Hallier soutien Vergès dans sa Préface à "Je défends Barbie", Picollec, Paris, 1988
Juillet 2008. La famille indemnisée
Jean-Edern Hallier (1936-1997)

Redoutable polémiste, selon l'expression du président Jacques Chirac lui-même, et provocateur de grand talent, mais également formidable mégalomane.
Fondateur en 1970 de "l'Idiot international", adversaire du président Valéry Giscard d'Estaing (Lettre ouverte au colin froid, Albin Michel, Paris 1979) et "ami" du candidat présidentiel François Mitterrand, avec lequel il rompt bruyamment en 1982, ... après l'élection présidentielle, en 1981, de Me Mitterrand qui refuse de le nommer ministre de la Culture ...
Un "fou Hallier" selon ses ennemis ...

Voulant rendre publique l'existence de la deuxième femme du président de la République, et de sa fille adultérine Mazarine il a quelques problèmes, notamment il est l'objet de 640 écoutes téléphoniques illégales entre le 4 septembre 1985 et le 19 mars 1986 ...

Il publie en 1993 le casier judiciaire de Bernard Tapie.

Il décède opportunément lors d'une sortie à vélo sur la côte normande, à Deauville, le 12 janvier 1997.

Auteur de plus de 20 ouvrages dont La Cause des Peuples, Seuil, Paris, 1972, Le Premier qui dort réveille l'autre, Sagittaire, Paris, 1977, L'Evangile du fou, Albin Michel, Paris, 1986, Fulgurances, Michel Lafon, Paris, 1996, L'Honneur perdu de François Mitterrand, Rocher/Belles Lettres, Monaco/Paris, 1996.

1
L'Inéligible

La postérité se souviendra que Mitterrand était président de la République sous Jean-Edern Hallier.
De mémoire humaine, jamais un livre ne fut plus célèbre avant même que son auteur n'en écrivît la première ligne - ni un procès plus attendu, avant que le procureur n' entamât son réquisitoire. Ce que chacun subodorait, sachez-le enfin! L'année dernière, moi non plus, je ne savais pas.
Ce que j'ai su, à mesure, m'a ahuri. Français, si vous saviez....

Mitterrand était inéligible et nous ne le savions pas. L'homme m'intéresse, c'est un personnage de roman. Il était inéligible, nous sommes donc inélecteurs. Plus le romancier que je suis s'en délecte, moins le citoyen se sent rassuré. Que dis-je, il s'affole. Il est vrai que j'ai largement contribué à le faire élire. Mea culpa. J'ai péché par démiurgie romanesque. J'ai voulu que ma fiction devmt réalité.
Hélas, la réalité dépasse la fiction.
L'honneur perdu de François Mitterrand, p. 3

2
Le rictus givré de la famille unie

Il croyait qu'il ne serait pas élu, parce qu'il était inéligible.
Étant le premier à savoir qu'un président de la République ne peut se permettre ce qu'un homme privé a tout loisir de faire, il n'a pas hésité à enfreindre la règle qui veut notamment que le chef de l'Etat soit un modèle familial, ce que ni lui, ni son épouse Danielle, dont il vit séparé depuis dix-sept ans, ne peuvent se targuer d'être.
Il était inéligible parce que si nos prétendues élites sont libre-échangistes, la moralité publique, elle, ne l'est pas.
On connaît tout de la vie privée des acteurs, la plupart s'étalent au grand jour. Pourquoi n'aurait-on pas le droit de se pencher sur celle de ces cabots de seconde zone, les politiciens? Puisqu'ils ne cessent de donner des leçons de morale, qu'ils commencent par eux-mêmes. Si on ne les contrariait pas, tellement ils se tiennent entre eux, la théorie de Popper s'en trouverait confirmée.
A savoir: l'habit ne fait pas plus le moine que la fonction ne crée l'organe.

