Pierre-Antoine Cousteau (1906-1958)

Journaliste et essayiste politique. Recruté par Pierre Gaxotte, historien royaliste maurrassien, fondateur au début des années trente du journal Je suis partout, il est fondamentalement hostile au communisme et à la démocratie parlementaire (radicale-socialiste, c'est-à-dire franc-maçonne, sous la IIIème République).
Condamné à mort en 1946 pour collaboration avec l'Allemagne nazie, il est gracié par le président de la IVème République, le socialiste et franc-maçon Vincent Auriol. Il sort de prison en 1953 et décède en décembre 1958.
Auteur de plusieurs ouvrages anti-démocratiques dont Mines de rien, ou les grandes mystifications du demi-siècle, Ethéel, Paris, 1955, La Librairie Française, Paris, Déterna, 2004 ; Après le déluge, pamphlets, La Librairie Française, Paris, 1957 ; En ce temps là, La Librairie Française, Paris, 1959, Déterna, 2004.

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VIII Le couteau entre les dents

En ce temps-là, j'étais d'extrême gauche. Par esprit de contradiction, bien sûr. Parce que j'avais poussé jusqu'à l'absurde les tendances naturellement critiques de mon tempérament. Mais surtout parce que la gauche était contre la guerre et que la guerre, quel qu'en fût le prétexte, quelles qu'en fussent les circonstances, m'apparaissait comme la plus phénoménale des idioties imaginables. Un jeu de cons, comme dit le perroquet des bonnes histoires. Le plus con de tous les jeux de cons. La sélection à l'envers. Les meilleurs que l'on égorge systématiquement. Les mal foutus et les tarés que, non moins systématiquement, l'on écarte du casse-pipe pour leur octroyer le monopole de la reproduction. Les plus vils qui s'engraissent sur les charniers. Les vieillards maudits qui battent le rappel sur la peau des martyrs. Les ganaches décorées jusqu'au nombril. Les journalistes nécrophages. Les putains tricolores. Les évêques bénisseurs. Et les gigantesques monceaux de ruines. Et les interminables agonies des suppliciés. Et la puanteur des cadavres gonflés. Et tout cela pour rien, absolument pour rien, au bout du compte, sans même l'ombre d'une apparence de profit pour le vainqueur exsangue.
En ce temps-là ..., p. 99

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A Je suis partout, nous avions naturellement pris parti, dès le début, pour Franco, avec une fougue intransigeante bien différente de l'objectivité « dirigée» du Journal. Un seul d'entre nous faisait la fine bouche: Thierry Maulnier.
Ce normalien au style tarabiscoté, dont la principale passion était de faire subir aux mouches les derniers outrages, s'acharnait à dénombrer les déficiences de l'entreprise franquiste. Et il était bien certain que tout n'était point selon notre cœur dans le camp des nationalistes. Il y avait, certes, trop de conservatisme social, trop de cléricalisme chez les blancs.

Me sachant plus que les autres membres du Soviet de Je suis partout émancipé des superstitions métaphysiques, Thierry Maulnier s'efforçait d'entamer ma foi, en répétant qu'un homme comme moi ne pouvait donner son adhésion à un régime qui se préparait à faire du bulletin de confession l'élément de base de la vie nationale. Cet argument ne me troublait guère. Plutôt le bulletin de confession que le règne des commissaires du peuple. Tout plutôt que le bolchevisme. Attitude qui. devait nous amener plus tard, tout naturellement, et quelles que fussent nos répugnances personnelles, à préférer - puisqu'il n'y avait pas d'autre choix - l'hégémonie allemande à l'hégémonie russe.

La guerre cependant se prolongeait et se compliquait d'incidences internationales. À la barbe des contrôleurs de la « non-intervention », des cargaisons d'armes en provenance de tous les pays du monde affluaient dans la péninsule. Et, lentement mais sûrement, lambeau par lambeau, Franco poursuivait sur les rouges, comme jadis les rois catholiques sur les Maures, la reconquête de sa patrie.

Depuis le début, Brasillach et moi avions éprouvé une irrésistible envie d'aller contempler sur place les progrès de la croisade.
Mais les circonstances ne s'y étaient pas prêtées. J'étais vissé au secrétariat de rédaction du Journal. Brasillach était écartelé par ses obligations littéraires. Il fallut attendre de longs mois avant de pouvoir faire coïncider nos possibilités d' évasion. Nous partîmes enfin, pleins d'une allégresse mystique. Maurice Bardèche, le beau-frère de Brasillach, était du voyage.
Ibidem, pp. 149-150

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C'est donc en toute connaissance de cause et la conscience parfaitement en repos, que nous publiâmes, dès notre retour à Paris, un numéro spécial de Je suis partout consacré à la gloire de Franco. Outre nos reportages sur les différents fronts de combat et le récit de nos pérégrinations dans les villes de l'arrière, ce numéro contenait un certain nombre d'articles écrits par des Espagnols éminents dont l'un d'eux, à peine entrevu alors, allait devenir, pendant les années tragiques de la Deuxième guerre mondiale, notre ami le plus sûr et le plus éprouvé: don José Felice de Lequerica, ambassadeur d'Espagne à Paris, puis à Vichy.

Ce numéro spécial était une belle réussite technique.
Mais à nos yeux, il avait une valeur plus élevée encore, car nous savions ce qu'il représentait d'efforts et de sacrifices. Nous avions prélevé les frais du voyage sur nos économies personnelles, nous n'avions ménagé ni notre temps ni notre peine, et le reportage aurait pu me coûter, à moi, beaucoup plus cher si le milicien rouge qui m'avait tiré dessus, sur le front de Lerida, avait été un peu plus adroit. Peu importait d'ailleurs, puisque nous avions atteint notre but, puisque la satisfaction du devoir accompli nous payait de toutes nos peines.

Ce qui n'empêcha point une dame du Front popu de ma connaissance de s'écrier en parcourant le fameux numéro :
- Qu'est-ce qu'ils ont encore touché!
Car déjà, il était solidement établi que nous étions des vendus.
Ibidem, p. 161

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Samedi 14 décembre (1946). - Il fait froid, il fait humide. La cellule est gluante, et le ciel crasseux. Dehors, Monsieur Blum fabrique un ministère qui sera à l'image de cette jeune république gamine et musclée. Monsieur Blum, dit-on, n'aime pas le sang. Je ne lui demande pas autre chose. Pour le reste, ce qui m'intéresse, c'est l'histoire du Guatemala.

Énorme rigolade ce matin. Lucien (Rebatet) venait de détruire un caleçon en tentant de jouer à Frégoli avec ses chaînes. Et il a fallu lui expliquer la technique par la fenêtre, en décomposant l'opération, comme avec un conscrit auquel on explique, en le décomposant, le maniement d'armes.

Lu avec un véritable dégoût deux volumes de la revue de Sartre, Les Temps modernes. Apologie du vol, de la délation, de la pédérastie. Un seul crime, être fasciste. Et de l'enculage de mouche que ça en est vertigineux. :Labomination du pipoul juif. C'est pour que cette chose triomphe qu'ils ont gagné la guerre. C'en est assez pour faire souhaiter à un homme sain de quitter ce monde abominable. La lecture de Sartre est tout à fait ce qui convient à un condamné à mort.
J'imagine la photo dédicacée que je pourrais envoyer à ce personnage: « J'aimais la vie, j'étais attaché aux basses contingences de cette planète... et puis, tout d'un coup, j'ai eu la révélation de l'existentialisme, et c'est avec un sourire de soulagement que je marcherai au poteau... »
Ibidem, pp. 192-193

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