Bio-Express (Libération, août 2007)
Ariane Fornia

Portrait (Libération, Chloé Aeberhardt, 18/19 août 2007, p. 28)

Acide, pas parricide

Ariane Fornia, 17 ans, étudiante et romancière. «Fille de» très particulière, la précoce enfant
Auteur de brûlots ados, la fille du secrétaire d’Etat transfuge Eric Besson vient à la rescousse de son père, qui n’en revient pas.
Par CHLOE AEBERHARDT, Libération, QUOTIDIEN : samedi 18 août 2007, p. 28

Décidons arbitrairement que les «fils et filles de» se classent en trois catégories.
D’abord, les profiteurs. Ils ont tout et ne foutent rien. Paris Hilton en est la mascotte.
Plus méritants, les reproducteurs. Ceux-là ont beau être doués dans ce qu’ils font, il n’empêche qu’ils font la même chose que papa (M, Guillaume et Julie Depardieu, Arnaud Lagardère).
Moins nombreux, les affranchis. Papa est dans la politique, maman dans le développement ? Qu’à cela ne tienne, Ariane Fornia sera dans les livres.

De 5 à 13 ans, elle griffonne «des miniromans sur les chevaux» et autres récits inoffensifs.
Arrive l’âge ingrat, son attirail de bracelets à clous, colliers chauve-souris et robes victoriennes.
Pas de crise d’ado en vue pour autant. C’est que la petite surdouée couve ses colères dans l’ombre, pour ne pas les ternir avant son coup d’éclat.
A 14 ans, elle publie le premier volet de ses chroniques assassines sur l’adolescence. Dieu est une femme fait d’elle une curiosité. Un de ces enfants trop précoces pour être honnêtes. Car qui voudrait d’une fille qui passe ses mercredis devant son ordinateur à «descendre à la kalash [nikov] tout ce qui bouge» ?

Maman est fière et avoue s’être «écroulée de rire» à la lecture.
Papa est «désarçonné» : «Ariane, c’est un peu Dr Jekyll et Mr Hyde. A la maison, c’est la perle des perles. Mais dès qu’elle plonge sa plume dans l’encrier, c’est à se demander quelle est la matière de l’encrier ! Je ne la reconnais pas toujours dans ses écrits.»
Difficile en effet d’imaginer cette jeune femme si soucieuse de bien faire, à la conversation si élégante, écrire sur les ados des mufleries pareilles : «Victimes de dérèglements graves de la chimie interne, les jeunes princes charmants ont une éruption volcanique faciale pour bannière, mais leur menton reste lisse de tout poil qui pourrait excuser le cataclysme, et ils font un mètre quarante les bras levés.»

De sa mère, Sylvie Brunel, spécialiste en développement et ancienne présidente d’Action contre la faim, Ariane Fornia a hérité l’humour - caustique -, la chevelure - abondante - et un goût immodéré pour Yourcenar et l’équitation.
Avec son père, le secrétaire d’Etat à la pirouette légendaire Eric Besson, elle a en commun le nez, les yeux, et «la même manière d’envisager les rapports humains : une certaine courtoisie mêlée de discrétion. Jusqu’au moment où - comme mon père - on me pousse à bout.» Et là, danger.

Si vous volez sa place à Ariane Fornia dans la file d’attente du cinéma, elle hésitera cinq bonnes minutes avant d’oser vous faire remarquer votre inconvenance, puis regrettera sa décision pendant tout le film.
Mais de retour chez elle, cette douce végétarienne vous mâchera et vous remâchera dans un portrait absolument sanglant qu’elle se fera un plaisir d’insérer dans son prochain livre.

Le nouveau s’intitule Dernière morsure. «J’ai pu écrire le premier parce que je savais que j’étais d’emblée excusée par la crise d’ado. Dans le dernier en revanche, je n’ai pas l’impression d’être dure. Evidemment, c’est caustique. Ce n’est pas en déclarant son amour à tout le monde qu’on écrit une œuvre littéraire.» «L’âge des pustules» s’en prend donc encore plein la figure. La famille, elle, est davantage préservée que dans son premier roman.

Ariane Fornia n’a jamais été en conflit avec son père.
Pourtant, l’ado terrible de Dieu est une femme reprochait au maire de Donzère, alors député socialiste de la Drôme, de sacrifier «temps, vie privée et bonne humeur à des tas de gens […] qui ne lui en étaient absolument pas reconnaissants».

