Sidonie Gabrielle Colette (1873-1954)
Une femme hautement libérée, de la république française, bourgeoise et laïque
D'après une biographie remarquable et savoureuse : Judith Thurman (l'auteure de la fameuse biographie de Karen Blixen ayant inspirée le film culte Out of Africa de Sidney Pollack), Secrets of the flesh, A life of Colette, Alfred A. Knopf, Random House, Inc., New York, 1999, Secrets de la chair, Une vie de Colette, 638 pages, Calmann-Lévy, Paris, 2002.

En août 1954, sous le gouvernement Pierre Mendès-France, de la IVème République Française, Colette bénéficie d'obsèques nationales, avec catafalque drapé du drapeau tricolore et dressé dans la cour d'honneur du Palais Royal, plaque de grand officier de la Légion d'honneur sur coussin noir, avec les honneurs de la Garde Républicaine et le deuil officiel de deux académies : une belle cérémonie ...

Parfaitement représentative pour certaines minorités très actives qui oeuvrent depuis la révolution libérale de 1789, en France, à la déconstruction des valeurs morales traditionnelles, la fameuse Colette est au XXème siècle en France l'une de ces femmes égocentrées qui pensent être "libérées" parce qu'elles laissent libre court à leurs instincts sexuels ... , notamment.
Jouissance, jouissance toujours, et liberté jamais réellement, telle est la Vérité pour ces "mal-heureuses", qui pensent trouver dans le matérialisme le plus vulgaire une réponse à leur soif d'Etre.

Née en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye, en Bourgogne pauvre (France), où son père, Jules Colette, ancien capitaine dans les zouaves ayant perdu une jambe en 1859 en Italie (Marignan) contre les Autrichiens, est receveur des impôts, Sidonie Gabrielle est adorée par sa mère, Sidonie Landoy, dite Sido.
Les Landois, puis Landoy, sont des fermiers protestants pauvres, de Champagne, qui ont émigrés à La Martinique au XVIIème siècle, fait fortune dans les épices, et fait des enfants avec leurs esclaves africaines, des métis. Tel serait le cas de Pierre Landois "ancêtre en droite ligne de Colette, un Martiniquais qui, au moment de la Révolution française, est établi au Havre en tant que négociant en épices" (Judith Thurman, op. cité, p. 27).

En 1857 Sidonie Landoy avait épousé un riche propriétaire, laid, alcoolique et coureur de jupons, qui décéde en 1865. Le percepteur, qui était l'amant de Sidonie et peut-être le père de l'un de ses enfants, l'épouse, et devient le gestionnaire de son héritage.
En 1880 il abandonne son emploi de percepteur pour se présenter aux élections, sans succès. Les paysans qui exploitent ses fermes lui donnent de mauvais conseils, il doit emprunter à des taux élevés. Pour rembourser il lui faut vendre une à une les fermes de sa femme.
En 1891, la famille, ruinée, doit vendre ses meubles.

A 20 ans Sidonie Gabrielle Colette épouse un "faiseur à la mode", un fils d'un ami de son père, le "journaliste parisien" Henri Gauthier-Villars, dit Willy, âgé de 34 ans. Un entrepreneur littéraire qui a fait sa renommée sur l'exploitation des écrits de ses "nègres", comme d'autres le feront plus tard.
Mais c'est à 16 ans qu'elle l'avait pris comme amant, alors qu'il entretenait lui-même une relation suivie avec une femme mariée, qui lui donne un fils en septembre 1889, Jacques, femme mariée qui décède opportunément, alors qu'il la trompe abondamment, et pas seulement avec la jeune Colette, le 31 décembre 1890.

