « mes » évêques et les siens? ce que je regrettais de n'avoir pas fait lc prernier. Puis poursuivant son idée et prenant à témoin ses collègues et le ciel : " Mais toi, dit-il, t'es pas un con, tu perceras... Si! si! crois-moi! pour l'instant t'es dans la merde; mais, écoute-moi bien, tu perceras, je te le dis."
Ibidem, p. 47

5. Le Père Vida, aumônier de prison, était passablement attentif; et aussi le Père Maillat, artiste décorateur; mais le Père Guilledec, l'économe provincial, et le Père Mahin, le directeur de la reyue... à peine avais-je dit un mot de ce que j'avais vu au Landy, que, la mèche en bataille, les coudes sur la table et, dressés sur la pointe des fesses pour mieux me clouer, ils explosaient : que je ne connaissais pas la vie, que les ouvriers, d'accord, étaient de bons bougres, mais qu'il fallait les diriger si on ne voulait pas les voir suivre les démagogues, qu'il fallait les instruire, mon cher, les instruire, et que mon Garcia, il serait le premier, si le vent tournait, à me foutre dehors à coups de pied au cul...
... qu'ils étaient comme ça, les ouvriers, oui, pas éduqués et insatiables d'argent, et passe-moi la baignoire que je mette le charbon...
Tout le folklore bourgeois en une chanson.
Moi, au bout d'un moment, j'abandonnais. Une seule fois je me suis payé une colère. Et puis j'ai regretté.
En outre, c'étaient de très gentils confrères.
Ibidem, pp. 51-52

6. Passait parfois un missionnaire en congé. Du Laos, ils revenaient alanguis, bilieux et les yeux bridés, et s'en allaient en cure à Vichy. Ceux du Cameroun, blancs ou bistres, selon la perméabilité des peaux, partaient en croisière avec leur boîte à images, pour les salles de conférences de leur province natale. Ceux de la baie d'Hudson, hâlés comme des trappeurs, solides comme des ours, colportaient volontiers des histoires d'ours et de trappeurs ... C'était des héros. Ils revenaient du bout du monde.
Ibidem, pp. 53-54

7. J'ai lu quelque chose, je ne sais plus; nous en étions aux prohètes, peut-être à Jérémie. Je sentais le Père Lavaux à mon eommentaire. Il ne disait rien. Anna, Léa, Diégo et les autres posaient des questions, plaçaient leur mot, nullement intimidés par la présence de l'autorité...
Quand ce fut fini, le père Lavaux conclut par ce petit discours que je n'ai pas oublié : "Mes bons amis, je vous félicite de votre sérieux à étudier notre sainte religion. Pourtant, faites attention à ne pas la compliquer. Au lieu de lire la Bible, ma grand-mère disait son chapelet, et, c'était, une très bonne chrétienne." Ce sont là ses mots.
Ils n'ont inquiété personne, sauf Léa, l'intellectuelle, qui m'en a reparlé le lendemain avec colère. Anna ni Diégo ,ni Manoel, n'en ont été troublés : il aurait fallu qu'ils voient un lien quelconque entre ce que Jérémie leur apprenait de Dieu et du monde, et le chapelet de la grand-mère Lavaux!
Après la réunion, j,ai reconduit le Provincial jusqu'à l'autobus, sur l'avenue. "Eh bien, Père, lui dis-je, quelle est votre impression?" (Il me passait une certaine franchise, dont sans doute j'avais besoin; lui aussi, peut-être.)
"Bonne... Bonne... dit-il. Mais vous me faites peur, avec ces lectures... C'est tellement com-pli-qué... "
Il détachait les syllabes, claquant les consonnes comme le bout de son soulier sur le pavé. J'ai dit : " Tout le monde comprend, pourtant; les questions qu'ils posent ne sont pas toutes sottes.
- Oui, mais la Bible, c'est dangereux...
- Enfin, Père, avez-vous remarqué une seule parole qui ait pu choquer le dogme?
- Non! Dieu merci. Je ne dis pas, mais tout cela mène finalement... au protestantisme."
C'était le grand mot lâché. Je me récriai. Nous nous sommes quittés bons amis.
Au vrai, le Provincial avait dû être horrifié.
Ibidem, pp. 92-93

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