Patrick Girard

Journaliste et biographe.
Auteur, notamment, de Les Juifs de France de 1789 à 1860. De l'émancipation à l'égalité, Calmann-Lévy, Paris, 1976 ; Pour le meilleur et pour le pire, vingt siècles d'histoire juive en France, 2 tomes, Editions Bibliophane, Paris, 1986 ; Philippe Seguin, Ramsay, Paris, 1999 ; Chirac, petits meurtres en famille, L'Archipel, Paris, 2003.

1
Le début du judaïsme français

L'établissement de Juifs en Gaule est donc antérieur à la destruction du Second Temple mais celle-ci s'est sans doute traduite par l'arrivée de fugitifs juifs dont la récente révolte n'avait pas été sans éveiller quelque sympathie dans la population gauloise en cours de romanisation.
J'en veux pour preuve un curieux passage de Tacite où celui-ci affirme que la nouvelle de l'incendie du Capitole en 69 et les rumeurs concernant les succès initiaux de la révolte juive avaient provoqué des remous en Gaule où les Druides prophétisèrent l'imminence de la défaite romaine. C'est pour réprimer cette agitation que Vespasien aurait décidé d'imposer aux Juifs le versement d'un impôt spécial, le fiscus judaicus, payable par tous les Juifs de l'Empire et dont le produit était affecté à la reconstruction du sanctuaire capitolin.
Se substituant au tribut payé annuellement par les Juifs au temple de Jérusalem, cet impôt, dont Suétone nota qu'il fut perçu avec une extrême sévérité, devait inspirer aux Juifs mais surtout aux Gaulois la peur en leur apprenant ce qu'il en coûtait de defier Rome.
Pour le meilleur et pour le pire, p. 19-20

2
Les invasions barbares

.... Convertir les Juifs et empêcher ceux-ci de contaminer les chrétiens, tel est le mot d'ordre de l'Eglise au VIe siècle. Dès 506, un concile se réunit à Agde et détermine dans quelles conditions le baptême doit être administré aux Juifs.
Il semble en effet, si l'on s'en tient aux délibérations de cette assemblée, que certains Juifs oscillaient entre les deux religions. Une fois baptisés, ils pratiquaient plus ou moins ouvertement la religion ancestrale. Le Concile d'Agde décida en conséquence d'imposer un délai d'attente: "les Juifs qui veulent se rallier à la foi catholique doivent, à l'exemple des catéchumènes, se tenir pendant huit mois sur le seuil de l'église; si, au bout de ce temps, leur foi est reconnue sincère, ils obtiendront la grâce du baptême. Mais si, dans l'intervalle, ils se trouvent en danger de mort, ils pourront être baptisés avant le terme prescrit".
Ce même concile défendit aux chrétiens de manger avec les Juifs: "Tout chrétien, clerc ou laïc, doit s'abstenir de prendre part aux banquets des Juifs; ces derniers ne mangeant pas des mêmes aliments que les chrétiens, il est indigne et sacrilège que les chrétiens tou- chent à leur nourriture. Les mets que nous prenons avec la permission de l'apôtre sont jugés immondes par les Juifs. Un chrétien se montre donc l'inférieur d'un Juif s'il s'assujettit à manger des plats que ce dernier lui présente et si, d'autre part, le Juif repousse avec mépris la nourriture en usage".
Déjà édictée par le Concile de Vannes, cette interdiction fut visiblement peu respectée puisque d'autres conciles la renouvelèrent à plusieurs reprises (Epône, 517; Orléans, 538 et Mâcon, 581). Les évêques eux-mêmes n'obéissaient pas à ces prescriptions et nombre d'entre eux avaient des rapports chaleureux avec leurs Juifs, ainsi Cautinus, évêque de Clermont entre 551 et 571 : " Avec les Juifs à l'influence desquels il se soumettait, il était en termes familiers, non pour leur conver- sion, ce qui, en bon pasteur, eut dû être son souci, mais pour leur acheter des objets précieux. On le flattait facilement et ils lui prodiguaient une grossière adulation. Ils lui vendaient alors les choses à un prix plus élevé que leur valeur réelle" (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Denoël, 1974).
Ibidem, p. 25-26

3
Les Juifs à la Barbe Fleurie

Les Empereurs eux-mêmes comptaient des juifs parmi les membres de entourage à commencer par Charlemagne qui envoya comme ambassadeur auprès du calife Haroun Al Rashid, un marchand juif de Narbonne, Isaac.
L'Empereur souhaitait obtenir l'appui du calife contre les émirs ommeyades d'Espagne et envoya une ambassade composée de deux nobles francs et d'Isaac choisi pour ses qualités d'interprète et de guide. Les deux nobles moururent en cours de route et seul Isaac revint après cinq ans d'absence au palais d'Aix-la-Cha- pelle, porteur de multiples cadeaux dont un éléphant.