Pour les Gauthier-Villars, riches, catholiques, nationalistes, l'alliance avec les Colette, ruinés, libres penseurs libéraux, était pénible à supporter, bien que leur fils soit un érotomane et un mondain sans morale.
Willy fait écrire à Colette la série des "Claudine", qu'il signe. Le premier des quatre ouvrages, Claudine à l'école, Ollendorff, Paris, 19OO, se vend à 350 000 exemplaires en quatre ans.
Evidemment Willy la trompe. Et il invite ses maîtresses à la maison pour des plaisirs triangulaires ... Ils se séparent en 1905 (divorce officiel en 1910) et elle dévient la "maîtresse" d'une superbe lesbienne, qui, avec elle, se "produit" au Moulin Rouge, la "fameuse" marquise de Belbeuf, Mathilde de Morny, surnommée Missy, la fille du duc de Morny (noblesse du IIème Empire), un remarquable affairiste, lui-même fils naturel de Napoléon III .
En 1911 elle rencontre le renommé journaliste Henri de Jouvenel, qui sera sénateur radical, ambassadeur à Rome sous Mussolini, et Haut-commissaire au Liban notamment, divorcé de Sarah Claire Boas, la fille du riche et influent industriel juif Alfred Boas, qui l'a introduit en politique, Henri de Jouvenel qu'elle épouse en 1912.
Six mois plus tard sa fille naît, Colette (!) dite Bel-Gazou, qu'elle confie aussitôt à une nurse évidemment anglaise, l'abominable Miss Draper, et qu'elle mettra plus tard en pension ..., et qui lui en voudra ..., qui, "à voile et à vapeur" comme sa mère, se marie à 22 ans, divorce quelques mois plus tard, après avoir eu comme amant son demi-frère Renaut de Jouvenel ... etc ... etc ...
En 1920, à 47 ans, elle fait l'éducation sexuelle du fils de Sarah et d'Henry, le jeune Bertrand de Jouvenel, 16 ans, futur politologue célèbre, qu'elle "materne" sexuellement jusqu'en novembre 1925.
Evidemment les époux Jouvenel, qui se trompent réciproquement, divorcent. De fait en 1924, officiellement en 1925, après la publication en 1923, mais sans cause à effets, du premier roman qu'elle signe de son nom, Le Blé en herbe, l'histoire édifiante du dépucelage d'un jeune homme par une bourgeoise bien rassise ...
En 1925, à 52 ans, bien qu'ayant été une anti-dreyfusarde au moment de l'affaire, mais entouré de nombreux amis juifs, dont les Rothschild, elle prend comme amant "régulier" un jeune juif de 35 ans, Maurice Goudeket, un distingué courtier en perles qui a voiture avec chauffeur et bel appartement à Paris, et qui est alors l'amant d'une grande bourgeoise libérée, Andrée Bloch-Levalois.
Colette épousera Maurice, officiellement, en 1935, à l'ocasion de l'inauguration du paquebot Le Normandie qui vogue vers New-York avec à son bord des dizaines de journalistes invités comme elle, et lui.

Pendant la deuxième guerre mondiale elle séjourne en zone libre, puis occupée, à Paris, et collabore avec la presse parisienne, notamment avec l'hebdomadaire anti-sémite Gringoire, et même La Gerbe, journal pro-hitlérien.
En décembre 1941 Maurice Goudeket est arrêté par la Gestapo. Colette le fait libérer en février 1942, sur intervention des autorités de Vichy et de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, Otto Abetz, dont la femme française, Suzanne, est une admiratrice de Colette.
Après la guerre et jusqu'à sa mort elle vit quasiment alitée, à cause de son arthrite, et de son obésité, dans son appartement du Palais-Royal à Paris. Maurice Goudeket la soutient, moralement, tout en l'a trompant physiquement. Il se remariera après sa mort.
Mais elle reçoit toujours, notamment son ami Jean Cocteau, et passe le printemps et/ou l'été à Deauville et/ou à Monaco, où elle est accueillie princièrement par les Polignac et Pierre 1er lui-même.
Elle décède le 07 août 1954. Maurice Goudeket n'a pas voulu l'assistance d'un prêtre catholique, suggérée par le docteure Marthe Lamy, mais il demande au cardinal-archevêque de Paris, monseigneur Maurice Feltin, une cérémonie religieuse, que celui-ci refuse.

