Robert C. Davis

Professeur d'histoire à l'Université d'Etat de l'Ohio. Auteur, notamment de Christian Slaves, Muslim Master, 2003, Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans, l'esclavage blanc en méditerranée (1500-1800), Editions Jacqueline Chambon, 2006, Babel, Actes Sud, 13200 Arles, septembre 2007.

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I COMBIEN d'ESCLAVES

Le 16[e] jour de janvier de l'année sus­mentionnée [1631] .. je suis arrivé à [Alger,] cette ville fatale pour tous les chrétiens, et l' abattoir de l' humanité ... mes condoléances sont pour la perte de nombreux chrétiens, enlevés à leur famille et à leur pays, de tout âge et des deux sexes. Certains dans leur petite enfance, par terre comme par mer; soumis à des sévices (flétrissures irréparables), non seulement cela, mais privés de la religion chrétienne et des moyens d'atteindre à la grâce et au repentir. Combien de milliers, issus des nations nazaréennes, ont disparu et continuent de disparaître à cause de ce monstre? Quelle créature douée de raison peut l'ignorer (Francis Knight, A Relation of Seven Years of Slaverie under the Turks of Argeire, 2 vol., Londres, 1640, vol. 1, p. 1-2) ?

Il ne fait aucun doute que la question posée ici - "combien de milliers ?" - importait grandement à Francis Knight : réduit en esclavage durant sept années à Alger et sur les galères algéroises, il avait connu son lot de souffrances.

Elle semble également indiquer que, dans l'opinion des marins et des marchands de l'époque, la capture d'esclaves n'était pas le fait des Blancs européens à l'encontre d'autres peuples, et des Noirs africains en particulier. Les Anglais eux-mêmes, encore qu'éloignés de la Barbarie et bien qu'ils fussent déjà parmi les trafiquants d'esclaves les plus actifs dans les années 1630, furent capturés par des corsaires musulmans opérant hors de Tunis, d'Alger et du Maroc, et ce dans des proportions non négligeables.

Durant cette période, quand la part anglaise de la traite transatlantique ne s'élevait encore en moyenne qu'à un millier d'Africains chaque année, dans le même intervalle les pirates d'Alger et de Salé réduisaient en esclavage presque autant de sujets britanniques capturés sur les nombreux bateaux dont ils s'emparaient: en 1640, plus de 3 000 Britanniques furent réduits en esclavage rien qu'à Alger (et environ 1 500 de plus à Tunis), "subissant des oppressions diverses et au plus haut point insupportables".

Pendant la première moitié du XVIIe siècle, tandis que les corsaires barbaresques écumaient librement la Méditerranée, ces pirates remontaient le Channel par dizaines, allant même jusqu'à l'estuaire de la Tamise, pillant navires et villes côtières, au point que, selon les minutes du Parlement, "les pêcheurs redoutent de prendre la mer et nous sommes forcés d'exercer une veille constante sur toutes nos côtes".

Et bien que les raids sur les îles Britanniques elles-mêmes eussent probablement diminué à la fin du XVIIe siècle, la capture de navires anglais, elle, continua. Les Algérois en auraient ainsi pris pas moins de 353 entre 1672 et 1682 - ce qui voudrait dire qu'ils faisaient encore entre 290 et 430 nouveaux esclaves britanniques chaque année.
Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans, p. 21-22