Où est passée la «perle des perles» de son papa ? «En classe de sixième, Ariane s’est fait marcher dessus par ses camarades de classe, tente de comprendre Eric Besson. C’était notre premier enfant, on l’habillait comme une toute petite fille. En plus, à l’époque, le FN avait beaucoup de partisans à Donzère. C’était très mal vu d’avoir un père député PS.» Et d’ajouter plus bas, comme s’il n’assumait pas totalement la plaisanterie : «Maintenant, le FN m’apprécie…»

Le secrétaire d’Etat est absent du nouveau roman de sa fille.
Sauf quand elle remercie son papa «superchauffeur» de l’avoir déposée à la manif contre la loi Fillon. C’est ce qui s’appelle du comique à retardement. Lui voit dans cette absence le signe qu’Ariane a grandi : «Désormais, c’est elle qui gère sa vie. Le temps de son père est achevé.»

Disons qu’il se manifeste autrement : il y a trois ans, elle espérait encore que son père arrête la politique.
En février 2007, elle le soutient sans hésiter quand il plaque le PS pour l’UMP.
«Dès le début de la campagne, il était en désaccord avec Ségolène Royal.
Tous les gens du PS pensaient comme lui ; lui seul a parlé. J’ai d’autant mieux vécu son revirement que tout ce qu’il a dit au moment de sa démission s’est révélé vrai : DSK a malmené Royal le soir même du second tour. C’est lui, le traître ! Quant à Ségolène Royal, elle a elle-même reconnu avoir défendu des idées qui n’étaient pas les siennes.
Moi qui suis plutôt de gauche, j’ai trouvé l’attitude de Nicolas Sarkozy assez impressionnante : mon père l’avait critiqué et pourtant il lui a dit : Viens à moi. »

Eric Besson n’en revient toujours pas du soutien manifesté par sa fille.
D’autant plus qu’elle a eu fort à faire avec les remarques de ses camarades d’hypokhâgne, presque tous sympathisants PS. «J’avais beau répéter que lui, c’est lui, et que moi, c’est moi, pour les gens de ma classe, entrer dans le gouvernement de Sarko, c’est une hérésie.»
Elle a tenu bon. Et si elle avait été en âge de voter, elle aurait donné sa voix à Sarkozy - «par solidarité pour mon père», même si elle reconnaît avoir une préférence pour Bayrou.

Inimaginable en revanche de voter Royal, une femme «creuse, sans substance, aux propos contradictoires». Curieux, non, pour quelqu’un qui se dit «plutôt de gauche»…

Abreuvée depuis toujours par Libération, Charlie Hebdo et les explications d’un père ultrapédagogue, Ariane Fornia disserte aussi facilement sur les droits des homosexuels que sur l’Europe, qu’elle souhaite fédérale, «mais sans la Turquie». Les coulisses du pouvoir l’ «amusent». Elle leur préfère Werther et Faust. Le gothique déserte peu à peu sa garde-robe pour hanter ses étagères.

A la rentrée, elle commencera une khâgne option allemand.
Deuxième de sa classe cette année, cela ne devrait pas lui poser trop de problèmes.
D’autant que son petit ami, Marcel, membre de la tribu des germaniques métalleux aux cheveux longs qu’elle affectionne tant, l’a kidnappée tout juillet au pays de Goethe.

A terme, elle aimerait être professeur d’allemand et «écrivain populaire». De ceux qui vous rendent le voyage en train moins difficile.
En attendant, en août, elle devrait passer quelques jours de vacances chez ses parents, dans sa chambre encore envahie de posters de huskies, de poupées hors d’âge, de lampes-dragons et de figurines en forme de cheval.

Ariane Fornia a tout fait comme une grande : se lever à 5 heures pour écrire avant d’aller en cours. Se faire publier. Passer à la télé. Mais de là à quitter papa-maman… Alors, affranchie ?

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Bio-Express
Ariane Fornia en 5 dates

6 septembre 1989 Naissance à Montélimar.
2004 «Dieu est une femme» (Denoël).
2005 «La Déliaison» (Denoël), coécrit avec sa mère.
Mai 2007 Sarkozy nomme Eric Besson secrétaire d’Etat.
27 août 2007 «Dernière Morsure» (Robert Laffont).

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