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La chronologie de l'adolescence de Sido (mère de Colette) est obscure. Il semble qu'en 1848, l'année de la révolution, elle résidait à Mézilles chez Mme Guille (sa nourice). On a souvent affirmé que ses frères, sous prétexte de lui rendre visite, poursuivaient là leurs activités politiques. La Puisaye servait de refuge aux partisans de la République ainsi qu'à diverses sociétés secrètes. Les deux hommes étaient des libres penseurs et des démocrates convaincus.
Tous deux avaient pris la nationalité belge, et entre 1849 et 1854, au moment de la mort de leur père, Eugène fit venir Sido à Bruxelles. Dans l'intervalle, il était devenu un talentueux éditeur et un remarquable journaliste de tendance libérale qui, après le coup d'État de 1851, ouvrait sa maison à tous les écrivains, artistes et intellectuels fuyant le climat de répression du second Empire. Sido déclarera à Colette qu'elle a passé « les plus belles années de [s]a vie» dans ce milieu littéraire et émancipé dont elle ne cessera d'avoir la nostalgie et qu'Eugène l'avait « initiée [...] à l'art de comprendre et aimer les choses rares et belles ».
CI. Francis et F. Gontier vont plus loin. Selon eux, la « philosophie » de Sido et, par osmose, celle de Colette ont indubitablement subi l'empreinte des idées « audacieuses» des athées, bohèmes et autres révolutionnaires de la vie sexuelle rencontrés chez son frère, notamment Victor Considerant, grand ami d'Eugène et « porte-drapeau» de l'utopie fouriériste. Pour Fourier, écrivent-ils, « la répression des passions est à l'origine des maux, des crimes et des problèmes pathologiques des sociétés civilisées [...].
Fourier prévoyait qu'il faudrait trois siècles pour transfonner notre civilisation en Harmonie, la société idéale. Sido se voyait comme une pionnière de ce nouvel ordre social et amoureux, elle écrivait à Colette en 1909 : "J'ai toujours été un peu folle... pas tant que tu crois cependant. Voilà ce que c'est: je suis venue trois cents ans trop tôt au monde et celui-ci ne me comprend pas, même mes enfants" ».
Secrets de la chair, p. 28-29

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L'amour-maternel est profane, donc impur. Il y avait peut-être de la cruauté, mais aucune malveillance dans le comportement dominateur de Sido. « Elle [...] ne savait que donner.» Pourtant, ce mélange de chaleur et d'intuition d'une part, ce penchant pour la répression d'autre part, désorienteront ses quatre enfants et leur porteront tort à des degrés divers.
Les deux garçons deviendront secrets et instables. Léo restera un éternel enfant abandonné, que la dépression mènera plusieurs fois au bord du suicide. Quant à Achille, il a des tendances sadiques; un dimanche, il fait mariner puis rôtir le jeune chien de la famille avant de le servir au dîner.
De son côté, Juliette se retire dans son monde fantasmatique avant de se venger en ruinant sa famille; elle en conçoit toutefois une telle culpabilité qu'elle attentera à ses jours peu de temps après.
Colette éprouve une admiration craintive pour la force et la supériorité du caractère de Sido, et toute sa vie elle aura du mal à considérer l'intimité avec un être humain autrement que comme un éternel balancement entre soumission et domination.

Comme chacun, Colette répétera dans sa vie sexuelle adulte ses premières expériences de la dépendance. Toujours il y aura un esclave - tantôt Colette, tantôt son partenaire - pour se plier aux désirs de l'enfant, satisfaire sa gourmandise, amortir ses fureurs et se faire exploiter.
Et toujours il y aura un maître pour employer son pouvoir de séduction à priver, punir et récompenser. Tout au long de son existence coexisteront en Colette l'aspiration à l'omnipotence, un penchant pour la tyrannie et la certitude, elle aussi source d'isolement, d'être une esclave impuissante.
Ibidem, p. 44

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L'homme que Colette désignera avec une déférence moqueuse sous le nom de « M. Willy» était célèbre lorsqu'ils firent connaissance, même si ce fut son talent à elle qui lui valut sa véritable notoriété. Il était de quatorze ans son aîné ; l'image qu'elle présenta dans son monde fut d'abord celle d'une morose écolière de province, avec une tresse de quelque deux mètres de long, qui brillait par à-coups d'un charme un peu fruste. Willy, au dire de son amie Rachilde, était « un homme du monde (et du meilleur) [...] l'expression de la vie dite parisienne ».

Pour leurs contemporains, la différence d'âge n'était pas choquante et encore moins significative. Des vierges adolescentes épousaient fréquemment des hommes beaucoup plus âgés aux mœurs dissolues, et les modèles de la gamine et du play-boy dont Colette dépeindra la liaison dans Gigi avaient respectivement dix-huit et soixante ans. Pourtant, ce fut capital dans leur vie de couple, un échange où Colette apportait la vitalité et Willy le prestige. Avec sa souplesse et son côté garçon manqué, son manque de raffinement dans le discours et dans l'appétit, on continuera à prendre Colette pour une mineure - ou, du moins, une « fausse mineure» - jusqu'à près de trente ans, tandis que, comme elle le note, Willy se donnait beaucoup de mal « pour paraître vieux », un satyre d'âge mûr, même quand il était jeune.
Ibidem, p. 62

