(22 octobre 2003) Sarajevo honore Alija Izetbegovic
100 000 Bosniaques enterrent le père de l'indépendance.

Rassemblées sous une pluie battante, des dizaines de milliers de personnes ont assisté, hier, à Sarajevo, aux funérailles d'Alija Izetbegovic. Retiré de la vie politique depuis trois ans, le premier président de la Bosnie-Herzégovine d'après guerre est décédé dimanche (19 octobre 2003) à l'âge de 78 ans.

Bien que son cercueil ait été recouvert du drapeau bosniaque imposé par la communauté internationale il y a cinq ans, aux trois communautés ­ bosniaque (musulmane), croate et serbe ­ qui s'étaient montrées incapables de s'entendre sur un étendard national, son enterrement dans un cimetière surplombant la vieille ville ottomane a été presque exclusivement célébré par les Musulmans bosniaques. Les autorités de Sarajevo avaient affrété des dizaines de bus pour permettre aux Bosniaques de Bihac (nord-ouest du pays) ou à ceux qui ont regagné, ces dernières années, leurs domiciles au sein de l'entité serbe de Bosnie, la Republika srpska, de rendre un dernier hommage à celui qu'ils nommaient affectueusement «Dedo» (grand-père).

Excuser.
Huit ans après la fin de la guerre, seuls des responsables politiques bosniaques de l'entité serbe, dont le vice-président Adil Osmanovic, ont fait, hier, le déplacement de Sarajevo. Le représentant serbe de la présidence tripartite de Bosnie-Herzégovine, Borislav Paravac, s'était fait excuser. En début de semaine, il s'était déjà opposé à la proclamation d'un deuil national. En revanche, plusieurs dirigeants (actuels ou anciens) des Croates de Bosnie sont apparus, ces derniers jours, sur les écrans de télévision de Sarajevo pour exprimer leur peine à la suite de la disparition d'Alija Izetbegovic. Mais leur opinion ne reflète pas forcément celle de la majorité de leur communauté. Pour les Serbes et la plupart des Croates, cet enterrement était tout simplement un non-événement.

A Sarajevo, peuplé majoritairement de Bosniaques depuis la fin du conflit, de nombreux commerçants avaient placé dans leur vitrine une photographie d'Izetbegovic. La presse de la capitale a multiplié les numéros spéciaux sur la vie de l'ancien chef d'Etat qui a conduit le pays vers l'indépendance, puis la résistance à ce qu'on appelle ici l'«agression» de 1992 à 1995.

Hier matin, dès l'aube, plusieurs milliers de personnes ont défilé devant le cercueil d'Alija Izetbegovic placé dans une salle de la présidence, dans le centre de Sarajevo. La foule des anonymes : des vieillards coiffés du béret bleu marine qu'arborait «Dedo» quand il arpentait les tranchées durant la guerre, des jeunes femmes élégantes, des trentenaires chaussés de baskets, des paysannes en fichu. La plupart murmuraient la prière funéraire rituelle des musulmans avant de s'effacer, souvent les larmes aux yeux.

Vétérans.
En début d'après-midi, près de cent mille personnes ont convergé vers la place de Bosnie-Herzégovine où se tenait la cérémonie officielle, à l'ombre de la carcasse de l'ancien siège du gouvernement, bombardé au début de la guerre.

Après la fin des discours, dont celui du haut représentant de la communauté internationale en Bosnie, le Britannique Paddy Ashdown, le cercueil du président défunt a quitté la place aux cris d'«Allah Akbar !» (Dieu est le plus grand, ndlr). Encadré par des vétérans de l'armée bosniaque, le convoi funéraire, suivi par la foule, a ensuite pris la direction du cimetière de Kovaci, sur les hauteurs de Sarajevo.

Pendant ce temps, un commentateur de la télévision affirmait : «Alija Izetbegovic a dû signer un accord de paix injuste (celui de Dayton, en décembre 1995, ndlr), mais il a réussi à préserver l'intégrité de la Bosnie-Herzégovine.»
Libération, Par Thomas HOFNUNG, jeudi 23 octobre 2003, p. 10

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