Jean-Baptiste Duroselle 1917-1994.

Historien, professeur à La Sorbonne et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (Sciences-Po).
Auteur notamment de Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Dalloz, Paris, 1953 ; La Décadence, Imprimerie nationale, Paris, 1979 ; Tout Empire périra, Publications de La Sorbonne, Paris, 1981 ; L'"invasion", Les migrations humaines, chance ou fatalité ?, Plon, Paris, 1992.

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AVANT-PROPOS

Nous sommes tous troublés par quelques phénomènes inquiétants: la part de la « race blanche» européenne par rapport à la population mondiale ne cesse de diminuer et, si le monde risque bientôt d'être trop peuplé, c'est aux races autres que la nôtre qu'il le devra. La surpopulation ne peut manquer d'avoir des conséquences terribles: destruction de la nature et guerre.

Un deuxième souci de même nature est lié à l'immigration. Si j'ai donné à ce petit livre le titre l' « Invasion» - j'insiste sur les guillemets - c'est que je pars d'un débat politique récent.
M. Valéry Giscard d'Estaing a écrit, dans le Figaro-Magazine du 21 septembre 1991, un article qu'il a intitulé « Immigration ou invasion? ». Manœuvre habile pour reprendre du terrain à M. Jean-Marie Le Pen? Ou injure à l'égard des étrangers résidant en France?
De toute façon, cet article a soulevé une petite tempête dans le monde politique.

Je n'ai pas l'intention de m'y mêler. Utilisant le mot «invasion », les optimistes se contenteront d'y trouver les deux termes latins in et vadere: ce qui veut dire « aller dans ». Ils incluront sans remords l'immigration dans l' « invasion ». Les pessimistes jugeront que le mot « invasion» ne se conçoit pas sans violence, comme cela a été très souvent le cas dans les grands déplacements collectifs des humains. Or les masses d'" immigrants " proprement dits ne cherchent pas en général autre chose que de meilleures conditions de vie ; ils sépareront donc les deux mots.
"L'invasion", Les migrations humaines, chance ou fatalité ?,Avant-propos, pp. 7-8

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Un immense talent, des circonstances hautement favorables, telles apparaissent les conditions de la césa rite réussie. Malheureusement, il faut aller plus loin et percevoir dans ces hommes une extrême brutalité, qui se confond avec un égoïsme total et une ambition sans frein. Paul Faure nous parle de « ce goût du sang, cette fureur de tuer, cette cruauté qui est une des constantes du caractère profond d'Alexandre». Pour César, les récits de la guerre des Gaules autres que ses propres Commentaires montrent sans cesse des villages massacrés, hommes, femmes et enfants. Mais souvent des marchands d'esclaves suivaient les légions romaines. Alors César préférait leur vendre ces mal- heureux. A Rome, «on vit affluer des files inter- minables d'esclaves [...], des convois gonflés de butin ». Napoléon n'a organisé de massacres systématiques que pour les prisonniers qu'il avait faits à Jaffa, lors de sa campagne d'Égypte et de Syrie. Mais il a fait s'entre-tuer plus d'un million d'hommes. Il est superflu ici d'évoquer les millions de victimes de Hitler et de Staline, indépendamment même des pertes militaires.
On en vient à cette idée désagréable que les « grands hommes» sont souvent ces massacreurs qui sacrifient les autres.
Idem, L'invasion impériale, p. 106

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Le grand historien grec, Polybe, né vers 210 avant J.-C., fut pris comme otage par les Romains et déporté en Italie. Il devint le confident d'un important Romain, Scipion Émilien. Il voyagea beaucoup, du Portugal au Maroc, d'Égypte en Syrie et en Cilicie.
Pourquoi cette supériorité romaine? Il l'analyse avec pénétration. C'est, dit-il, une aventure «sans pré cédent ». Les succès sont d'abord liés à la constitution romaine, à la fois monarchique (les consuls), aristocratique (le Sénat), qui dirigeait notamment le trésor public et toute la politique étrangère, enfin démocratique (les comices, assemblées qui élisaient notamment les magistrats). «Dans toutes les situations critiques, écrit Polybe, un parfait concert s'établit entre les trois pouvoirs, si bien qu'on ne saurait trouver un meilleur système de gouvernement. Quand survient une menace extérieure [...] l'Etat se trouve mu par une telle somme d'énergie que rien de ce qui est nécessaire n'est négligé. »
Ibidem, p. 108

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Il est une invasion impériale qui présente peut-être plus de gravité encore que la césarite : celle des fanatiques. Dans ce mot, il faut voir, me semble-t-il, trois éléments:
- 1) La conviction qu'on détient la vérité;
- 2) Le droit d'imposer cette vérité aux autres, au besoin par la violence;
- 3) L'acceptation de la mort pour aider au triomphe de cette vérité.

Toute l'histoire humaine est entachée de guerres de religion, les pires de toutes, par leur acharnement. On peut, certes, essayer de convaincre pacifiquement. Tel est le cas des missionnaires, de toutes religions. Mais par moment, le fanatisme l'emporte. Il faut longtemps pour qu'il s'évanouisse et qu'apparaisse la tolérance.
Ibidem, p.

Vers Première Page

Rossignol