Charlemagne n'avait pas décidé par hasard de faire appel à un Juif pour ce périple. La raison en est la même que celle qui l'amenait à favoriser l'installation des Juifs dans l'Empire: le rôle déterminant joué par les enfants d'Israël dans le commerce international entre l'Occident et l'Orient.
Disposant, grâce à l'hébreu, d'un moyen commode de communication et bénéficiant des relais que constituaient, tout le long de leur route, les communautés juives, ils avaient remplacé progressivement les marchands syriens de l'époque mérovingienne. Connus sous le nom à l'étymologie mystérieuse de Radhanites, ces marchands rapportaient en Occident les produits de luxe dont la Cour et les hauts dignitaires étaient friands: soie, épices, tissus précieux, fourrures, etc.
Ibidem, p. 45-46

4
Des souverains très chrétiens
Le règne de "saint" Louis

La polémique contre les livres juifs réveilla les vieux démons. Une accusation de meurtre rituel frappa la petite communauté de Valréas, une localité du Dauphiné. Le 26 mars 1247, les Juifs de Valréas furent accusés d'avoir tué un enfant chrétien. Débordées par la fureur populaire, les autorités con- damnèrent une partie de la communauté cependant que des émeutes anti-juives ravageaient le Dauphiné.
L'année suivante, Louis IX adopta une nouvelle série de mesures contre le crédit juif, confisquant notamment les biens que les Juifs avaient acquis par l'usure. Ces dispositions rigoureuses étaient-elles le prélude à une tentative d'expulsion partielle ou générale des Juifs? Certains signes semblent l'attester.
L'un des frères du Capétien, Alphonse 1er, aurait en 1249 décrété l'expulsion des Juifs du Poitou mais la mesure ne fut pas suivie d'effet, le prince préférant rançonner les communautés en les autorisant, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, à demeurer dans les villes d'où elles étaient bannies.
En 1252-1254, quelques mesures d'expulsion frappèrent soit des communautés (Caen) soit des individus soupçonnés de se livrer à l'usure. En 1254, Louis IX renouvela l'interdiction du prêt à intérêt et intima aux Juifs l'ordre de vivre du travail de leurs mains. En 1257, il promulga de nouvelles mesures permettant la restitution aux emprunteurs ou à leurs héritiers des sommes correspondant aux intérêts perçus par les Juifs. En contrepartie toutefois, Louis IX ordonna de rendre aux Juifs leurs synagogues, leurs cimetières et leurs objets de culte ce qui laisse penser qu'il y avait eu confiscation partielle de ces biens dans les années précédentes.

La fin du règne fut marquée par l'institution définitive du port de la rouelle, signe distinctif infamant de la taille d'une paume devant être porté par les Juifs des deux sexes sur le devant et le dos du vêtement, conformément aux dispositions adoptées par le Concile de Latran en 1215 et dont l'application en France s'était heurtée à de nombreuses difficultés.
Ibidem, p. 96

5
Vers l'expulsion

Au début du XIVème siècle, la dépréciation de la monnaie et les dépenses militaires consécutives à la guerre des Flandres amenèrent Philippe le Bel à trouver de nouvelles sources de revenus. Reprenant en cela la politique suivie par son aïeul, Philippe Auguste, Philippe le Bel, avant de s'en prendre aux biens du Temple, décida de faire rentrer d'importantes quantités d'argent en expulsant les Juifs du royaume après avoir confisqué l'ensemble de leurs biens et de leurs créances.
Préparée dans le plus grand secret, l'opération fut menée rondement. Le 23 juillet 1306 ou 10 Ab 5066, les Juifs furent arrêtés dans tout le royaume et leurs biens immeubles et meubles furent saisis au profit de la Couronne. En août de la même année, un édit ordonna l'expulsion des Juifs hors du royaume. Sitôt celle-ci décrétée, les biens juifs furent mis en vente un peu partout dans le royaume.
Leur liquidation s'étala sur plusieurs années, no- tamment en ce qui concernait leurs créances, le roi n'hésitant pas à autoriser des Juifs à revenir individuellement dans le royaume pour l'aider à débrouiller l'écheveau de leurs créances. Le montant des rapines varia selon les régions.
Ibidem, p. 101