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Chez Willy,le symptôme le plus visible de son malaise est l'obses- sion de l'argent. Il se montre tour à tour avare et dépensier. Il fait des dettes, se livre à de petites escroqueries, emprunte de fortes sommes aux femmes riches et des petites aux amis désargentés, « gare» ses biens « sous un autre nom que le sien », et devra s'exiler, comme le grand-père de Colette, pour échapper à ses créanciers. « Personne ne fut mis au fait de ses cachettes [...], écrit Colette. Son mot le plus fréquent - j'en sais quelque chose - c'était: "Vite, mon petit, vite, il n'y a plus un sou dans la maison !".

Elle raconte qu'au début, elle trouvait naturel - étant elle-même l'enfant d'une famille ruinée - de vivre les poches vides, sans un manteau d'hiver, et ne recevant que de temps en temps une somme qui devait durer plusieurs mois. Elle n'a peut-être pas senti à quel point Willy la punissait par ces petites indignités pour le sacrifice - noble, selon lui - consenti en épousant une femme sans dot. « Mon mariage? écrit-il à un ami en 1893. Mais si, vous m'avez envoyé un mot. Et, entre copains, ce n'était même pas la peine, voyons! [...] J'ai épousé une femme absolument dénuée de numéraire et je ne suis plus rien du tout dans la librairie paternelle°. »

L'argent est le véritable fétiche de Willy; cette vénération finit par miner ses forces, aigrir son caractère et détruire son mariage avec Colette. « Questions de chiffres, questions de chiffres..., médite celle-ci. Où m'ont-ils menée, moi qui ne m'occupais pas d'eux? Un an, dix-huit mois après notre mariage, M. Willy me dit: "Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l'école primaire. N'ayez pas peur des détails piquants, je pourrais peut-être en tirer quelque chose... Les fonds sont bas."»
Ibidem, p. 92

5
Malgré tout l'amour qu'elle éprouve encore pour Willy et malgré les serments que celui-ci lui prodiguait, Colette finit par chercher ailleurs la fidélité, la sécurité financière et l'épanouissement sexuel qu'il ne peut lui apporter. Il fait de son mieux pour l'y aider. Au mois de mars, un journaliste note que le couple Colette-Willy est présent au dîner de lancement d'un nouveau magazine, Le Damier, publié par les membres d'un club privé situé avenue Victor-Hugo. Le Cercle des arts et de la mode, connu des habitués sous le nom de La Ferme [des jeux], est un restaurant doublé d'un tripot, dirigé par une ex-aristocrate hongroise et fréquenté par le demi-monde parisien ainsi que la bohème littéraire. Selon le chroniqueur Armory, l'ambiance y est "familiale" ; nul ne s'y voit jamais réclamer le prix de son repas. En revanche, on est prié de perdre de grosses sommes sur les tapis de jeu. Dans un boudoir voisin, "les conversations littéraires vont bon train tandis qu'un pianiste (souvent Vuillermoz) joue du Wagner".

En dehors de Willy, de Colette et de leurs collaborateurs Curnonsky et Paul-Jean Toulet, on trouve, parmi les assidus de La Ferme, Alfred Jarry, Gabriel de Lautrec (humoriste et traducteur de Mark Twain), Sarah Bernhardt, Jules Blois (directeur du Grand Guignol), Rachilde et son époux Vallette, Philippe Berthelot, homme de lettres et personnalité politique, Victor Margueritte, romancier, Natalie Barney et une nuée de courtisanes, dont Liane de Pougy et Caroline Otero. « Il y eut des soirées brillantes», se souvient Armory.
C'est apparemment à ce dîner de lancement du Damier que Colette rencontre la marquise de Belbœuf et leur liaison débute peu de temps après. Willy l'encourage: « [...] vous avez mis Colette dans mes bras et puis tout à fait" ! » lui écrira la marquise.