Si des généraux prenaient le pouvoir à Moscou, ils feraient la guerre, mais si c'étaient des pâtissiers, ils transformeraient le Kremlin en pièce montée. Chacun aurait sa part du gâteau.
Hélas, quand les politiciens se le partagent sans contre-pouvoir - l'Église, l'argent, la jeunesse, etc. -, nous tombons sous la chape de plomb du monde où il n'arrive jamais rien: le glacis totalitaire, c'est un immense Jours de France, une revue que l'on feuilletterait, où il n'y aurait que cérémonies officielles, ballets, jolies stars saines, routiers sympas, Carolinomonaqueries sur fond sirupeux d'optimisme béat de commande. Une Sibérie en rose!
Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil! A en vomir! Pas un scandale, rien. Ça ressemble à ce que les politiciens de tous bords voudraient qu'on donne comme image d'eux-mêmes. Pourquoi se font-ils toujours photographier avec femme et enfants? Pour la façade glacifiée !

Le rictus givré de la famille unie! Les signes de piété d'une foi absente! L'appel aux naissances des enfants qu'on abandonne soi-même! Le Verbe redeviendrait chair, nous renaîtrions tous. La glaciation, c'est la langue de bois entropique, le lyrisme cabotin ou la rhétorique creuse des politiciens. Ils peuvent se permettre d'avoir les lois les plus admirables, puisque l'art du double discours leur permet de ne jamais les respecter.
Ibidem, pp.12-13

3
Sans le savoir, un Mitterrand a fait une chose de bien dans sa vie, il m'a forcé à cette reconnaissance. Je n'aurais jamais entrepris les recherches pour retrouver ma fille, qui, de son côté, ne m'avait pas donné signe de vie, s'il n'y avait eu cette affaire de sa petite fille Mazarine.

Au lycée Jacques-Prévert, rue Saint-Benoît, où elle va à l'école, elle répond obstinément à la question rituelle des enfants:
- Qu'est-ce qu'il fait, ton papa?
- Il est président de la République.
- Moi, le mien, c'est Charlemagne, s'esclaffe l'autre enfant, un petit garçon de huit ans, le même âge, dans la cour de récréation.

Elle a déjà son nom de rue, la gamine, la rue Mazarine; mais elle, personne ne la connaît, comme il sied à cette petite princesse inconnue. Cette rue est parallèle à la rue Dauphine, comme le destin de cette petite aurait dû être celui d'une dauphine. Elle se prolonge aussi par la rue de l'Ancienne-Comédie, la comédie mitterrandouteuse.

Il lui en reste une autre à jouer, celle du père surpris. Les rois capétiens affichaient bien leurs rejetons de la main gauche avec écusson barré de la bâtardise. Eux, du moins, exigèrent de la cour qu'elle s'inclinât devant le fruit du péché. Je ne lui reproche pas d'avoir un enfant naturel, mais de ne pas nous le montrer. Qu'attend donc Mitterrand pour promener sa petite Mazarine sur le perron de l'Élysée, sous les flashes des photographes, devant tous ses courtisans agenouillés - d'autant que la loi sur la reconnaissance paternelle date de 1972 et qu'elle a été approuvée massivement par les socialistes? Que ne la respecte-t-il ?
Ibidem, pp.78-79

4
Le népotisme, c'est la maladie sénile du mitterrandisme. Quand Tonton n'est pas l'oncle, il est le parrain, le père, le frère, le cousin, l'amant ou le cocu magnifique de son entourage.
L'Elysée, c'est un arbre généalogique dont les ramifications s'étendent au gouvernement et aux cabinets ministériels en passant par les préfectures et ambassades.
Le socialisme, une agence de placement familial !
Ibidem, p.117.

5
Le népotisme, c'est la structure intime de la société secrète.
Il est ce qui fait que la Nation a cessé d'être démocratique. Il interdit aux uns de s'élever - ceux qui ne sont pas de la famille -, et il permet aux autres de tenir les leviers de commande....
Lévi-Strauss vous dirait que c'est de l'endogamie, la manière dont les tribus indiennes sont presque toutes mortes de consanguinité, les règles de l'échange ne fonctionnent plus...
Le népotisme c'est l'ultime régression.
Ibidem, p.118.

6
A force d'être averti des risques physiques '"que j'encourais, je finissais par y croire. L'Elysée m'envoya le capitaine Paul Barril, qui n'y alla pas par quatre chemins.
Ou bien l'on me retrouvait par trois mille mètres de fond, dans un bac de ciment, en plein triangle des Bermudes, ou bien j'acceptais la villa Médicis, plus un fort dédommagement.
Dans la première hypothèse1 ma famille aurait reçu une lettre où je l'informais de ma décision de changer de nom, de vie, et de continent - et je passais pour assez fantasque pour qu'on ne crût pas aussitôt à un coup de pub.

