Jacques Derrida (1930-2004)

Elizabeth Roudinesco (psychanalyste) lui rend hommage
Jacques Chirac (gaulliste chiraquien) lui rend hommage
Jean-Pierre Raffarin (centriste reconverti raffarinien) lui rend hommage
Jack Lang (socialiste languien) lui rend hommage

Jacques Derrida, l'"inventeur" de la déconstruction (des valeurs traditionnelles) serait le philosophe français le plus lu et traduit dans le monde.

Jacques Derrida en 7 dates (2004)
1930 Naissance à El-Biar (Algérie), dans une famille juive dite "de gauche"
1942 Privé de la nationalité française, en tant que juif, par Vichy et exclu du collège
1967 «L'Ecriture et la différence» (Seuil).
1993 «Spectres de Marx» (Galilée)
1998 «Voiles» (en collaboration avec H. Cixous, Galilée)
2001 «De quoi demain...» (dialogue avec E. Roudinesco, Fayard-Galilée)
22 mai 2002 Invité principal de «Culture et dépendances», France 3.
09 octobre 2004 Décès, cancer du pancréas

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Le bel et différent, Par Luc LE VAILLANT, Libération, mercredi 22 mai 2002, p. 44
Il hésite, il n'a pas tort. Il s'inquiète, il a de quoi.
Le penseur de la complexité craint les simplifications de presse, l'homme privé s'accorde la garde de ses secrets. Reste que le philosophe français vivant le plus lu au monde n'est pas prophète en son pays, et s'en désole, et s'en console, et s'en étonne.
Un portrait ? Une rencontre ? Il renâcle, il oscille. Vient voir à qui il a affaire, puis se jette à l'eau d'un attendrissant et piégeux : «Je remets ma vulnérabilité entre vos mains.»
Le lendemain, il aura la malice socratique de démonter la logique de l'exercice : «Légalement, c'est vous qui signez, mais je suis engagé par votre signature», ou encore : «Vous écrivez en votre nom, mais aussi en mon nom», pirouettant d'un : «Je pourrai toujours dire que ce n'est pas moi.»

Derrida, Jacques.
Ultime emblème de cette «pensée 68» clouée au pilori de l'anti-autoritarisme et du désir-roi par l'actuel ministre de l'Education, Luc Ferry.
Dernier survivant de ces spadassins des années 60 (Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, Deleuze) qui mirent à mal l'académisme et la notion de «sujet».
Inventeur de la «déconstruction», démarche qui consiste à défaire de l'intérieur un système de pensée dominant.
Thèmes de réflexion : la langue, l'écriture, l'hospitalité, l'amitié, l'animalité, la peine de mort, la justice, le voyage, etc.
Influences : Nietzsche, Husserl, Levinas, et surtout Heidegger au risque d'un retour masqué à la métaphysique.
Ecrivains étudiés : Artaud, Bataille, Blanchot, Ponge, Joyce...
Une soixantaine de textes, des traductions en cinquante langues, des conférences aussitôt publiées pour éviter le piratage, vingt-cinq doctorats honoris causa dans les universités du monde entier, mais en France des tirages à 5 000 exemplaires et ni chaire au Collège de France, ni poste de professeur d'université.

1942.
Il a 12 ans, il est en cours, on est à Alger. Il est encore Jackie Derrida, fils d'un VRP en vins et spiritueux.
Le proviseur le convoque et le congédie. Vichy vient de supprimer le décret Crémieux. Il était français, il ne l'est plus. Il est renvoyé à sa judéité, assigné au lycée communautaire qu'il s'empresse de sécher.
Il y aura ensuite les études en métropole, puis le rapatriement. De là, de ces traumas biographiques, viendraient les lignes de force de ses travaux.
Sur les frontières, le déplacement, la dissémination, la marge, la trace. Sur la «nostalgérie», la «destinerrance». Derrida abonde plutôt en ce sens. Il écrit : «Je me demande si je ne voyage pas tant parce que (j'ai le sentiment que de France) j'ai toujours été comme de l'école, renvoyé».
Ou aussi : «Je suis (venu) d'ailleurs et d'ailleurs je procède presque toujours quand j'écris par digression, selon des pas de côté, additions de suppléments, prothèses, mouvements d'écarts vers les écrits tenus pour mineurs, vers les héritages non canoniques, les détails, les notes en bas de page.»
Ou encore : «Malgré moi déraciné, je n'ai fait aucun effort pour me réenraciner, j'ai en vérité cultivé le retrait» (1). Est-ce si simple, si mécanique ? Choc du passé, pensée du futur ? Le théoricien adulte est-il ligoté à ses déterminismes ou filtre-t-il l'air du temps avec le tamis de son libre arbitre, exhumant de la boue de ses souvenirs ceux qui viendront colmater les brèches de ses intuitions ?
Réponse en biais de Derrida : «Plus j'avançais, plus je me suis autorisé à me mettre en scène, mais de façon fictive. C'est à la fois irréductiblement singulier mais exemplaire de situations universelles.»