6
LE SIÈCLE DES OMBRES

Un cliché fort commode voit dans le XVIIIe siècle le siècle des Lumières, marqué par la progressive diffusion dans la société des Lumières et des idées de tolérance, une progression qui trace une sorte de voie royale jusqu'à la Révolution et à l'Emancipation.
Forgée dans le dernier tiers du XIXe siècle et propagée par les hussards de la République, cette conception a l'avantage de dissimuler les zones d'ombres de ce siècle paradoxal. A l'exception de sa dernière décennie, l'on ne peut dire qu'il vit une modification radicale du statut des Juifs en France si ce n'est dans le sens d'une aggravation pour les groupes juifs alsacien et comtadin.

Aucun souverain n'abolit formellement l'édit d'expulsion de 1394 mais tous entérinèrent l'existence de communautés juives non seulement dans les zones traditionnellement assignées à résidence aux Juifs mais aussi dans des régions où les Juifs n'hésitèrent pas à braver les autorités en venant s'installer et commercer comme si ils y avaient été autorisés.
A Metz et dans le pays messin, le XVIIIe siècle voit la légalisation définitive de la présence juive, une légalisation chèrement payée. Dès 1715, le Régent créa au profit de deux de ses favoris, le duc de Brancas et la Comtesse de Fontaine, une taxe de quarante sous par ménage juif habitant à Metz et dans la généralité, taxe convertie en 1720 en une rente annuelle de 20 000 livres.
La taxe Brancas greva lourdement le budget de la communauté mais mit cette dernière à l'abri de toute expulsion, ses privilèges étant confirmés par lettres patentes en 1718, des lettres fixant à 480 le nombre des ménages autorisés à demeurer en ville.
Ibidem, p. 169

7
Les émancipations

Il fallut attendre la fuite du roi à Varennes pour que tombent les derniers tabous érigés autour de l'Ancien Régime et que soit rendue possible une rupture définitive avec ce dernier en faisant des Juifs des citoyens.
Le 27 septembre 1791, un député de Paris, Duport, fit remarquer que toute trace de discrimination devait disparaître de la Constitution et proposa en conséquence d'émanciper les Juifs de l'Est. La plupart des députés hostiles à cette mesure avaient déjà émigré et le seul opposant, Rewbell, fut rappelé à l'ordre sur un ton menaçant par le président de séance, Saint-Jean-d'Angély: "je demande qu'on rappelle à l'ordre tous ceux qui parleront contre cette proposition, car c'est la Constitution elle-même qu'ils combattront". L'émancipation des Juifs alsaciens et lorrains fut alors votée à la quasi-unanimité des députés.

Contrairement aux prévisions pessimistes de Rewbell, le décret d'émancipation ne provoqua pas de troubles dans l'Est. Les Juifs eux-mêmes mirent quelque temps à réaliser que ledit décret n'était pas une nouvelle manifestation du rishess (anti- judaïsme) traditionnel et Berr Isaac Berr dut rédiger une brochure destinée à rassurer ses coreligionnaires inquiets de la disparition de l'autonomie communautaire.
Les Juifs prêtèrent le serment civique le plus souvent collectivement et non individuellement. Le 2 janvier 1792, après un discours de Berr Isaac Berr, le rabbin de Nancy prêta le serment pour la collectivité tout entière et des cérémonies similaires eurent lieu à Lunéville, Sarreguemines, etc. Les municipalités alsaciennes tentèrent, elles, de retarder la prestation du serment civique par les Juifs. Le 12 mars 1792, les Juifs de Bischeim n'étaient toujours pas citoyens, les autorités locales arguant que les Juifs se refusaient à prêter serment comme les chrétiens. A Soultz, la céré- monie n'eut lieu que le 7 décembre 1792. A la fin de 1792 cependant, tous les Juifs pouvaient être considérés comme citoyens.