Ceci prouve à quel point le langage politicien s'est détérioré: il est incapable de discuter à armes égales avec un homme intelligent. On préfère envoyer un spécialiste de la lutte antiterroriste - James Bond contre Homère! Bref, on m'obligea à négocier avec le pouvoir.
Ibidem, pp.122-123

7
Pourquoi un embarras? Pourquoi? Je ne cessais de m'interroger, en attendant de revoir le Président, je me souvenais de nos conversations de jadis. A quand remontaient-elles? Comme le temps passe. La première doit dater de 1971.
Déjà Zelig, il s'était habillé en robe noire d'avocat pour venir assister au procès du journal que je dirigeais à l'époque, l'Idiot international. Toujours, je me souviendrai de ce spécialiste du cœur, au visage replet à la Tino Rossi, fixant d'un œil velouté, racoleur, madame Rozès, présidente du tribunal. Il venait de faire don de sa personne aux gauchistes, trois ans après avoir tenté en vain, en mai 68, de se donner déjà à eux.
En plus il se donnait à moi, le premier jour. Je l'évitai. La politesse voulut qu'au deuxième il me crocheta la main de sa pince huileuse. Ce contact charnel m'emplit d'un vague malaise. J'ai toujours voulu le dissiper intellectuellement, je n'y suis jamais parvenu. Cette gêne insidieuse flottait, elle l'accompagnait partout où je le rencontrais.
Il nimbait dans un gros miasme humide que les chaleurs de l'été rendaient accablant; un certain 15 juin, il faisait torride, nous déjeûnâmes à la Closerie des Lilas. Était-ce la raison pour laquelle il faisait attendre les filles de bonne famille dans une petite Fiat blanche surchauffée pendant quatre heures jusqu'à ce que je vinsse les en délivrer? Etait-ce la mère de Mazarine, neuf mois avant la naissance de l'enfant? La faisait-il couver?

- Surtout, ne croyez pas queue se justifiait déjà Tonton.
Le Q prolongé, le E interminable ! Eueuh! Une manière bien à lui d'insister sur la cheville syntaxique, pour masquer son irritation.
- Queue...
Les oreilles et la queue!
Ibidem, pp.132-133

8
Une vallée de larmes proustiennes

Il aurait mieux fait d'arrêter sa carrière politique après l'affaire de l'Observatoire, ce qu'il supporte le moins qu'on lui rappelle. J'ai tardé à l'évoquer en détail, je ne voulais pas lui faire de la peine. Ne lui en avais-je pas assez fait?
En repoussant ses avances, en ne le considérant pas comme un grand écrivain, en dédaignant son fric! Que sais-je encore... D'autant qu'en lisant mon livre, il va pleurer comme une petite madeleine, ce proustien.
J'étais à la recherche de temps perdu, c'est son temps retrouvé qui accable les Français.

S'il est vrai que la vie est une vallée de larmes, il faut bien qu'il l'arrose un peu des siennes - rien que pour faire repousser sur nos plates-bandes quelques-unes de ces fleurs du bien qu'il chérit si fort. Oui, il va pleurer, comme dans le bureau du juge Braunschweig, quand ce dernier l'inculpa d'outrage à magistrat après la fausse fusillade, en 1959, dans ce jardin du VIe arrondissement où l'on m'enleva moi-même.
Drôle de pelouses, haies étranges, sous les statues de Janus à double visage, où s'entremêlent les lauriers usurpés, les pétales de roses fanées, et les épines empoisonnées du passé.

Notre saint François de Salves est revenu de loin. Quand Mitterrand démasqué craqua soudain, en pleurs, chialant comme un veau, il chevrota entre deux hoquets: «Je suis perdu. » Le juge lui passa son mouchoir en ajoutant: «Un peu de dignité, Monsieur Mitterrand. »
Ibidem, pp.145-146

9
Le syndrome de Gaulle-Gotha

Comme ce livre s'achève, il m'achève. Il m'a contraint à confesser publiquement mes fautes. J'ai été un mauvais père. Pour me racheter aux yeux de ma fille Béatrice, il ne me restera jamais assez d'années pour me faire pardonner toutes celles que je lui ai fait perdre, en l'oubliant - et en acceptant de ne m'acquitter de cette reconnaissance qu'à l'heure où je réclamais celle de Mazarine.

