Martine Fournier. Historienne.

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Depuis l'ouverture des archives des pays de l'Est, l'exploration de fonds documentaires, jusque-là interdits, fait apparaître une face cachée du communisme. La découverte de l'ampleur des crimes commis en son nom entraîne une relecture de son histoire et réactive, à propos de ces régimes, toute une série de questions. L'horreur des crimes commis au nom du communisme atteint-elle celle de la Shoah ? Peut-on encore faire une distinction radicale entre ce que l'on a nommé un totalitarisme brun (le nazisme) et un totalitarisme rouge (le communisme) ?

L'essence du communisme se réduit-elle à la dictature et à la terreur ? L'expérience soviétique n'a-t-elle été que le résultat d'une immense utopie, d'un rêve messianique qui a abouti à des millions de morts ?

in Martine Fournier, Les fractures du XXème siècle, communisme, fascisme, collaboration, résistance ... Face aux crimes et aux blessures de la mémoire, l'interprétation des grands évènements du XXème siècle alimente les controverses parmi les intellectuels et les historiens, Sciences humaines, août/septembre 1999, p. 12-16.

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Dans les années 80 un article d'Ernst Nolte (historien allemand disciple du philosophe allemand Martin Heidegger) déclenche "la querelle des historiens allemands" (Historikersreit) : celui-ci radicalise son propos, affirmant que le marxisme est la cause du fascisme - qui serait né par réaction contre la peur du socialisme - et que le génocide racial des nazis avait été une réaction au génocide de classe des bolcheviks. Le goulag serait l'exemple matriciel du camp de concentration nazi, celui-ci ne se distinguant du premier que par "ses méthodes d'extermination". Le nazisme serait une réponse au communisme ; le mal premier serait à l'évidence le bolchevisme.
Ibidem.

3
C'est au nom de cette différence, tenant à l'essence du communisme et du nazisme, qu'est réfutée la comparaison entre ces deux systèmes. Beaucoup d'historiens, tout en admettant l'idée d'un totalitarisme rouge autant que d'un totalitarisme brun, ont insisté sur le caractère universaliste du communisme, dans son programme d'édification d'une société nouvelle, alors que le nazisme était un particularisme exaltant le nationalisme et la supériorité de la race allemande.
Ibidem.

4
En France, le communisme a exercé une puissante attraction sur les intellectuels. Même si depuis la fin des années 30, des voix dissidentes se sont élevées, telle celle d'André Gide qui, à son retour d'URSS en 1936, dénonça le Stalinisme, l'idéologie communiste est restée pendant longtemps ce que Raymond Aron a qualifié d'"opium des intellectuels".
Ibidem.

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