Il est Derrida.
Pas Sartre, pas Foucault, pas Bourdieu. Pourtant, il s'en faudrait de pas grand-chose pour qu'il reprenne le porte-voix abandonné du grand intellectuel à la française. Il en a l'envergure théorique, la stature internationale, les dons d'orateur.
Mais lui manque l'envie de s'exposer, le goût de la castagne. Sa famille était modérément politisée. Juive et plutôt à gauche. Pied-noir, donc «de mauvaise humeur contre de Gaulle». Lui fut toujours social-démocrate, jamais jusqu'au-boutiste, jamais gauchiste.
«Engagé, il l'est devenu», explique Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse et amie. Le courage ne lui fait pas peur. Il était à Prague pour soutenir des dissidents et ce fumeur de pipe fut incarcéré pour un prétendu trafic de drogue.
Il bataille contre la peine de mort aux Etats-Unis où le choc en retour l'atteint violemment sur les campus. Il est même grimpé sur un tonneau, pas à Billancourt, mais pour les sans-papiers. Pourtant, il ne sera pas le Sartre 2002.
Un observateur : «Il est resté timide, réservé. Et il a du mal à simplifier son langage pour en faire une arme. Il n'est pas du genre à adopter la posture héroïque.» Il était membre du comité de soutien de Jospin en 1995. Le 21 avril, pour la première fois, il n'a pas voté «en signe de mauvaise humeur contre tous les candidats».
Programmes pas assez diversifiés, soucis trop franco-français, archaïsme des politiques qu'il définit comme «les moins libres des hommes». Il a pu flirter avec la gauche officielle au début de l'ère Mitterrand, il n'a jamais caressé la moindre tentation ministérielle. Mais s'il s'éloigne de la scène publique, c'est pour réfléchir à la souveraineté ou à la tentation identitaire.

(En 2002) Il a 72 ans et les femmes continuent à dire de lui : «Il est beau.» Il y avait la mèche blanche et musicale de Jankélévitch, il y a la tignasse neigeuse et léonine de Derrida.
Ici, la fascination pour une intelligence se double de l'attrait pour un corps gaillard et compact qui ne trahit les fragilités de l'âge que quand il s'éloigne, solitaire, un peu voûté. Il se serait voulu joueur de foot pro, il a fait de la course à pied, se replie désormais sur la natation au soleil de l'été.
Avec le temps, il a physiquement échappé à ses origines. On peut le prendre pour un sachem hindou, pour un gourou sioux habillé en Armani. Lui a longtemps détesté son reflet («Narcissisme inversé»), a longtemps refusé toute photo, et insiste : «Si j'écris, c'est parce que je pense que cela vaut mieux que mon image.»
Même s'il s'agit toujours de séduction, art où il excelle. Une proche : «Il est amical, bienveillant, ouvert aux autres, pas dans la compulsion.» Lui se décrit «comme apaisant et, à la fois, aiguisant les cassures, les ruptures».
Il est marié à une psychanalyste, est devenu grand-père, vit en banlieue sud et voyage sans cesse. Il touche 3 700 euros de retraite de l'Education nationale, sans doute autant de droits d'auteur, mais il n'est ni dans l'accumulation, ni dans la consommation, trop angoissé d'une reconnaissance qu'il désire et qu'il fuit.
Il pense excessivement à sa mort, ce qui a sans doute fini par le mithridatiser. Il a décidé de ne rien décider pour sa sépulture, pour ne pas encombrer les siens de ses instructions. Il ne se voit pas vieillir, se trouve «plus résistant qu'à 25 ans», moins anxieux, moins insomniaque. Comme si l'on avait plusieurs âges à la fois. Comme si le temps n'était pas linéaire. Comme si la fin pouvait réécrire le début.
(1) In la Contre-Allée avec C. Malabou (la Quinzaine-Louis Vuitton).

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samedi 9 octobre 2004, 18h03 Le président Chirac salue la mémoire d'un "penseur de l'universel"

PARIS (AP) - Le président Jacques Chirac a exprimé sa "tristesse" samedi (09 octobre 2004) en apprenant la disparition du philosophe Jacques Derrida, "penseur de l'universel" qui restera selon lui comme "un inventeur, un découvreur, un maître d'une extraordinaire fécondité".

"Avec lui, la France avait donné au monde l'un des plus grands philosophes contemporains, l'une des figures majeures de la vie intellectuelle de notre temps", a estimé le chef de l'Etat dans un communiqué diffusé par l'Elysée.

"Jacques Derrida était lu, admiré, traduit, publié, enseigné et discuté dans le monde entier".

"Il n'aura eu de cesse d'embrasser et d'interroger la tradition occidentale dans la diversité de ses sources. Par ses travaux, il cherchait à retrouver le geste libre qui est à l'origine de toute pensée. Il avait la même passion pour la pensée grecque et la pensée juive, la philosophie et la poésie", a ajouté le président Chirac.

"Penseur de l'universel, Jacques Derrida se voulait aussi citoyen du monde. Il restera comme un inventeur, un découvreur, un maître d'une extraordinaire fécondité", a-t-il conclu.