En plus, j'ai avoué mes penchants homosexuels, et j'ai reconnu avoir été corrompu par un Mitterrand pour le faire élire, manquant de peu de me laisser corrompre une seconde fois, pour ne pas le renverser.

Il s'en est fallu de presque rien que l'honneur perdu d'un François Mitterrand ne fût plus que le récit de la perte du mien.
Ibidem, p. 170

-------

AFP - 25 juil 2008 Ecoutes de l'Elysée : l'Etat condamné à indemniser la famille Hallier

PARIS (AFP) — L'Etat a été condamné à indemniser les deux enfants et le frère de l'écrivain Jean-Edern Hallier pour le préjudice subi par leur père dans l'affaire des écoutes illégales de l'Elysée, selon un jugement administratif révélé par Le Point et consulté par l'AFP vendredi.

Dans une décision rendue le 14 mai, le tribunal administratif de Paris a condamné l'Etat à verser 70.000 euros au fils et à la fille de l'écrivain mort en 1997, et 20.000 euros à son frère.

Jean-Edern Hallier avait été l'une des principales victimes des écoutes illégales réalisées par l'Elysée entre 1983 et 1986, qui craignait que l'écrivain ne révèle l'existence de Mazarine, la fille cachée du président.

Cette affaire s'était conclue le 9 novembre 2005 par sept condamnations pénales devant le tribunal correctionnel de Paris.

Les deux principaux protagonistes de cette affaire, l'ancien directeur adjoint du cabinet de François Mitterrand, Gilles Ménage, et le chef de la "cellule de l'Elysée", Christian Prouteau, avaient été respectivement condamnés à six et huit mois d'emprisonnement avec sursis et 5.000 euros d'amende chacun.

Le jugement avait précisé à propos de M. Prouteau "que les faits qui lui sont reprochés ont été commis sur ordre soit du président de la République, soit des ministres de la Défense successifs qui ont mis à sa disposition tous les moyens de l'Etat afin de les exécuter".

Le tribunal administratif de Paris a estimé lui aussi que "les fautes commises par ces hauts fonctionnaires, sur instruction du président de la République et d'autorités gouvernementales, alors même qu'elles sont d'une particulière gravité, ne sont pas détachables du service", et donc condamné l'Etat à payer.

--------

Ainsi a péri, à petits feux, un représentant honorable et sympathique de la gauche caviar, qui n’avait de cesse de dénoncer la « droite poilane ». Une triste entreprise de démolition.
Il lui aura manqué d’écrire le chef d’œuvre qui aurait fait de lui le dernier poète maudit du XXème siècle.

Michel-Edouard Leclerc Posté par M.E.L. le 16 août 2007 dans Arts / Culture , Livres

--------

Jacques Vergès "Je défends Barbie", Picollec, Paris, 1988.
Préface de Jean-Edern Hallier

Je combattrai jusqu'au bout vos idées, et aussi pour que vous ayiez le droit de les exprimer, s'écriait Voltaire, lors de l'affaire Calas, de ses adversaires.
Cette phrase est le fondement de la démocratie des lumières au XVIIIe.
Elle est la devise même de la liberté d'expression jadis sacrée. C'était une règle de laisser à l'autre, même à son pire ennemi et surtout, principe absolu, à celui que l'on juge le droit à la parole. L'invention du rôle de l'avocat, quand l'accusé ne sait pas s'exprimer, con­siste à la lui donner quand même, par personne inter­posée. Les racines de cette profonde politesse sociale, même envers celui à qui on va infliger le châtiment suprême, sont celles de la morale.