.... Citoyens égaux, ou presque, en droits et en devoirs à leurs concitoyens chrétiens, les Juifs étaient censés, d'après les termes mêmes du décret émancipateur, renoncer à tout particularisme et à toute autonomie politique. Il leur fallait, selon l'expression de Berr Isaac Berr, "quitter cet esprit de corps ou de communauté pour toutes les parties civiles et politiques, non inhérentes à nos lois spirituelles".
Cela ne signifiait pas stricto sensu la disparition du judaïsme mais la renonciation aux aspects nationaux du judaïsme. Le Juif devait cesser d'être le membre d'une nation régissant tous les aspects de la vie sociale et politique de ses adhérents pour devenir le sectateur d'un culte privé. Il cessait d'être le membre d'une collectivité pour devenir un individu.
Il s'agissait là de la transcription en milieu juif des mesures prises par d'Allarde et Le Chapelier contre les corporations ou les associations ouvrières. Il est d'ailleurs intéressant de constater que les deux hommes furent d'actifs partisans de l'émancipation des Juifs tant celle-ci s'intégrait dans leur vision libérale de la société.
D'une certaine manière, la disparition de l'autonomie communautaire, décidée par les décrets de la Constituante marquait l'aboutissement d'un processus engagé dès l'Ancien Régime. L'abbé Grégoire, artisan de l'émancipation, l'avait bien vu lorsqu'il avait lié la disparition du particularisme juif à celui des particularismes régionaux.
Ibidem, p. 222-224

8
La Monarchie de Juillet (1830-1848)
Les débuts de l'intégration

Le poids de cette immigration ne doit pas être exagéré. La croissance démographique fut essentiellement une croissance naturelle, connue par tout le peuple juif à l'époque moderne. Un fait n'est pas assez souligné: la population juive du globe s'est multipliée par 15 de 1660 à 1915, passant de 850 000 à 12 500 000 âmes.
La France ne fait pas exception à la règle. Le capitalisme moderne a stimulé la poussée démographique juive, mais le poids des traditions religieuses a joué un grand rôle. En Alsace, les mariages précoces étaient fréquents et le nombre d'enfants par famille élevé pendant la première moitié du siècle.
Autre explication de la croissance démographique, la relative sédentarisation du groupe juif après 1791, qui mit un terme aux échanges de populations juives entre la France et l'Allemagne, dans le sens France-Allemagne. Certes, une émigration juive hors de France subsistait et Alexandre Weill notait que, vers 1830, «il y avait en Alsace une véritable rage d'émigration vers les Etats-Unis d'amérique ».

Enfin, l'importance des conversions et des cas d'assimilation totale a été très nettement exagérée, comme on le montrera plus loin. La population juive demeura d'autre part très réfractaire à l'exo- gamie, soit par une méfiance séculaire envers les non Juifs, soit en raison de la pression du milieu juif environnant. Alexandre Weill le soulignait avec malice: «partir avec une shikse, c'eut été alors pour les Juifs alsaciens déverser à pleines mains l'opprobre sur toute sa famille ».
Ibidem, p. 264-265

9
Le second Empire

Age d'or du judaïsme français, le second Empire vit les comportements politiques des Israélites français prendre leur forme définitive. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 suscita une certaine inquiétude chez ceux qui se rappelaient les conséquences funestes du premier Empire sur le statut juridique des Juifs.
Le rôle joué par les Pereire et par Fould dans l'entourage de l'Empereur gagna au nouveau régime un grand nombre d'Israélites, à tel point que le préfet du Haut-Rhin considérait comme normal de demander au consistoire local de soutenir les candidats gouvernementaux aux élections de 1857.
Si Javal, Koenigswarter, E. Pereire, Solar et Mirès soutinrent Napoléon III tant au Corps législatif que dans la presse, d'autres, tels Crémieux et Goudchaux, demeuraient républicains. Leurs salons étaient d'actifs cercles d'opposition, surveillés par la police. Vidal-Naquet fut d'ailleurs victime de la loi de sûreté générale en 1858, avec d'autres militants républicains d'origine juive.
L'attitude de la majorité des Israélites était sans doute celle des fondateurs de l'Alliance israélite universelle (Leven, Manuel, Créhange, etc.), qui étaient des républicains sincères, mais qui se cantonnaient dans une sorte de retraite politique. Si le régime républicain, modéré et social, leur apparaissait être le meilleur, ils étaient prêts à supporter avec résignation tout gouvernement ne remettant pas en question les acquis de la Révolution.
Ibidem, p. 297-298