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Même comparées aux atrocités de la traite atlantique, qui en quatre siècles embarqua quelque dix à douze millions d'esclaves noirs africains pour les Amériques, le chiffre avancé du fruit de cent ans d'esclavage méditerranéen est loin d'être insignifiant.
Il ne s'agit pas non plus de nier ni de banaliser l'esclavage pratiqué à la même époque par les chrétiens à l'encontre des Maures et des Turcs, attesté par de nombreuses sources. Certes Espagnols, Toscans et Maltais se montrèrent tout aussi prompts à asservir leurs ennemis musulmans, presque exclusivement pour leurs galères. Parmi les Etats chrétiens, cependant, cette pratique ne fut jamais si généralisée ni si massive qu'en Barbarie et disparut plus tôt, à mesure que les nations européennes passaient des galères aux bateaux à voile et, sur les galères qu'ils conservèrent, des esclaves aux prisonniers.
Il y avait de toute façon beaucoup moins de navires marchands islamiques auxquels s'attaquer en Méditerranée occidentale, et du côté européen, il n'y a que les Espagnols, semble-t-il, à avoir jamais tenté de monter des raids en territoire musulman pour y faire des esclaves.
Et bien que certains aient essayé de présenter les deux formes d'esclavage en Méditerranée comme des mouvements pernicieux jumeaux, force est de reconnaître que, après 1571 en tout cas, l'esclavage corsaire était "un phénomène essentiellement musulman".
Ibidem, pp. 30-31

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IV LA VIE DES ESCLAVES

Durant tout ce temps nous ne vîmes pas même le commencement de notre délivrance : lorsqu'une année s'achevait, une autre nous trouvait dans le même état avant de nous remettre, toujours captifs, à la suivante: notre condition n'était pas bonne et menaçait d'empirer chaque jour au gré de l' humeur changeante de nos patrons ... A la vérité, à mesure que le temps passait nous nous habituâmes si bien à l'esclavage que nous en oubliâmes presque la liberté .. nous devenions des bêtes inconscientes de leur servitude (William Okeley, Eben-Ezer: or a Small Monument of Great Mercy, Londres,1675, p. 21

William Okeley, l'auteur de ces phrases, fut l'un des dizaines de milliers d'Européens à passer des années - ou le reste de leur vie - en esclavage dans l'une des régences barbaresques au début de l'époque moderne. Okeley et ses compagnons d'infortune représentaient peut-être un quart de la population d'Alger, une ville dont l'existence même était fondée sur la piraterie corsaire et l'esclavage.

La proportion d'esclaves européens à Tunis et Tripoli dans ces années était globalement un peu inférieure - de 10 à 20 % -, mais dans les trois régences les esclaves blancs formaient une présence significative et parfaitement visible. Les esclaves avaient leur place, si humble fût-elle, dans la hiérarchie sociale du Maghreb. On trouvait au sommet une strate dominante de Turcs et de chrétiens renégats qui représentaient par exemple respectivement environ 12 et 8 % de la population d'Alger au XVIIe siècle.

Par la loi, la force ou le statut social, ces hommes régnaient sur les Maures indigènes et les Morisques; ces derniers jouissaient à leur tour d'une position plus élevée que la population juive, souvent considérable dans chacune des capitales des régences.

Les esclaves, des individus sans droits et non reconnus en tant que personnes par la loi, formaient théoriquement la couche la plus basse, bien que des observateurs aient placés les Juifs (qui devaient payer pour obtenir leur droit de résidence) encore en dessous. Le fait même pour les esclaves de ne pas être reconnus par la loi en tant que personnes permettait dans certains cas à ceux qui appartenaient à des maÎtres prestigieux - des Turcs ou des renégats importants, notamment - de revêtir les habits de leur rang et de plastronner en ville avec une relative impunité.

C'étaient peut-être ceux auxquels d'Aranda pensait lorsqu'il faisait remarquer qu'aux fontaines publiques "ceux qui désirent avoir de l'eau ( ... ) sont obligés de garder leur rang et d'attendre leur tour, hormis les Juifs, lesquels doivent avoir patience et céder à tout esclave qui vient après eux, et d'y aller les derniers".
Ibidem, pp. 174-175