Yahoo.fr, actualités, 9 octobre 2004

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samedi 9 octobre 2004, 18h25 Derrida: "un grand de la philosophie" à la pensée d'une "originalité absolue" pour Jack Lang

PARIS (AP) - L'ancien ministre socialiste de la Culture Jack Lang a rendu hommage samedi à Jacques Derrida, "un grand de la philosophie" dont la pensée était à ses yeux d'une "originalité absolue".

"Je suis personnellement assez bouleversé par l'annonce de sa mort. Je le savais malade et en même temps tout au long des mois, je l'ai vu si combatif, si créatif, si présent que j'imaginais qu'il pourrait surmonter la maladie qui l'avait étreint", a-t-il déclaré à France Info.

Jacques Derrida était "un grand de la philosophie" et son "oeuvre était "d'une haute exigence littéraire. C'est un homme qui avait un sens aigu d'une écriture rare et raffinée. et puis sa pensée était d'une originalité absolue", a-t-il ajouté.

Jack Lang a aussi évoqué un "autre aspect du personnage, qui personnellement (le) touche beaucoup", celui de "professeur. C'est un grand bonhomme, je ne sais pas comment vous dire. Jacques Derrida, on a pour lui un immense respect, une immense reconnaissance. C'est un grand type quoi", a-t-il souligné. AP
Yahoo.fr, actualités, samedi 9 octobre 2004, 18h25

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samedi 9 octobre 2004, 21h21 Jacques Derrida: hommage de Jean-Pierre Raffarin à "l'un des philosophes majeurs de notre époque"

PARIS (AP) - Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a rendu hommage samedi soir à Jacques Derrida, à ses yeux "l'un des philosophes majeurs de notre époque, auteur d'une oeuvre particulièrement fournie".

Décédé d'un cancer, Jacques Derrida a "donné naissance à l'école de la déconstruction, que l'on a parfois critiquée", observe le chef du gouvernement dans un communiqué. "Pourtant cette école est celle de l'exigence, de la passion: décomposer pour recomposer, réinterroger sans cesse nos présupposés à la lecture de la diversité du monde actuel, c'est une exigence pour tous, philosophes et hommes politiques."

Réfusant la vision d'un Derrida "auteur hermétique", M. Raffarin y oppose "celle d'un homme profondément engagé dans la vie de la cité", et dont la "renommée dépasse largement nos frontières". AP
Yahoo.fr, actualités, samedi 9 octobre 2004, 21h21

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dimanche 10 octobre 2004, 11h19 Elisabeth Roudinesco: Derrida restera "dans le patrimoine de la philosophie mondiale"

PARIS (AFP) - La psychanalyste Elisabeth Roudinesco a déclaré samedi à l'AFP que l'oeuvre de Jacques Derrida resterait "dans le patrimoine de la philosophie mondiale". Elle est auteur d'un livre d'entretiens avec le philosophe ("De quoi demain", éd Fayard/Galilée), sorti en librairie, note-t-elle, le 11 septembre 2001.

Question: Quelle est l'influence de Jacques Derrida ?
Réponse: Elle est énorme. Son oeuvre, traduite en 60 langues, restera dans le patrimoine de la philosophie mondiale, autant que celle de Michel Foucault. C'est, pour moi, le plus grand philosophe d'aujourd'hui, pas français, mais du monde (ndlr: son nom a été cité pour le Nobel 2004). Il a fait école, il a y tant de thèses sur lui partout, dans le monde entier, pas seulement aux Etats-Unis. Il a été invité dans tous les pays, il était encore au Brésil cet été alors qu'il était malade. Il avait ce génie du voyage qui lui a permis pendant tant d'années d'enseigner outre-atlantique sans jamais longtemps quitter son pays. C'était un enseignant ouvert, tolérant, à l'écoute.

Q: Il était reconnu, mais aussi critiqué...
R: Oui, il a été violemment attaqué en France, mais aussi aux Etats-Unis. Toute personne qui atteint un tel degré de notoriété est forcément attaquée, souvenez-vous de Jean-Paul Sartre. C'est d'autant plus vrai lorsqu'on intervient dans la politique.

Il a fait partie de cette génération de grands intellectuels (Althusser, Foucault, Barthes, etc...), remarquables aussi parce qu'ils écrivaient dans une langue admirable. Jacques Derrida est aussi reconnu en littérature qu'en philosophie.

Q: Que pensait-il de l'époque actuelle ?
R: Il considérait qu'on vit une période terrible, entre capitalisme sauvage et fanatisme sauvage. Favorable à John Kerry, il était très critique des défauts de la démocratie américaine. Selon lui, la démocratie, ça n'était jamais achevé, rien n'était jamais acquis. Il était profondément démocrate - pas question, pour lui, au moment du 11 septembre, de prendre parti pour les islamistes - mais, en même temps, il était aussi celui qui veut pousser très loin "la déconstruction", dans le sens de la "critique", de nos institutions.
Yahoo.fr, actualités,

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