Sophie-Mathilde-Adèle-Denise de Morny, marquise de Belbœuf, surnommée Mitzi, ou Missy - oncle Max pour les intimes -, est une lesbienne travestie légèrement empâtée, de dix ans l'aînée de Colette. « Pâle sans tache ni rougeur, pâle comme certains marbres romains anciens, imprégnés de lumière, le son de sa voix étouffé et doux, elle avait, d'un homme, l'aisance, d'excellentes façons, la sobriété du geste, un viril équilibre du corps. »

Le modèle masculin de la marquise est un père légendaire qu'elle n'a pas connu, d'extraction impériale. Le premier duc de Morny était le fils illégitime d'Hortense de Beauharnais, fille de l'impératrice Joséphine, épouse de Louis Bonaparte et reine de Hollande. Cette dernière avait eu une liaison avec l'amant de la reine, Charles-Joseph, comte de Flahaut. Le duc de Morny était ainsi le demi-frère utérin de Napoléon III, mais le sang de Flahaut qui coulait dans les veines de Missy était d'un bleu plus soutenu que celui des Bonaparte: la mère de Flahaut était la fille de Talleyrand et son père le petit-fils illégitime de Louis XV.
Ibidem, p.

6
Le baron de Jouvenel père était réactionnaire et antisémite i fier et emporté, le fils se rebelle en entrant en politique à gauche et en épousant une juive. Comme Anatole, Henry scandalise sa famille en prenant parti pour Dreyfus, Zola, les anticléricaux et la Ligue de défense des droits de l'homme. Tous deux sont arrêtés durant une manifestation d'étudiants dreyfusards et resteront d'ardents démo- crates et républicains.

Jouvenel fait des études de philosophie à la Sorbonne. Il collabore bénévolement au gouvernement Waldeck-Rousseau. Il donne des conférences au Cercle républicain. Son éloquence impressionne Alfred Boas, riche et influent industriel juif, qui le fait entrer au gouvernement Combes après la démission de Waldeck-Rousseau. Jouvenel devient alors chef de cabinet du ministre de la Justice tandis que son ami Monzie occupe le même poste à l'Instruction publique.
Ibidem, p. 254-255

7
Un soir de relâche, au début des représentations, Moreno est invitée à dîner chez des amis appartenant à la haute société, Andrée et Bernard Bloch-Levalois. Elle demande si elle peut amener Colette, sachant peut-être que, parmi les invités, se trouvera un habitué de la maison, qui vient toujours non accompagné. C'est un célibataire juif, distingué et cultivé qui, âgé de trente-cinq ans ("comme la tour Eiffel!"), répond au nom de Maurice Goudeket.
Goudeket a la peau satinée et les cheveux aile-de-corbeau de Chéri, son contemporain. Réservé, il brûle d'un feu intérieur que les dames qui s'ennuient, en général, et Mme Bloch-Levalois en particulier, trouvent irrésistible. Cela représente d'ailleurs un atout non négligeable dans l'exercice de sa profession (il est courtier en perles), fort lucrative avant l'avènement des perles de culture, dès lors qu'on possède, outre un œil averti et un capital de départ, un tempérament raffiné. Goudeket porte des tenues impeccables, s'exprime bien, écrit des vers, est propriétaire d'une coûteuse automo- bile avec chauffeur ainsi que d'un pied-à-terre chic dans le 16e arrondissement.
Le premier geste de Colette, en arrivant chez les Bloch-Levalois, est de s'étendre à plat ventre sur le sofa et de s'étirer comme «un grand félin», posant sa tête ébouriffée sur ses bras nus. À cheval sur les convenances, il l'observe «sans bienveillance», remarque qu'elle est «un peu trop en chair», mais apprécie notamment son "profil si particulier", ses belles épaules et sa "voix de bronze au son pénétrant.
Ibidem, p. 372-373.

8
Colette avait formulé sa théorie darwinienne sur la supériorité du principe féminin en observant la nature et le mariage de ses parents, et sa vie propre en était une application. Elle avait survécu à son premier mari, mais «feu Willy», sans elle, était tombé dans l'oubli.
Missy, plus homme que femme, connaîtra, perdue et diminuée, le même sort que Chéri.
Jouvenel disparaîtra prématurément et, malgré son indéniable stature d'homme d'État, restera surtout dans les mémoires comme le deuxième mari de Colette.
Maurice deviendra carrément M. Colette. Mais le paradoxe c'est que, pour la Nouvelle Femme, le détachement et la victoire ont un prix et que ce prix, c'est la manifestation concrète de sa féminité. Elle dévore l'homme et s'incorpore son pouvoir. Et à La Fin de Chéri, on entend la voix de l'Ancien Homme - de ces misogynes fin de siècle, subtils ou grossiers, homosexuels ou hétérosexuels, tous désorientés, enra gés, terrifiés et fascinés - que Colette a incorporés.
Ibidem, p. 391

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