Depuis nous sommes retombés dans les ténèbres du Moyen Age.
Quelle que soit la douleur de la mémoire, l'indignation, la juste passion du peuple juif sur le génocide - fondement de la religion d'Israël au XXe siècle, pas celle du judaïsme, mais le principe de rassemblement du sionisme - la diabolisation de Me Jacques Vergès lors du procès Barbie et la tentative de lynchage dont il fut la victime par des groupes manipulés d'un Ku Klux Klan de syndiqués de la paranoïa, en un simulacre de vindicte populacière, lors du verdict du procès Barbie, m'ont profondément choqué, et je ne suis pas le seul. Par leur manque de respect pour la justice dans un pays démocratique ce que révélaient ces manifestations est attristant pour ceux qui croient à la dignité humaine.
A quoi sert un procès, si les excès de ceux qui préfèrent faire justice eux-mêmes entachent sa tenue? C'est sa gravité qui donne au châtiment toute sa mesure, et jamais l'hystérie qui peut l'entourer. La solennité du décor de la cour d'assises n'a pas d'autre finalité : substituer à la subjectivité passionnelle les apparences de l'objectivité et au grand guignol sacrificiel, le caractère irrémédiable de la peine. Or ces gens, ces vengeurs étaient atteints d'une maladie étrange, que les anciens Grecs appelaient hybris - la démesure ...

En flétrissant leur juste cause, ils sont doublement condamnables, en tant que tels, et pour ce tort qu'ils font à leur propre cause. Ajoutons que de nombreux dossiers sur ce procès sont parus dans la presse, vendus comme étant complets - l'A.F.P., Globe, ou Le Monde, pour ne citer que ceux-là. Pas un n'a retranscrit la plaidoirie de Jacques Vergès, à part de courts fragments, et l'on se demande bien ce que l'on peut savoir de sa défense, quand on lit dans Le Monde, pour tout commentaire, ce balancement de stéréotypes: « un torrent impétueux de mots, de formules, de citations, charriant quelques pépites et beaucoup de boue ».

A ma connaissance, les minutes de Nuremberg, et des grands procès des criminels de guerre nazis ont toujours été intégralement rendus publics - et il n'aurait pas été question de censurer le discours des avocats. Il y a plus : le comportement de l'édition française, quand il s'est agi de publier le manuscrit. La pusillanimité méprisable de ces marchands de soupes, pour ne pas dire plus, l'auto-censure n'osant pas dire son nom, sourde, rampante, faite d'auto-intimidation et d'arguments commerciaux fallacieux, ont retardé pendant de longs mois la sortie en librairie, qui ne se serait jamais faite sans le courage républicain d'un seul, s'appuyant sur nos bons vieux principes de liberté d'expression, sans se laisser intimider par la terreur insidieuse qui règne au sein d'un secteur de la culture désormais normalisé, le monde du livre.

C'était un courage nécessaire de l'éditer, et pour moi, élevé catholiquement, mais fils d'une mère juive, et de parents qui sauvèrent plusieurs dizaines de familles juives sous l'occupation allemande, de le préfacer, un devoir.
Voyons d'abord qui est l'homme, derrière les dérisoires fumigènes d'enfer que les media croient bon d'allumer sur son passage, pour mieux comprendre son art - et comment il a pu l'amener à accepter la défense de Barbie.
Je connais Jacques Vergès depuis toujours. Ce toujours remonte aux années 1960. Vingt ans après, comme pour les Trois Mousquetaires. En ce temps-là, il dirigeait la luxueuse revue tiers-mondiste Révolution, où j'écrivais moi aussi. Quand il disparut pour huit ans en 1970, je le rencontrai successivement dans les maquis boliviens en 1973, chez les Khmers rouges, et dans un bordel de Tel Aviv ...

Il ne me démentira pas. Reste à savoir pourquoi cet ancien combattant des Forces françaises libres, ce progressiste reconverti, plus reconnu à droite qu'il ne l'est par une gauche dont il est l'épine dans le pied, continue à passer pour le diable - quand bien même le diable revient-il à la mode.
« Il n'y a pas d'explication policière de l'histoire», disait le héros de la Conspiration, de Paul Nizan, à son fils. Pourtant chacun y va aujourd'hui de la sienne, au ras des pâquerettes. Qui manipule Vergès? Le K.G.B. ? Les Chinois? L'Internationale terroriste? Les anciens nazis en Amazonie? Sous chacune de ces plaidoiries, c'est comme s'il y avait une mine enfouie, prête à exploser à la figure des folliculaires.
Quitte à choquer, un véritable portrait de Vergès n'est possible qu'à condition d'aller au-delà des lieux communs de la presse, dont la redoutable indigence n'est pourtant pas innocente: autour de tout homme d'exception, s'écriait déjà Nietzsche, se dégage un brouillard, une incohérence, que chacun essaie d'appliquer à toute pensée un tant soit peu profonde. Or, personne ne peut nier que Vergès ne soit aujourd'hui le plus grand avocat français. Au sens où comme autrefois avec Maurice Garçon, ou Floriot, il attire à lui le plus grand nombre de causes célèbres.

