Kenichi Fukui

Prix Nobel de Chimie 1981. "La Science et le destin de l'Homme", Conférence des Nobel, Paris, janv. 88, Cahiers du MURS,12,1988, p.60-62.

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Parmi les nombreuses espèces vivantes, l'homme est seul à tirer du plaisir de savoir. A un moment donné dans le long processus évolutionniste la chance produisit la créature à grand cerveau qui devait devenir l'homme.
Et ce fut de l'interaction de l'esprit de l'homme et de son environnement que naquit notre désir de connaître les principes de la nature. Avec le temps, cet intérêt pour la compréhension du monde donna lieu à la science.

La technologie naquit au fur et à mesure que l'homme apprit à plier la nature en fonction de ses besoins. La science contribua donc au développement de la technologie, laquelle à son tour aidait à repousser les frontières de la science. Par cette relation accélératrice de la science et de la technologie l'homme en vint à créer, pour le meilleur et pour le pire, la société scientifique d'aujourd'hui...

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La science et la technologie sont devenues tellement entrelacées que nous ne les voyons plus comme des sphères distinctes. Or, tandis que la science est neutre, l'application qui en est faite pour changer la nature selon la commodité de l'homme a décidément amené au premier plan la capacité, à double tranchant, de la technologie pour le bien et pour le mal.

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La technologie moderne est certes devenue de plus en plus apte à satisfaire nos désirs, mais au prix d'avidité non contrôlée, de concurrence non maîtrisée et d'angoisse chronique accrue. L'interaction de la science et de la technologie a aussi aggravé les déséquilibres mondiaux, en gorgeant d'industrialisation excessive certains secteurs du globe tandis que d'autres ne connaissaient presqu'aucun des avantages de la civilisation.

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La science et la technologie en soi qui ont permis à l'homme de vivre une vie digne de l'homme menacent maintenant d'éclipser notre bon jugement et d'anéantir l'humanité. L'évolution fait partie de l'ordre général de la nature mais je ne crois pas qu'il figure dans cet ordre évolutionniste que l'homme se montre incapable de contrôler les aspects destructeurs d'une science qu'il a créée lui-même.

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