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Traitant de l'esclavage barbaresque, Stephen Clissold conclut que la vie au bagne décrite par les esclaves "tenait à la fois du camp de concentration nazi, de la prison pour dettes anglaise et du camp de travail soviétique (The Barbary Slaves, Totowa (NJ), 1977 p. 56)".
La comparaison avec le camp de concentration ou le goulag a un sens, même s'il est vrai que les bagnes étaient situés au centre de zones urbaines à forte densité de population et non à l'abri des regards, dans une province éloignée ou un désert ?
Le bagne faisait en effet partie intégrante de la ville car, comme le fit remarquer Joseph Morgan à l'époque, il est "ouvert à tous jusqu'au soir" : avec ses tavernes, son hôpital, ses échoppes à l'occasion, il tenait à la fois du marché fournissant des services indispensables et de la prison, au moins durant les heures du jour, A cet égard, le bagne avait bien quelque chose de la prison pour dettes, avec des gens de l'extérieur qui rentraient et sortaient librement pendant la journée, mêlés aux détenus durant les deux heures qui séparaient la fin du travail de la fermeture, et avec lesquels ils avaient peut-être quelque affaire à traiter.

Néanmoins, la violence endémique, le mépris avec lequel les gardes et les maîtres traitaient leurs esclaves, les conditions de travail très dures et, surtout, le fait que ces hommes étaient condamnés et punis pour leur simple appartenance à un groupe social - non pour un crime qu'ils auraient commis, mais pour ce qu'ils étaient et ce en quoi ils croyaient -, tout cela fait plutôt ressembler les bagnes à des camps de concentration.
Car ce fut bien la double fonction de ces derniers, au xxe siècle, que d'isoler les membres de catégories jugées inférieures ou dangereuses tout en fournissant à l'Etat une main d'œuvre bon marché.
Le rapprochement est surtout pertinent pour ces hommes qui n'avaient ni compétences particulières ni relations, et qui étaient achetés par l'Etat pour être placés dans le bagne du pacha ou du beyliç, avec ses maigres rations (ou pas de ration du tout), ses passages à tabac réguliers et souvent aveugles, ses locaux misérables, l'enfermement la nuit, les vêtements dégradants et le célibat forcé.

Les bagnes barbaresques peuvent aussi être comparés au système pénitentiaire soviétique, sauf que dans ce dernier au moins, le goulag était le terme d'un processus judiciaire, aussi grotesque fût-il, et qu'après un certain nombre d'années une partie des prisonniers se retrouvaient libres - de quitter sinon la Sibérie, du moins les camps eux-mêmes.
Les esclaves publics en Barbarie, à l'inverse, étaient pour la plupart condamnés à vie, sans la moindre forme de procès, simplement à cause de leur statut social : être la propriété de l'Etat, c'était au fond n'appartenir à personne et ne pas avoir de maître qui puisse demander une rançon et vous libérer un jour.
Comme l'écrivit Mascarenhas, ces hommes ne "sortent jamais, car eux ne sont jamais libérés".

Aucun de ces quartiers pénitentiaires autrefois tristement célèbres n'a été préservé, que ce soit sous la forme de vestiges convertis à un autre usage ou d'un monument commémorant les souffrances des dizaines de milliers d'esclaves qui y furent détenus durant trois siècles.
D'ailleurs, à peine cinquante ans après la prise d'Alger par les Français, il était déjà difficile de situer l'emplacement de certains bagnes: en 1884, lorsque Henri-David Grammont s'y rendit pour écrire l'histoire des esclaves, il s'aperçut que les occupants français se souciaient si peu de la conservation des derniers bagnes (et encore moins d'en faire des mémorials) que les structures elles-mêmes s'étaient comme évanouies et que la localisation même de certaines faisait débat.

Au cours des cent vingt années écoulées depuis l'époque de Grammont; l'effondrement du colonialisme, plusieurs guerres civiles et un boom démographique semblent avoir oblitéré jusqu'aux dernières traces de ces énormes structures dans les anciennes capitales des régences.
A cet égard, les bagnes se distinguent des camps de concentration, devenus des lieux de mémoire. Comme si l'on n'avait pas jugé intéressant, voulu ou, peut-être, pu reconstruire ces endroits pour en faire des monuments à la souffrance humaine tels que ceux qui ont été créés ou réaménagés dans des camps nazis ou dans certains barracons de la côte ouest-africaine.
Littéralement, les lieux eux-mêmes, comme l'essentiel de ce qui s'y déroula, ont été ensevelis par le cours de l'histoire.
Ibidem, pp. 216-218

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