Rien de plus clair que le combat qu'il mène depuis des années, mais c'est comme pour la Lettre volée d'Edgar Poe, elle a beau être posée au milieu de la table, nos esprits tordus refusent de la voir.
«L'infraction caractérise la société humaine, me dit-il, elle fait que l'homme quitte l'animalité et tend à devenir un dieu. Il n'y a que dans la société animale qu'il n'y ait pas de ces transgressions. »
Le bonheur par le crime? Est-il un lointain disciple du marquis de Sade? Non, avec un professionnel absolu, qui a sacralisé son métier au point de construire à partir de lui une conception du monde: unité de temps, de lieu, d'action, c'est la cour d'assises qui se change en théâtre classique de l'universel. De la grande littérature, mais transposée en langage juridique.

Vergès, pur praticien de ce qu'il appelle l'art judiciaire développe cette conception romanesque de la justice. Elle le meut au stade esthétique, que le grand philosophe Kierkegaard mettait au-dessus du stade moral, considérant que c'est là le niveau de l'esprit supérieur. Il est vrai que c'est incompréhensible, voire scandaleux pour les majorités silencieuses qui ont ressorti avec Barbie ce vieux bouc émissaire de leur étable. Qui était ce monstre?

La tâche de l'avocat, c'est de montrer ce que le cas de son client, quel qu'il soit, comme le personnage d'un grand roman, a d'unique en son genre. S'il veut gagner, il doit créer une œuvre originale. Malraux déclarait: « Si on essaie de comprendre le crime on n'arrive plus à le juger. » «Le pire des assassins est un être humain, c'est ce qui le rend fascinant. » Un chimpanzé déguisé en S.S. à Auschwitz ne pose aucun problème, l'humanité de Barbie si ... Moi, j'occupe tous les rôles qui peuvent passionner, voyeur, acteur, auteur.

Sous l'avocat reconnu, admiré par ses pairs - et dont Badinter même se vantait d'être l'ami, jusqu'au jour où, nommé ministre de la Justice, Vergès refusa de lui adresser la parole, sous le prétendu dandy qui avoue avec complaisance posséder un hôtel particulier, adorer se prélasser pendant des heures dans un bain moussant, se caresser le cou de cachemire, fumer le havane, se cache un moine-mandarin, un travailleur acharné, un ascète qui dort dans son bureau comme dans une cellule de prisonnier, et étudie ses dossiers dès l'aube. L'argent, il s'en moque, il ne prend jamais de vacances. Dès qu'il a un moment libre il se plonge dans la poésie, Aragon, Rimbaud, Baudelaire, Ezra Pound, ou, ces jours-ci, les plaidoiries de Cicéron grandes ouvertes sur son bureau.

Est-ce là la subversion de Vergès ? Est-ce à cause des poètes qui enchantent son intimité que rien qu'à pro­noncer son nom auprès des imbéciles c'est comme si les flammes de l'enfer vous roussissaient aussitôt la barbe.

Il faut être un sombre crétin pour tenir rigueur à Maupassant de mettre en scène des bourgeois tarés et syphilitiques. A Proust, des pédérastes. Ou aux dieux de la tragédie grecque, d'Eschyle à Sophocle, d'être des monstres sanglants. C'est tout le fondement de la civilisation occidentale qui s'écroulerait s'il était possible d'incriminer un écrivain pour ses personnages, ou un avocat - dont c'est le métier de défendre n'importe quel criminel - de plaider pour Barbie. Gilles de Rais, Landru, le docteur Petiot ou Jack l'Eventreur ont eu, en leur temps, d'autre Vergès pour les défendre, pour ne citer que quelques-unes des grandes figures du crime.
Fallait-il les abattre sans jugement? Seules les sociétés idéalement totalitaires croient pouvoir se débarrasser du protocole de la justice, quand bien même n'est-il qu'un simulacre nécessaire. Ou si l'on continue à faire grief à Vergès de sa redoutable rhétorique au service de Barbie, celles qui sont en pleine régression psychique, ne songeant plus qu'à substituer le Ku Klux Klan et le lynchage de certains vengeurs extrémistes juifs à la procédure. Qu'on ose me dire le contraire ...

