Umberto Eco (1932- ).

Umberto Eco est né en 1932 à Alexandrie, dans le Piémont. Il est titulaire de la chaire de sémiotique et directeur de l’Ecole supérieure des Sciences humaines à l’Université de Bologne.
Il est l’auteur de nombreux essais comme Les Limites de l’interprétation, Kant et l’ornithorynque, Comment voyager avec un saumon, et de trois romans à la renommée universelle, Il nome della rosa, Bompiani, Milano, Le Nom de la Rose, 1980, Il pendolo di Foucault, Bompiani, Milano, Le Pendule de Foucault, 1988, L’Île du jour d’avant, 1994 , Baudolino, Bompiani, Milano, 2000, Grasset, Paris, 2002.

Les Italiens sont-ils antisémites ?
Intellectuelle ou populaire, la haine des juifs se pose de nouveau suite à la profanation d'un cimetière israélite à Rome.

La récente profanation du cimetière juif de Rome a fait resurgir dans les esprits les propos controversés d'un membre du Parlement italien. Apparenté au parti centriste du Premier ministre Silvio Berlusconi, Pier Ferdinando Casini avait en effet déclaré qu'en Italie l'antisémitisme était moins enraciné que dans bien d'autres pays.

Or il me paraît nécessaire d'établir une distinction entre antisémitisme intellectuel et antisémitisme populaire.

L'antisémitisme populaire est aussi vieux que la diaspora.
Il est né d'une réaction instinctive de la plèbe envers un groupe de gens «différents», qui s'exprimaient dans une langue barbare aux accents de rituels magiques. Des gens accoutumés à la culture du Livre ­ grâce à quoi les juifs apprenaient à lire et à écrire, cultivaient l'art de la médecine, la pratique du commerce et du prêt monétaire.

C'est ainsi qu'est né le ressentiment à l'égard de ces «intellectuels». L'antisémitisme rural, en Russie, ne s'est pas développé autrement.

La condamnation chrétienne du «peuple élu» a, certes, largement pesé.
Mais, même au Moyen Age ­ et sans parler de la Renaissance ­, intellectuels juifs et chrétiens entretenaient de vrais rapports d'intérêts et de respect mutuels. Les masses désoeuvrées qui adhéraient aux croisades et incendiaient les ghettos ne fondaient pas leurs actes sur des doctrines, mais répondaient simplement à un instinct de destruction.

L'antisémitisme tel qu'on le connaît aujourd'hui est, en revanche, un pur produit du monde moderne.
En 1797, l'abbé Barruel écrit les Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, afin de démontrer que la Révolution française était le fruit d'un complot entre francs-maçons et templiers. Plus tard, un certain capitaine Simonini, italien, lui fera remarquer que «ce sont surtout les perfides juifs qui, en coulisse, tiraient toutes les ficelles».

Ce n'est qu'après cet épisode que la polémique sur «l'internationale juive» a véritablement débuté ­ un argument que les Jésuites reprendront plus tard à leur compte.
Cette polémique fleurit un peu partout en Europe, mais trouve un terrain particulièrement fertile en France, où l'on commence à pointer du doigt les grands financiers juifs comme «l'ennemi à abattre». Le conflit se nourrit, à n'en pas douter, du légitimisme catholique. Mais c'est dans les milieux laïques, et par la voie labyrinthique des services secrets, que prennent lentement forme les fameux Protocoles des sages de Sion, ultérieurement diffusés dans les milieux tsaristes de Russie, puis réutilisés par Hitler.

Les Protocoles, élaborés à partir du recyclage d'autres fables hostiles, se discréditent d'eux-mêmes.
Car il est peu plausible que des «esprits malfaisants» exposent ainsi noir sur blanc, et sans vergogne, leurs ignobles projets. Les «sages» vont jusqu'à dévoiler leur intention d'encourager le sport et la communication visuelle pour abrutir la classe ouvrière (et, en effet, ce dernier trait a des accents plus berlusconiens que juifs). Aussi grossier que cela paraisse, il s'agit bien là d'antisémitisme intellectuel.

On peut accorder à Casini que l'antisémitisme populaire est moins ancré en Italie que dans d'autres pays d'Europe (ce pour diverses raisons, socio-historiques et même démographiques), car, au bout du compte, le petit peuple s'est opposé aux persécutions raciales en portant secours aux juifs.
Mais, en Italie, l'antisémitisme jésuitique (il suffit de penser aux livres écrits par le père Bresciani) s'est développé en même temps que l'antisémitisme bourgeois ­ lequel a, finalement, engendré cette lignée de savants et d'écrivains célébrissimes qui ont collaboré à l'infâme revue la Défense de la race, et à l'édition des Protocoles, introduite, en 1937, par Julius Evola. Evola a écrit que les Protocoles ont «la valeur d'un stimulant spirituel» et que «par-dessus tout, en ces heures décisives de l'histoire occidentale, ils ne sauraient être négligés ou remis à plus tard, sous peine de porter un grave préjudice à ceux qui luttent au nom de l'esprit, de la tradition et d'une civilisation authentique».

Selon Evola, les juifs sont à l'origine des principaux «noyaux» de perversion de la civilisation occidentale : «Le libéralisme, l'individualisme, l'égalitarisme, la liberté de penser, l'illuminisme antireligieux, avec leurs différents corollaires, qui mènent au soulèvement populaire et au communisme lui-même.»
Toujours selon lui, il est du devoir des juifs de «détruire toute survivance de l'ordre véritable et de la civilisation différenciée... Freud était juif, dont la théorie tend à réduire la vie intérieure au jeu d'instincts et de forces inconscientes. Einstein aussi, qui a mis le relativisme à la mode. Idem pour Schoenberg et Mahler, principaux représentants d'une musique de la décadence. Il en va de même pour Tristan Tzara, père du dadaïsme, cette limite extrême de la dégradation du prétendu art d'avant-garde. Ce sont bien ici une race, un instinct, qui opèrent.»

L'Italie a apporté son «excellente» contribution à l'antisémitisme intellectuel.
Pourtant, une série de phénomènes suggère aujourd'hui l'émergence d'un nouvel antisémitisme populaire, comme si les anciens foyers antisémites trouvaient un terrain de culture propice dans d'autres formes de racisme primaire.

C'est prouvé, les divers types de racisme s'appuient toujours sur les mêmes fondations : il suffit d'aller rendre visite à un des sites xénophobes sur l'Internet ou de suivre la propagande antisioniste dans les pays arabes pour constater qu'on ne fait jamais guère que recycler, encore et encore, cette bouffonnade que sont les Protocoles.
Umberto Eco, Libération, Rebonds, 09 septembre 2002, p. 7

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