10
L'âge d'or du franco-judaîsme 1870-1894
L'ère des réussites

La situation misérable de ces immigrants contrastait avec la relative aisance acquise par les Juifs autochtones. Au sommet de la pyramide sociale, se trouvaient les banquiers juifs d'origine allemande pour la plupart: Bamberger, Reinach, Stern, Deutsch, Heine, Ephrussi, Goudchaux, Lippmann, Bischoffsaheim, Camondo, Cahen d'Anvers, Oppenheim, Léonino et Hirsch.
S'il est difficile de parler de « banque juive », force est de constater que Paris constituait une des principales places financières du monde et que les banquiers juifs de la capitale jouèrent un rôle déterminant dans la souscription des grands emprunts internationaux de l'époque.
Habitant de somptueux hôtels particuliers, ces Juifs participaient de plain-pied à la vie sociale de leur milieu et leurs salons étaient fréquentés par toute l'élite cultivée du temps. Qu'on songe au salon de Madame Armand de Caillavet, l'égérie d'Anatole France, fille de Frédérique Koenigswarter et d'Auguste Lippmann, ou bien au salon de Geneviève Halévy, épouse Straus, laquelle refusa de se convertir en disant: «j'ai trop peu de religion pour en changer».

Quelques Juifs firent de brillantes carrières dans la fonction publique, ainsi Isaïe Levaillant, trésorier-payeur-général, G. Bé- darride, Premier Président de la Cour de cassation, Henri Aron, haut fonctionnaire municipal de Paris, Narcisse Leven, Eugène Manuel, Léonce Lehmann cependant qu'André Spire, Léon Blum ou Paul Grunenbaum-Ballin entraient au Conseil d'Etat.
L'armée ne comptait pas moins de 5 généraux juifs dont le plus élevé en grade était Abraham Sée et de nombreux officiers juifs.

Dans la presse, Arthur Meyer se distinguait tout particulièrement et avait pris la place des Carballo et Solar. A l'Université, il faut citer J. Hadamard et Michel Bréal, le beau-père de Léon Blum. Comme le note M.R. Marrus, « on vit des Juifs arriver à des situations de premier plan dans la vie universitaire, à la Sorbonne, au Collège de France, à l'Ecole polytechnique, à l'Ecole normale supérieure, et tout spécialement à l'Ecole pratique des hautes études.
Seules les carrières de la diplomatie et de la Cour des comptes, juridiction financière suprême, étaient considérées comme fermées aux Juifs. Que ce soit au théâtre, dans la littérature, la presse et la recherche, le droit et la médecine ou dans la politique républicaine, ce fut un glorieux âge d'or pour les Juifs de France des rangs desquels sortirent, dans ces domaines, un nombre d'hommes éminents hors de proportion avec le nombre relatif de Juifs en France».

Les Juifs étaient nombreux à s'engager dans les professions libérales, le barreau, la médecine ou l'architecture. La petite et la moyenne bourgeoisie n'étaient pas en reste. Les colporteurs d'antan avaient définitivement cédé la place aux commerçants et aux négociants en gros ou en détail dans des secteurs aussi variés que le vêtement, le textile, le cuir, la bijouterie, la joaillerie, les soieries ou les meubles.
Le judaïsme français s'était durablement embourgeoisé. Cet embourgeoisement s'accompagna d'un relâchement des liens communautaires en dépit des efforts déployés par les responsables consistoriaux et les autorités rabbiniques.
Ibidem, p. 318-319

11
Retour au calme et union sacrée
Réussite sociale et reflux de l'antisémitisme

En dépit de ces restrictions légales, le judaïsme français s'apanouit considérablement jusqu'à la Première Guerre mondiale passant de 90 000 membres en 1906 à 120 000 en 1914 dont 60 000 pour la seule ville de Paris. Il faut ajouter à ce chiffre les 70 000 Juifs algériens, les 45 000 Juifs tunisiens et les 30 000 Juifs installés dans les provinces perdues d' Alsace-Lorraine.
Si 80 000 Juifs appartenaient au rameau autochtone, 40 000 étaient, eux, des étrangers fuyant les persécutions raciales et venus trouver refuge dans la patrie des droits de l'homme. Dans ce chiffre, figurent aussi bien les Juifs russes venus après les pogroms de 1881-1882 ou la famine de 1892 que ceux venus après le pogrom de Kichinev en 1903 ou l'écrasement de la révolution de 1905.
Originaires dans leur quasi-totalité de Russie-Pologne ou de Roumanie, ces Juifs immigrants vivaient à l'écart du judaïsme autochtone qui les méprisait, et suscitèrent bien des réactions d'hostilité. La presse non juive leur consacra quelques articles marqués par la xénophobie et, en 1907, un candidat aux élections municipales dans le 4e arrondissement, fit ouvertement campagne contre la main-d'œuvre juive étrangère.
Parmi ces étrangers arrivés avant la Première Guerre mondiale, figuraient des noms qui firent plus tard la gloire de la France et de l'école de Paris: Marcoussis, Pascin, Modigliani, Lipschitz, Zadkine, Kisling, Chagall et Soutine.