Alors pourquoi Vergès attire-t-il les affaires maudites, comme le papier collant les mouches? Et la plus délicate par toutes les passions religieuses qu'elle a soulevées, le procès Barbie. Quelle est sa cause à lui? Son secret? Sa déchirure sentimentale? Est-ce que c'est parce que sa femme Djamila Bouhired a été torturée en Algérie par les parachutistes qu'il paraît vouer à l'armée française une haine inexpiable?

Demain il sera capable de la défendre, comme un joueur de billard à trois bandes pour atteindre sa cible par ricochet. Rien n'est jamais évident avec Vergès. Qui est-il? Quel est son noyau originel? Son moteur névrotique? Faire parler de lui, diront les mauvaises langues. Certes il n'est pas insensible à la célébrité. Qui l'est, lui jette la première pierre. Comment rendre compré­hensible cet homme, poussé par la passion aristocratique de déplaire, pour parler comme Henry de Montherlant, si l'on ne remonte pas très loin.

Jusqu'aux blessures cachées de sa petite enfance, à l'Ile de la Réunion. Ce bâtard, né d'une mère vietnamienne et d'un père créole, a été profondément marqué par le souvenir de ce dernier qui perdit son poste de consul pour avoir épousé une Asiatique.

Au-delà de la facilité de la psychanalyse, nous touchons aux ressorts mystérieux de certaines grandes figures de l'histoire et de la tragédie. La profonde étrangeté de Vergès n'est pas au niveau des idées mais de l'être. Tout le monde n'a pas la chance de naître orphelin ... Ou bâtard.
Or, le héros romantique par excellence, ténébreux, noir, ange déchu qui feint de se mettre du côté des forces du mal - plutôt que de jouer au modèle d'aujourd'hui, le salaud bien sympathique ­ c'est bien le bâtard. De l'Hernani hugolien, en passant par Baudelaire, Byron, Dumas, ou Franz Fanon, le métis antillais des Damnés de la terre, jusqu'à Vergès, c'est toujours la même figure qui revient, issue du roman noir du XIXe. A chaque fois, elle donne à ses acrimonies, ses haines intimes, la dimension d'une pen­sée esthétique et sociale.

Que veut le bâtard? D'abord la reconnaissance personnelle. Mais il ne peut l'obtenir qu'à travers la restauration de la classe sociale en pleine décadence qui l'a exclu, grâce au sang neuf de la bâtardise. Le Chinois Vergès ne défend pas Barbie, il essaie de sauver la grandeur théâtrale de la justice du vieil homme blanc. Et on ne voit pas pourquoi, après le procès de Nuremberg qui eût ses avocats pour défendre les grands criminels nazis, Barbie n'aurait pas eu un Vergès à ses côtés.
Que lui reprocher? Son talent? Son mépris des parodies de justice? C'est ce qu'il a appelé la défense de rupture. - Socrate contre ses juges, ou Zola lors de l'affaire Dreyfus - par opposition à la défense de connivence, en un monde où tout y invite secrètement.
Aujourd'hui on plaide de moins en moins, tout s'arrange d'avance, se règle d'Etats à Etats, entre deux échanges et disparitions policières sur les aérodromes. On n'a jamais rien trouvé de mieux que la justice publique contre la sourde montée de la justice glauque.

En ce sens, Vergès est un bâtard archaïque, comme tous les bâtards qui ont partie liée à l'histoire. Il est réactionnaire au sens fort. C'est-à-dire qu'il ne s'est jamais accommodé de la disparition d'un ordre ancien dans le culte duquel lui et les siens ont été élevés. Au travers ses provocations d'un haut clacissisme judiciaire, cet anti-héros ne réhabilite pas seulement le métier d'avocat, mais la justice d'antan.
Qu'on le vomisse, ou qu'on l'admire, le combat de Vergès c'est celui de la tragédie classique contre le désordre établi. Lisez son admirable rhétorique, une grande leçon de droit.

---------

Vers Première Page