Cette immigration étrangère massive eut pour conséquence d'accentuer la diversification des structures socio-professionnelles au sein de la communauté juive. Le judaïsme autochtone constituait un ensemble relativement aisé avec, au sommet de l'échelle sociale, les grandes familles de banquiers: Rothschild, Pereire, Lazard, etc. Selon certaines sources, un tiers des banquiers parisiens étaient juifs à la veille de la Première Guerre mondiale.
On trouvait également un grand nombre de Juifs courtiers, agents de change, industriels (les Deutsch de la Meurthe), négociants, médecins (Hayem) et négociants.
La fonctions publique avait largement ouvert ses portes aux Juifs et certains, tels André Spire, Léon Blum ou Paul Grunenbaum-Ballin, menaient une brillante carrière au Conseil d'Etat.
De nombreux Juifs appartenaient à l'enseignement supérieur: Lyon-Caen, Emile Durckheim, Lucien ~Lévy-Bruhl, Léon Brunschwicg, Michel Bréal, Jacques Hadamard, Henri Bergson et Victor Basch, cependant que d'autres faisaient des carrières remarquées dans les arts et les lettres: Georges Porto-Riche, Henri Bernstein, Sarah Bernhardt, Julien Benda, Tristan Bernard, Catulle Mendès pour ne citer qu'eux.

Les immigrants, hormis quelques privilégiés, formaient un prolétariat misérable employé dans la confection, l'industrie du meuble et l'artisanat.
Ibidem, p. 347-348

12
L'entre-deux-guerres
L'immigration

Les 3/4 des 150 000 immigrants juifs dans la France de l'entre-deux-guerres étaient des Juifs venus d'Europe centrale et orientale. La plupart fuyaient les persécutions raciales et l'antisémitisme virulent régnant en Pologne ou en Hongrie.
D'autres, engagés dans le mouvement révolutionnaire, s'installèrent en France pour éviter l'arrestation et la prison. Venus isolément et souvent illégalement, ils firent venir leurs familles profitant des dispositions libérales adoptées en matière d'immigration par les différents gouvernements, du moins jusqu'en 1931.
Une immigration économique existait également et de nombreux Juifs furent embauchés, en Pologne même, par les représentants des mines du nord ou du sud de la France. Sur 90 000 Juifs étrangers installés à Paris, on estime que 45 000 étaient Polonais, 16 000 Russes, 12 000 Hongrois, 11000 Roumains et 1700 Lettons et Lithuaniens.

L'arrivée massive de Juifs d'Europe centrale et orientale se manifesta surtout après 1924 lorsque les U.S.A. adoptèrent leur système de quotas qui ferma les portes de l'Amérique à ceux qui voulaient quitter l'Europe.
L'immense majorité de ces immigrants se fixa à Paris dans les quartiers «juifs» de la capitale, essentiellement le Pletzl, le quartier du Marais, autour de la rue des Rosiers et de la place des Hospitalières-Saint-Gervais, à Belleville, bastion de la gauche juive, dans le XIe, le XIIe, le XVIIIe et le XIXe arrondissements.
Conservant l'usage du yiddish dans la vie quotidienne, ils eurent parfois du mal à s'habituer aux noms de certaines rues parisiennes et les yiddishisèrent. C'est ainsi que la rue de Rivoli devint la Rivke Gasse (la rue de Rebecca), le boulevard de Sébastopol Shabesstoupel et le boulevard Rochechouart Rosh Hoshoune (Nouvel an juif) cependant que le bois de Vincennes inspirait une sainte terreur puisque le mot Wintzen veut dire « punaises» en yiddish.
Habitant des logements minuscules, dépourvus de tout confort, ces immigrants vivaient dans des conditions matérielles très précaires et les descriptions qu'ont laissées de ces quartiers les contemporains interdisent encore aujourd'hui toute nostalgie quant au Belleville juif du temps par exemple.
Ibidem, p. 360-361

13
Au ban de la Nation
Les premières mesures

La défaite française de 1940 sonna le glas du judaïsme français dont nombre de membres s'enfuirent, tout comme leurs concitoyens, à l'approche des Allemands.
La nomination de Pétain comme chef du gouvernement et l'annonce de l'armistice provoquèrent un lâche soulagement dont pâtirent ceux qui voulaient continuer à tout prix la résistance à partir de l'Afrique du Nord.
Pierre Mendès France, Georges Mandel et Jean Zay furent de ceux qui eurent à souffrir de leur volonté de continuer la lutte. Leur qualité de parlementaires et d'anciens ministres ne les empêcha pas d'être arrêtés sur ordre de Pétain et de Laval.
A Bordeaux, dans les couloirs de l'Assemblée, les députés juifs, Léon Blum, Jules Moch, etc, furent pris à partie par ceux qui leur imputaient la défaite.
Dès juin 1940, quelques Juifs rallièrent Londres et de Gaulle. Parmi eux, Raymond Aron, René Cassin et Georges Boris, ce qui aurait fait dire de manière flatteuse au chef de la France libre: "Je croyais voir affluer à moi la France des cathédrales, j'ai vu affluer la France des synagogues!"
Ibidem, p. 410

14
(Sous Vichy) Les premières arrestations

Du 12 au 18 août 1941, la police française mena les premières rafles dans les rues du XIe arrondissement, arrêtant 3 400 Juifs étrangers qui inaugurèrent le centre de Drancy administré par un commandant français sous le contrôle de Dannecker.
Le 13 août, en zone occupée, les autorités allemandes décidèrent la confiscation des postes de T.S.F., des bicyclettes et des postes de téléphone appartenant aux Juifs.
Le 21 août, les avocats juifs de Paris furent arrêtés et internés au camp de Drancy.
Dans la nuit du 2 au 3 octobre, des collaborateurs français proches de Deloncle plastiquèrent 7 synagogues parisiennes.

..... La solution finale

Au mois de juillet 1942, les Allemands passèrent à l'action pour augmenter la cadence des déportations. Jusqu'au 17 juillet 1942, 6 convois étaient partis de France avec au total 6 077 déportés, hommes et femmes.
Les 16-17 juillet, les Allemands décidèrent de mener l'opération "Vent printanier" dont le but était l'arrestation et la déportation de 28 000 Juifs étrangers en région parisienne. La police française fut chargée de procéder à l'arrestation des Juifs. Au matin du 16 juillet, près de 9 000 policiers aidés de quelques collaborateurs procédèrent à des rafles dans tous les arrondissements de Paris et en banlieue. 12 884 Juifs hommes, femmes et enfants, soit moins de la moitié de l'objectif visé, furent arrêtés, parqués au Vel d'Hiv et à Drancy, dans des conditions qui bouleversèrent l'opinion.
Les rafles se déroulèrent aussi en zone sud, notamment les 26-28 août 1942. Les camps d'internement de la zone sud furent vidés de leurs internés et dirigés vers Drancy ou Compiègne. Près de 15 000 Juifs furent arrêtés.

Au début du mois de septembre, 27 000 Juifs avaient été déportés. Durant ce mois, 13 convois partirent de Drancy, aucun en octobre et 4 en novembre. A la fin de l'année 1942, 42 500 Juifs avaient été déportés parmi lesquels 1 032 enfants de moins de 6 ans, 2 557 ayant entre 6 et 12 ans et 2 464 ayant entre 13 et 17 ans. Vichy était directement responsable de la déportation des enfants dont les Allemands ne voulaient pas comme l'écrivait Dannecker le 15 juin 1942 : « La condition essentielle est que les Juifs soient âgés de seize à quarante ans. 10 % de Juifs inaptes au travail pourront être compris dans ces convois. "
En fait, Laval, après avoir refusé l'autorisation d'émigrer à 5 000 enfants que les Américains voulaient accueillir, préféra ordonner la déportation des enfants dans un but «humanitaire». Comme l'affirmait Radio-Paris, "lors d'une conférence de presse, M Laval à annoncé que le gouvernement de Vichy était prêt à faire une concession en ce qui concerne la déportation des enfants juifs. Ils seront désormais déportés avec leurs parents au lieu d'être séparés".

Les déportations massives de 1'été 1942 bouleversèrent l'opinion publique, notamment en zone sud, où elles s'effectuèrent en public, les gares étant le lieu de scènes déchirantes. La rafle du Vel d'Hiv coïncida avec l'Assemblée annuelle des cardinaux et archevêques français qui firent parvenir une protestation à Pétain:
"Profondément émus par ce qu'on nous rapporte des arrestations massives d'Israélites opérées la semaine der- nière et des durs traitements qui leur ont été infligés, notamment au Vélodrome d'Hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience. C'est au nom de 1 numanité et des principes chrétiens que notre voix s'élève pour une protestation en faveur des droits imprescriptibles de la personne humaine. C'est aussi un appel angoissé à la pitié pour ces immenses souffrances, pour celles surtout qui atteignent tant de mères et d'enfants. Nous vous demandons, Monsieur le Maréchal, qu'il vous plaise d'en tenir compte, afin que soient respectés les exigences de la justice et les droits de la charité."
Ibidem, p. 425, 431-432

15
La guerre d'Algérie

Le changement capital fut toutefois l'arrivée en quelques semaines, à l'été 1962, de 120 000 Juifs algériens fuyant l'Algérie devenue indépendante. Leur départ, aussi massif que celui de leurs compatriotes "pieds noirs", était l'aboutissement de huit années de guerre qui affectèrent de manière non négligeable le judaïsme algérien.

Après le rétablissement du décret Crémieux, la vie avait repris son cours. Les Juifs d'Al gérie participèrent massivement à la libération de la métropole où certains s'installèrent après 1945. L'attitude modérée des dirigeants nationalistes musulmans durant le régime de Vichy avait permis d'éviter tout incident majeur entre Juifs et Arabes.
Cela ne signifiait pas que les deux camps aient été unis par une communauté d'intérêts. Certes, quelques dirigeants juifs partageaient les vues des libéraux européens quant à l'extension des droits politiques aux Musulmans et des avocats juifs figurèrent parmi les défenseurs des accusés après les émeutes de mai 1945 à Sétif.

Toutefois, lors de la création de l'état d'Israël, les députés musulmans d'Algérie firent une démarche auprès du président Vincent Auriol, pour lui demander de ne pas reconnaître l'état d'Israël.
Bien que nullement hostiles à quelques réformes allant bien au-delà du statut de 1947, les Juifs algériens tout comme leurs compatriotes chrétiens étaient loin de se douter de l'ampleur du mécontentement musulman.
Ayant souffert de l'abrogation du décret Crémieux, ils se voulaient Français et exclusivement français et n'étaient pas les derniers à croire à la permanence de la présence française.
Ibidem, p. 463

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RENAISSANCE DU JUDAiSME FRANÇAIS?
Le poids des hommes, le choc des communautés

Depuis 1962, le judaïsme français est devenu la troisième communauté juive de diaspora avec une population estimée à environ 660 000 personnes inégalement réparties sur le territoire national.
La physionomie de cette communauté a beaucoup changé depuis la Libération. L'élément strictement autochtone (Alsaciens, Lorrains, Portugais et Comtadins) ne représente plus qu'un sixième du groupe juif. Si les Alsaciens et Lorrains ont subsisté jusqu'à ce jour en dépit de l'assimilation, les Comtadins et les Portugais ont cessé de constituer des groupes et ne sont plus que des individualités participant de manière plus ou moins occasionnelle à la vie de la communauté.
Fort d'environ 240 000 personnes, un autre groupe est constitué par les descendants d'immigrés venu d'Europe orientale ou centrale. La seconde génération, née en France, a renoué avec ses origines.
L'immense majorité de la communauté est composée de Séfardim issus du bassin méditerranéen, et d'Orientaux venus s'agréger à l'ensemble français dans les conditions rappelées dans les chapitres précédents. Compte tenu des générations nées sur le territoire métropolitain, ces groupes constituent un bloc hétérogène de 300 000 personnes.
Ibidem, p. 477

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Conclusion

L'extraordinaire vitalité de la communauté juive française depuis 4 décennies est un signe qui ne trompe pas.
Troisième communauté juive de diaspora, la France est appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans le monde juif si du moins la communauté parvient à conserver sa cohésion et surtout à mieux mesurer les conséquences de la création de l'état d'Israël sur l'identité juive contemporaine.

Indéniablement, depuis ses débuts, la communauté a connu le meilleur et le pire. Evaluer l'importance de l'un par rapport à l'autre peut sembler futile à certains mais embarrasser d'autres car le meilleur l'emporte sur le pire.
Cela ne rend que plus signifiante la volonté farouche du groupe juif de continuer à perdurer en tant que tel. Le cas français montre que l'histoire juive ne se résume pas à une «vallée des larmes» mais qu'elle interroge chacun d'entre nous, le laissant libre de la réponse à y apporter.
Ibidem, p. 515

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